‹ Racine et Victor HugoChapitre 9 sur 118 · BÉPONSE AUX CRITIQUES PRÉCÉDENTES · texte numérisé non relu

BÉPONSE AUX CRITIQUES PRÉCÉDENTES

J'ai achevé d'instruire ce qu'on peut appeler le procès de la poésie française au siècle de Louis XIV, et j'avoue que je me suis singulièrement complu et diverti dans cette exposition, d'abord parce que le récent ouvrage qui me fournissait les arguments les plus neufs et les plus originaux est de ceux dont le commerce ne lasse pas; ensuite et surtout, parce que le procès lui-même me semble offrir l'intérêt d'un réquisitoire bien fondé et très solide en beaucoup de points.

Aucune apologie de notre littérature classique

ne pourra faire que la raison philosophique et

I oratoire, avec ses vertus médiocrementpoétiques

de clarté, de discipline et d'ordre, n'ait été pour

les poètes de la génération formée à l'école de Descartes une muse bien autrement honorée et puissante que la fantaisie créatrice. Aucune apologie de notre littérature classique ne pourra faire que la pure tragédie française n'ait eu pour l'unité, la vérité abstraite, la simplicité immatérielle une prédilection naturellement peu favorable aux qualités pittoresques d'éclatant coloris, de mouvement extérieur et de variété, qui amusent l'imagination et les yeux dans le drame romantique de 1830. Aucune apologie de notre littérature classique ne pourra faire enfin que l'immense valeur poétique du sentiment du mystère et du sentiment de la nature n'ait été très insuffisamment appréciée par les poètes français du siècle de Louis XIV, et qu'il n'y ait trop lieu de leur adresser le reproche que faisait Hamletà l'étroite raison des sages de son temps : « Il y a plus de choses au ciel et sur la terre qu'il n'en est rêvé dans votre philosophie. »

Cependant, tout jugement général, en littérature comme ailleurs et peut-être plus qu'ailleurs, comporte un nombre indéfini d'exceptions qui l'atténuent. On peut en grossir à volonté la liste interminable; cela est de bonne guerre; c'est

RACINE ET LE SIÈCLE DE LOUIS XIV. iOo

une riposte à la fois brillante et facile, que la critique préfère naturellement à toute autre manière de discuter. M. Brunetière a pu faire à la Sorbonne toute une conférence amusante et instructive sur ce qu'il appelle le Naturalisme au dix-septième siècle *.

Au siècle de Louis XIV, en effet, les exemples d'infidélité à l'esprit classique sont fort nombreux, non seulement dans la bohème littéraire et dans le camp des ennemis de Boileau, mais chez plus d'un grand écrivain, chez plus d'un classique du premier ordre. J'ai déjà mentionné La Fontaine, Molière et Bossuet comme offrant les plus considérables exceptions, sinon entières, au moins partielles. On fait très bien de nommer aussi La Bruyère, dont le style est souvent si pittoresque et même si réaliste. « La Bruyère voit le corps... Il ne nous prend pas pour de purs esprits, mais bien pour des êtres qui ont une figure, un son de voix, un tempérament, qui mangent, font des gestes, etc. Toujours il voit en même temps le sentiment et l'attitude, et souvent ne montre que l'attitude et laisse deviner le sentiment. ^ » M""® de Sévigné et le

1. Publiée dans la Bevne poW.igue et littéraire du 14 avril 1883.

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