HISTOIRE DE LA POÉSIE
Dans la discussion sur les unilés, parlant à un public éclairé, j'ai resserré en vingt pages ce qu'un pédant eût allongé en deux cents. Je respecte trop le temps da mes lecteurs pour tomber dans un pareil défaut, Je vais donc encore supprimer loutes les idées intermédiaires ; je vais jeler un coup d’œil rapide sur l'histoire de la poésie.
Pour des âmes efféminées, pour des âmes rouillées par l'étude du grec et rapetissées par la vie monotone du cabinet, el qui ne peuvent souffrir un vers énergique si elles n’y reconnaissent à l'instant une imitation d’Homère ; pour de teiles âmes, dis-je, la mâle poésie de Shakspeare, qui montre sans détours les malheurs de la vie, est physiquement insupportable.
Shakspeare, c’est-à-dire le héros de la
1. Chapitre, fait observer M. Martino, en partie adapté et traduit de l’Edinburgh-Review. Une partie de ces pages, et seulement à l'état de brouillon, se trouve dans les manuscrits de Grenoble, N. D. L. E.
poésie romantique, opposé à Racine, le dieu des classiques ; Shakspeare, dis-je, écrivait pour des âmes fortes, formées par les guerres civiles de Ja Rose rouge et de la Rose blanche.
Les cœurs anglais élaient alors ce que furent les nôtres vers l’an 1500, au sortir de ce sublime moyen âge, quesli tempi della virlù sconosciula, et les plus beaux de l'Italie. Nous étions des hommes alors ; nous applaudissions franchement à ce qui nous faisait plaisir. Maintenant nous nous laissons régler par des gens qui, sensibles à la seule vanité, loin d'exposer leurs âmes à toutes les passions, passent froidement leur vie à commenter de vieux auteurs. Ces âmes MORTES ont l’excessive prétention de nous dicter orgueilleusement, à nous, âmes VIVANTES, Ce que nous devons aimer ou haïr, siffler ou applaudir ; à nous, qui avons senti tant de fois l'amour, la haine, la jalousie, l’ambition, etc., tandis que les érudits n’ont senti que la petite vanité littéraire, la plus rapelissante, la plus vile, peut-être, des passions humaines.
Le peuple, qui va applaudir franchement à la Siadera ce qui le fait rire ou pleurer, est plus près du bon goût que nous, qui avons eu l’âme faussée par le précepteur di Casa.
Malgré les pédants, l'Allemagne et lAngleterre l’'emporteront sur la France ; Shakspeare, Schiller et lord Byron l’emportent sur Racine el Boileau. La dernière révolution a secoué nos âmes. Toujours les arts fort
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les ouvrages de nos pédants italiens, ceux qui ont sept éditions en deux mois, comme les poëmes romantiques qui paraissent en ce moment à Londres 1 ?
Voici une différence curieuse : on a revu en Angleterre les aventures qui animèrent la poésie des siècles grossiers; mais il s’en faut bien que les personnages agissent et parlent, après leur résurrection, exactement comme à l’époque reculée de leur vie réelle et de leur première apparition dans les arts. On ne les produisait pas alors comme des objets singuliers, mais tout simplement comme des exemples de la manière d’êlre ordinaire.
Dans cette poésie primitive, nous avons plutôt les résultats que la peinture des passions fortes ; nous trouvons plutôt les événements qu'elles produisaient que le détail de leurs anxiétés el de leurs transports.
En lisant les chroniques du moyen âge, nous, les gens sensibles du dix-neuvième siècle, nous supposons ce qui a dû être senti par les héros ; nous leur prêtons généreusement une sensibilité aussi impossible chez eux que naturelle chez nous.
En faisant renaître les hommes de fer des siècles reculés, les poëtes anglais seraient allés contre leur objet si les passions ne se peignaient, dans leurs vers, que par les vestiges gigantesques d’actions énergiques ;
1. Comparez le succès de Zallah-Roock de M, Moore, qui a paru en juin 1817, et dont j’ai sous les yeux la onzième
| édition, au succès du Camillo du très-classique M. Botta !
qu'il faudrait la développer. Le Tasse, au * lieu d'’imiter Homère, aurait imité des Dantes, qui, eux-mêmes, n’eussent pas 1 imité Virgile.)
défendre leur vie ou leurs propriétés, auraient eu le loisir de donner audience à leurs pensées ou à leurs sentiments :
nous aussi, nous aurions eu nos Dante et nos Boccace, nous aurions eu des Capponi el de ces autres grands citoyens qui se succédaient sans interruption dans la République de Florence, et la langue dominante de l'Italie, au lieu d'être la toscane, serail la milanaise ou la vénitienne.
Si la milanaise l’avait emporté, les chefsd'œuvre inspirés par le beau soleil de notre patrie commune auraient moins de magnificence dans l'expression, mais aussi plus de naïvelé et surtout plus de rapidité.
Aujourd’hui encore, l’homme du peuple de Florence comparé à l’homme du peuple de Milan, parle avec moins de vitesse, dit moins de choses dans le même temps.
Au lieu de nous élever à une liberté orageuse comme les Florentins, nous tombâmes sous la tyrannie soupçonneuse el cruelle des Visconti et des Sforce. De plus en plus chaque Milanais fut obligé de songer sans cesse à conserver la vie et ses biens sans cesse mis en péril par les tyrans ou les sous-tyrans.
Je ne m'étends pas sur l'histoire de notre patrie. Qui est-ce qui n’a pas lu l'excellent volume du comte Verri, ce digne élève de Voltaire ? Comparez l'histoire de Milan par Pietro Verri à l’histoire de Florence par le philosophe Pignotti; comparez siècle à siècle, cherchez à vous faire une idée exacte de ce qu’étaient Florence et Milan en
* qu’on se sert non seulement des mêmes mois pour rendre les mêmes idées, mais ce ! qui est bien plus essentiel encore, on se sert * des mêmes journures pour exprimer les * mêmes sentiments.
