V. HUGO F/r LA POESIE FRAiNÇAISE AU XIX' SIÈCLE
des Contempla lions intitulée A Villeqider; qu'on me permette ici de détacher au moins les dernières stances de cette éloquente prière à Dieu, qui laisse bien loin derrière elle la fameuse consolation de Malherbe à M. du Périer, pour demander au lecteur s'il connaît dans la poésie française quelque chose de plus simple et de plus touchant :
Voyez-vous, nos enfants nous sont bien nécessaires, Seigneur; quand on a vu dans sa vie, un matin, Au milieu des ennuis, des peines, des misères Et de l'ombre que fait sur nous notre destin.
Apparaître un enfant, tête chère et sacrée,
Petit être joyeux, Si beau, qu'on a cru voir s'ouvrir à son entrée
Une porte des cieux ;
Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-même Croître la grâce aimable et la douce raison ; Lorsqu'on a reconnu que cet enfant qu'on aime Fait le jour dans notre âme et dans notre maison.
Que c'est la seule joie ici-bas qui persiste
De tout ce qu'on rêva, Considérez que c'est une chose bien triste
De le voir qui s'en va!
Dans une autre pièce célèbre des Contemplations, Melancholia, voici un tableau qu'on ne peut accuser ni de froideur ni de recherche, car
iTî RACINE ET VICTOR HUGO.
il est sorti d'une évidente et profonde pitié pour les créatures misérables, et il est composé dans sa meilleure partie avec des tours ordinaires et des termes communs :
Le pesant chariot porie une énorme pierre; Le limonier suant du mors à la croupière Tire, et le roulier fouette, et le pavé glissant Monte, et le cheval triste a le poitrail en sang. Il lire, traîne, geint, tire encore et s'arrête; Le fouet noir tourbillonne au-dessus de sa lùLe, C'est lundi; l'homme hier buvait aux Porcherons Un vin plein de fureur, de cris et de jurons. Oh ! quelle est donc la loi formidable qui livre L'être à l'être, et la bête effarée à l'homme ivre ? L'animal éperdu ne peut pius faire un pas; Jl sent l'ombre sur lui peser; il ne sait pas. Sous le bloc qui l'écrast: et le fouet qui l'assomme, Ce que lui veut la pierre et ce que lui veut l'hoiume. Et le roulier n'est plus qu'un orage de coups Tombant sur ce forçat qui traîne des licous, Qui souffre et ne connaît ni repos ni dimanche. Si la corde se casse, il frappe avec le manche. Et si le fouet se casse, il frappe a":c le pied; Et le cheval, tremblant, hagard, estropié, Baisse son cou lugubre et sa tête égarée; On entend, sous les coups de la botte ferrée, Sonner le ventre nu du pauvre être nmet ! Il râle; tout à l'heure encore il remuait; Mais il ne bouge plus et sa force est finie, Et les coups furieux pleuvent; son agonie Tente un dernier effort; son pied fait un écart, Il tombe, et le voilà brisé sous le brancard;