V. HUGO ET LA POÉSIE FRANÇAISE AU XIX- SiftCLE
Vit dans le dernier front qui ne veut pas plier. Pour soutenir le temple il suffît d'un pilier; Un Français, c'est la France ; un Romain contient Rome, Et ce qui brise un peuple avorte aux pieds d'un homme.
C'est le langage de Corneille après celui de Molière. Et au-dessus de Corneille, au-dessus do tous nos poètes, voici, pour couronner le reste, un style d'une si sublime mag-nificence qu'il n'a point d'analogue dans notre poésie', Hugo seul ayant su revêtir le vers français de toute la splendeur orientale des livres sacrés :
Les Césars sont plus fiers que les vagues marines, Mais Dieu dit : — Je mettrai ma boucle en leurs narines.
Et dans leur bouche un mors, Et je les traînerai, qu'on cède ou bien qu'on lutte. Eux et leurs histrions et leurs joueurs de flûte
Dans l'ombre où sont les morts
4. Racine a colore son style des teintes de la Bible, magnifiquement aussi, mais dans la mesure sévère et sobre du goût classique. Il y a la même différence entre son coloiis et celui de Victor Hugo qu'entre la palette de Claude Lorrain et celle d'Eugène Delacroix. Dans sa belle Étude sur le style de Racine, M. Paul Mesnard dit excellemment : « Racine (et ce n'est pas une critique) avec son génie non timide assurément, discret toutefois, et mesuré dans sa hardiesse, n'a pas été au delà de ce que le goût français pouvait porter dans l'emploi du style biblique. Il n'en a certes pas abaissé la grandeur et la majesté, ni appauvri la magnificence; mais il en a souvent adouci l'àpreté, atténué les hyperboles, réduit le luxe d'images, suivant le génie de notre langue. » — Voir aussi p. 4-2 du présent volume
176 RACINF, ET VICTOR HLGO.
Dieu dit; et le granit que foulait leur semelle S'écroule, et les voilà disparus pêle-mêle
Dans leurs prospérités!
Aquilon! aquilon! qui viens battre nos portes, Oh ! dis-nous, si c'est toi, souffle, qui les emportes,
Où les as-tu jetés?...
Les tyrans s'éteindront comme des météores ; Et, comme s'il naissait de la nuit deux aurores
Dans le même ciel bleu, Nous vous verrons sortir de ce gouffre où nous sommes, Mêlant vos deux rayons, fraternité des hommes.
Paternité de Dieu 1
La précision est une des qualités qu'on a le moins contestées au style de Victor Hugo. Le contraste avantageux qu'il présente à cet égard avec Lamartine, grand poète, mais écrivain diffus, négligé, incorrect, a bien servi sa réputation. Ce qu'on n'a peut-être pas assez remarqué, c'est le rare bonheur avec lequel il sait le plus souvent unir deux choses assez malaisées à mettre d'accord, la précision et la rêverie.
Des écrivains précis en vers, jamais notre littérature n'en a manqué, la netteté de la pensée et du style étant une de nos qualités nationales. Vers le commencement de ce siècle, le romantisme et l'imitation des littératures étrangères ont importé dans la poésie française le vague,