Parmi nous, ainsi qu’en convient le grand ! poète dont l’ouvrage a élé l’occasion de ! notre conversation (page XXXIX) « Una nazione (l’ Italia cioë) di molti gover- \ ni e molli dialeïli, acciochè i suoi individui s’intendano fra di loro, a mestieri d’un lin- | guaggio a tulti commune. Questa vià di com- | municazione non puô essere linguaggio par- | Laïo, perchè ognuno di questi popoli a il » particolare dialelto. »
!. Que reste-t-il donc à faire à l'Italie ? Une chose bien simple et l’illustre Monti nous ! l'indique. Il a écouté le vœu prononcé par } tous les gens de bon sens et il nous dit :
’ « Un vocabolario nazionale è la raccolta di \ lutii i vocaboli ben usaïli dalla nazione e intesi d’uno stesso modo da tutti » (pag. XLI). Tel n’est pas le Vocabulaire de la Crusca ; ! tout le monde convient aujourd’hui que l'Académie de la Crusca, au lieu de com- | poser son dictionnaire avec le flegme el la |! patience nécessaires, a fait du travail qui, | par sa nature, doit être le plus raisonnable : possible, rien moins qu’un ouvrage de parlii. i Les circonstances qui.environnèrent le berceau de notre unique dictionnaire, la | rapidité seule et le zèle avec lequel il fut : exécuté suffisent pour démontrer que le dic- | tionnaire a été dicté par des sentiments et \ des passions exactement opposés à ceux
qui doivent animer le philosophe patient qui se voue au travail ingral d’extraire de tous les livres approuvés, écrits dans une langue, le vocabulaire de cette même langue.
Les Florentins n’ont entrepris rien moins que de nous imposer la langue qu’on parle en Toscane, et non pas seulement la langue que parlent les gens bien nés, mais la langue que parlaient en 1300 les paysans et les ouvriers de la lie du peuple. Entreprise ridicule s'il en fut jamais ! Les Toscans ont oublié quele despotisme peut bien s'imposer, mais il ne se persuade pas. Que la Toscane ait une armée | de cent mille hommes et conquière l'Italie, que, comme Guillaume le Conquérant l’imposa en Angleterre, elle exige que tous les actes publics, que tous les discours officiels soient écrits en {oscan ; si la domination dure, elle parviendra, comme celle des Romains, à nous imposer presque entièrement sa langue, sinon son projet ne se sauve de l’odieux que par le ridicule extrême.
— Vous croyez donc l’Académie de la Crusca entièrement inutile ?
Le vieillard. — Je suis loin de là. Mais pour rendre mon idée sensible, et pour ne pas courir le risque de m'égarer dans une vaine théorie, permettez-moi de vous rappeler un fragment de l’histoire littéraire d’un peuple voisin. Mais il est tard aujourd'hui. Revenez demain.
dans une chose de convention. Tels ont été dernièrement madame de Staël et M. de Chateaubriand. Au lieu de chercher à avoir des idées neuves et ensuite à les rendre d’une manière naturelle et claire, ces talents remarquables ont tourné toute leur attention vers le style en lui-même. Ils ont trouvé une manière affectée qui, par son brillant et par sa nouveauté, a caché pour quelque lemps la pauvreté du fond de leurs idées. Ils ont mérité entièrement cette louange accordée jadis à un écrivain français qui, lui aussi, fut célèbre pendant vingt ans. Du Lemps de Louis XIV, on disait de Balzac en croyant le louer infiniment :
EC personne aujourd’hui ne parle comme lui.
Mme de Staël et M. de Chateaubriand ont mérité exactement la même louange, et dans vingt ans, on les lira justement autant que l’on lit aujourd’hui Balzac, Voiture et tous les gens à affectation.
Je conclus de cette longue digression que l'on doit admirer l'établissement de l’Académie de la Crusca, que non seulement cette institution en soi est utile à notre langue, mais que probablement il est indispensable pour retarder le plus possible la vieillesse et la mort d’une langue quelconque qu'il y ait un tribunal, juge inexorable de la manière de rendre les idées el qui ne donne que le moins d'attention possible au fond même des idées.
Autrement tous les jeunes gens, toutes
vocaboli che lonali all'orecchio de’ cani li farebbero spiritare 1. Je trouve cette expression triviale. Je viens d’expliquer pourquoi les écrivains actuels ont la mauvaise habitude de se parer de telles élégances.
Dès qu’un homme bien élevé veut. exprimer avec force et exactitude le sentiment qui l’anime, il a recours à un mot de son dialecte.
Voilà l’immense danger qui menace d’engloutir, d’ici à trois ou quatre siècles, la langue du Dante et de l’Arioste. Le courage des âmes faibles consiste à nier le danger ; les grandes âmes le reconnaissent exactement et ensuite y appliquent le meilleur remède.
Le bel italien, l’ilalien qu’on écrit n’est pas un. On reconnaît toujours en lisant un livre soi-disant écrit purement, s’il sort d’une plume vénitienne ou napolitaine. Le bel italien ne se parle pas même en Toscane, car on annonce la traduction du Goffredo du Tasse en dialecte toscan, c’est-à-dire dans la langue de Cecco da Verlungo 2.
Toutes les {ournures du vénitien, du milanais, du bolonais qui comme un lierre antique ont pénétré toutes les sinuosilés du caractère national, les écrivains les portent sans s’en douter dans leur prétendu Loscan. Dès qu’ils s’en écartent ils écrivent dans une langue morle.