‹ Racine et Victor HugoChapitre 101 sur 118 · V. HUGO ET LA POÉSIE FRAiNÇAISE AU XIX- SIÈCLE · texte numérisé non relu

V. HUGO ET LA POÉSIE FRAiNÇAISE AU XIX- SIÈCLE

roi Jean, les Djinns, les Trois cents: pourquoi pas? L'arc d'Ulysse doit-il donc être toujours tendu? Corneille n'a-t-il écrit que des vers héroïques ? et si Newton avait composé un vaudeville, comme l'eût souhaité Voltaire, en serait-il moins Newton? Ce sont là jeux de prince, parfaitementlégitimes ; la plénitude de la force, de la santé, de la vie, ne va jamais sans quelque exubérance, et c'est un pédantisme de froncer le sourcil à leurs manifestations joyeuses •.

Si le tableau de l'armée de Xerxès est risible, c'est que l'énumération de tant de noms baroques et de tant de qualifications saugrenues plus ou moins suggérées par la rime, contras-

•!. C'est de la même gaieté gigantesque d'Hercule en goguette que procèdent ces énormes facéties des Chansuns des rues et des bois qui ont causé tant de scandale :

On entendait Dieu dès l'aurore Dire : As-tu déjeuné, Jacob?

Le mouton disait : Notre Père, Que votre sainfoin soit béni t

Le rimeiir, chez Victor Hugo, pous?e la plaisanterie jusqu'à fabriquer des noms propres de lieux et d'hommes qui n'ont jamais existé. Ce beau vers harmonieux de Booz endormi:

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth,

a enrirhi la géographie biblique d'une ville entièrement inconnue de tous les hébraisants.

tant avec la gravité supposée du narrateur, met par une sorte d'effet purement physique le lecteur en gaieté ; ce n'est point que l'idée de ce long dénombrement soit ridicule. Rien n'était plus propre, au contraire, à nous donner la vive impression de l'immense troupeau d'hommes qui, des contrées les plus diverses de l'Asie, faisait irruption sur la Grèce. Reconnaissons donc à la plume du grand poète le droit de se livrer, quand il lui plaît, à une sorte de gymnastique amusante, et reconnaissons aussi que, bien loin de pouvoir jeter aucune ombre sur sa gloire, ces prodigieux exercices de rime et de nomenclature ne font qu'ajouter à sa couronne royale quelques fleurs bizarres qui ont leur prix'. Ici encore, comme pour la coupe du vers

i. Paul de Saint-Victor dit admirablement : « JVcorde les défauts, aussi âpres et aussi saillants que les nœuds d'un chêne et les aspérités d'une montagne : concetti bizarres, métaphores poussées à outrance, calembours baroques, incongruités d'idées et de rimes. Mais censure qui voudra ces boutades de la force en verve : ce sont là jeux de colosse. Les gaîtés herculéennes de Victor Hugo me rappellent celles de Samson, le héros biblique. Samson s'amusait à proposer des énigmes, et il faisait aux Philistins des farces énormes. 11 emportait sur son dos les portes de leur ville, et il lançait dans leurs champs trois cents chacals traînant à leurs queues des tisons ardents. iMais, en même temps, le héros remplissait d'exploits Israël : il luttait, corps à corps, contre les lions, et, de leur gueule déchirée, il tirait des rayons de miel. *

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