‹ Racine et Victor HugoChapitre 22 sur 118 · V. HUGO ET LA POÉSIE FRANÇAISE AU IIX- SIÈCLE · texte numérisé non relu

V. HUGO ET LA POÉSIE FRANÇAISE AU IIX- SIÈCLE

Je connais, dans les poésies de sa vieillesse et de sa maturité, trois exemples d'une transformation poétique des choses par l'imagination, dont les deux premiers n'ont pas été souvent cités, que je sache, et dont le troisième, plus célèbre et d'une beauté supérieure en effet, élève la poésie française aussi haut qu'elle soit jamais montée.

Victor Hugo raconte dans l' Année terrible qu'au mois de novembre, pendant le siège, il alla sur la muraille de Paris, un soir, par un sinistre coucher de soleil :

J'allais. Quand je levai mes yeux vers l'horizon, Le couchant n'était plus qu'une lame sanglante.

Cela faisait penser à quelque grand duel

D'un monstre contre un dieu, tous deux de même taille ;

Et l'on eût dit l'épée effrayante du ciel,

Rouge, et tombée à terre après une bataille.

L'image est grande et saisissante ; en voici une autre du même genre, qui l'est davantage encore.

Un condamné politique ayant été guillotiné sous le second empire, la nouvelle en vint à Victor Hugo à Bruxelles, au mois de juin ; l'horreur de cette exécution obséda tout le jour la pensée du poète, qui, pour se distraire et sô

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calmer, sortit d'abord dans la ville, puis dans la campagne :

J'avais le front brûlant; je sortis par la ville. Tout m'y parut plein d'ombre et de guerre civile. Les passants me semblaient des spectres effarés ; Je m'enfuis dans les champs paisibles et dorés : La nature ne put me calmer. L'air, la plaine, Les fleurs, tout m'irritait...

Sans pouvoir m'apaiser, je fis plus d'une lieue. Le soir triste monta sous la coupole bleue ; Linceul frissonnant, l'ombre autour de moi s'accrut Tout à coup la nuit vint, et la lune apparut Sanglante, et dans les cieux, de deuil enveloppée, Je regardai rouler cette tête coupée.

J'arrive en remontant, dans le môme ordre d'idées poétiques, à mon troisième et dernier exemple, à celui dont je n'ai pas craint de dire que la poésie française y atteint une hauteur qu'elle n'a point dépassée.

Dans la Légende des siècles^ Ruth, la MuabiLe, est couchée aux pieds de Booz endormi.

Booz ne savait point qu'une femme était là, Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d'elle. Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle ; Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala...

Ruth songeait et Booz dormait ; l'herbe était noire ; Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement;

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