‹ Racine et Victor HugoChapitre 31 sur 118 · V. HUGO ET LA POESIE FRANÇAISE AU XIX- SIÈCLE · texte numérisé non relu

V. HUGO ET LA POESIE FRANÇAISE AU XIX- SIÈCLE

d'organe les mille voix de la nature et qu'il ait, avec une étonnante puissance d'expression, répété dans ses vers tout ce qu'elles murmuraient à son oreille, je ne crois pas que personne s'avise de le contester. Ce qui n'est peut-être pas aussi généralement reconnu, c'est que des vers, des phrases, des pages, des morceaux tout entiers composés d'une suite « d'accents inconnus à la terre » et semblables à une musique du ciel, abondent chez ce poète qu'on a tant accusé d'être habituellement rocailleux et dur, et ne sont pas, en vérité, moins nombreux dans ses ouvrages que dans les œuvres toujours harmonieuses de Racine ou de Lamartine. En d'autres termes et pour continuer notre métaphore empruntée à l'art musical, si l'on accorde volontiers à Victor Hugo une science d'orchestration égale à celle d'un Beethoven ou d'un Wagner, on est moins disposé à saluer en lui le maître des mélodies divines, comme celles qui coulaient sans effort du génie facile d'un Mozart. Et pourtant, quoi de plus caressant pour les sens et pour l'âme que la chanson tout à l'heure citée? Quoi de plus tendre et de plus suave que les stances suivantes des Chants du crépuscule :

Puisque j ai mis ina lèvre à la coupe encor |>leine Puisque j'ai dans tes mains posé mon front pâli, Puisque j'ai respiré parfois la douce haleine De ton âme, parfum dans l'ombre enseveli ;

Puisqu'il me fut donné de t'entendre me dire

Les mots où se répand le cœur mystérieux ;

Puisque j'ai vu pleurer, puisque j'ai vu sourire

Ta bouche sur ma bouche et tes yeux sur mes yeui i

Puisque j'ai vu briller sur ma tête ravie Un rayon de ton astre, hélas ! voilé toujours ; Puisque j'ai vu tomber dans l'onde de ma vie Une feuille de rose arrachée à tes jours,

Je puis maintenant dire aux rapides années :

— Passez ! passez toujours ! je n'ai plus à vieillir I

Allez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées ;

J'ai dans l'âme une fleur que nul ne peut cueillir !

Votre aile en le heurtant ne fera rien répandre Du vase où je m'abreuve et que j'ai bien rempli. Mon âme a plus de feu que vous n'avez de cendre ! Mon cœur a plus d'amour que vous n'avez d'oubli !

A force de répéter que Victor Hugo est inégal, qu'il n'a pas su conduire à terme une seule œuvre de quelque étendue qui se soutienne d'un bout à l'autre sans défaillance, qu'il n'a pas écrit vingt vers de suite (car on est allé jusque-là) sans quelque faute choquante contre le goût ou l'harmonie, on a fini par ajouter foi à cette ba-

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