V. HUGO ET LA POÉSIE FRANÇAISE AU XIX- SIÈCLE. H'ù
Une immense bonté tombait du firmament ; C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.
Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth '. Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ; Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,
Immobile, ouvrant l'œil à moitié sous ses voiles, Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été Avait, en s'en allant, négligemment jeté Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.
On a souvent répété que le véritable talent de peindre était affaibli chez Victor Hugo par la profusion même et l'éclat des couleurs de son style, et qu'à force de nous éblouir il nous troublait la vue, de même que les arbres, selon le dicton vulgaire, empêchent de voir la forêt, et les maisons la ville, ou comme les images changeantes d'un kaléidoscope miroitent sans constituer un tableau.
Ici, je soupçonnerais volontiers la critique d s'être laissée aller à une confusion injuste, d même genre que celle dont Ronsard aussi fut victime et qui consiste à reprocher au maître certaines fautes dont ses disciples et ses exagérateurs sont les seuls vrais coupables ; mais
i. Voy. la note de la p. 30 L
enfin, s'il faut accorder que Victor Hugo pèche, en règle générale, par un excès d'abondance qui n'est pas toujours un signe de force et peut diminuer l'effet de ses peintures, je voudrais bien au moins qu'on fît à l'exception sa part et qu'on rendît justice à tant de tableaux que les anciens maîtres auraient été fiers de signer.
En voici un, entre cent autres, qui, pour la concision puissante et la sobriété (je trouve piquant d'appliquer à Victor Hugo cet éloge) n'a rien à envier aux plus grands classiques. C'est, dans les Chansons des rues et des bois, la petite pièce intitulée : Saison des semailles. Le soir.
C'est le moment crépusculaire.
J'admire, assis sous un portail, Ce reste de jour dont s'éclaire La dernière heure du travail.
Dans les terres de nuit baignées, Je contemple, ému, les haillons D'un vieillard qui jette à poignées La moisson future aux sillons.
Sa haute silhouette noire Domine les profonds labours.
On sent à quel point il doit croire A la fuite utile des jours.
Il marche dans la plaine immense^ Va, vient, lance la £;rainc au loin.