V. HUGO ET LA POÉSŒ FRANÇAISE AU XIX- SIÈCLE
faites pour placer en pleine lumière des beautés un peu moins connues et des qualités plus contestées.
On a quelquefois nié que la poésie de Victor Hugo ait suivi une marche ascendante, et qu'il se soitdéveloppé progressivement, àlafaçon de tous les écrivains d'un vrai génie, progrès qui n'exclut pas, bien entendu, quand le point culminant a été atteint, une certaine décadence consécutive à l'âge.
Un censeur littéraire de 1836 (vraiment, on ne peut aujourd'hui sans quelque humiliation rapporter des jugements pareils, et l'on trouve excusable l'orgueil du jeune poète qui, connaissant sa force, méprisait toute critique), un censeur littéraire de 1836 regarde Victor Hugo comme épuisé dès cette époque, déclare que sa fécondité est une stérile répétition de lui-même, que chacune de ses productions nouvelles est inférieure à la précédente, qu'il perd de sa gloire en proportion de ce qu'il ajoute à son bagage, et finalement refuse, pour cette belle raison, de voir en lui autre chose qu'un talent brillant, mais déjà presque éteint, de l'ordre secondaire. Pour nous qui pouvons dès à présent embrasser l'en-
semble imposant de son œuvre, nous mesurons mieux. Dieu merci, l'immense progrès accompli dans l'intervalle qui sépare les Orientales de la Légende des siècles.
Les Oriejitales portent peut-être la richesse de l'expression poétique aussi loin qu'elle peut aller, mais elles ne nous font pas deviner ni sentir grand'chose au delà de ce qu'elles expriment; elles procurent à notre imagination le plaisir de voir très nettement tout ce qu'elles lui montrent, mais elles ne la mettent guère en mouvement; elles peignent avec beaucoup d'intensité cent tableaux différents de l'univers réel, mais elles n'ouvrent encore qu'un espace médiocre à la rêverie. S'il n'est sans doute pas possible de rien concevoir de plus vif, de plus allègre, de plus étincelant de verve et de feu, de plus éclatant de sonorité et d'images que tel petit chef-d'œuvre de la jeunesse du poète, comme, par exemple, le Danube en colère. Victor Hugo lui-même nous a révélé plus tard, même dans l'ordre de la poésie pittoresque, objective, inspirée par le spectacle du monde extérieur, quelque chose de plus profond, de plus ému, qui suggère plus de sentiments et d'idées et qui parle davantage à l'âme.