V. HUGO ET LA POÉSIE FRANÇAISE AU XIX- SIÈCLE
attendre cette sorte d'instruction qu'offre une observation exacte et profonde de la vie humaine ou du cœur humain. Le théâtre de Shakespeare et celui de Racine présentent un bien autre intérêt intellectuel : le premier, en reflétant comme dans un miroir l'ample variété du spectacle du monde ; le second, en nous permettant d'étudier, comme à travers une loupe en cristal, l'àme de l'homme et ses passions.
Ici, je n'oublie pas que toute la famille des poètes dramatiques depuis Eschyle se divise en deux branches : la branche aînée, éprise de grandeur héroïque, qui fonde le drame, et la branche cadette, curieuse de vérité humaine, qui perfectionne le drame. Victor Hugo appartient bien évidemment et devait naturellement appartenir à la branche aînée. Il est, comme il fallait s'y attendre, comme tout le monde le sait et le comprend, de la lignée des Eschyle et des Corneille, non point de celle des Euripide et des Racine. Faire grand lui paraît plus beau que faire vrai ; il ne pouvait pas en être autrement, c'est la loi môme de son génie. Mais, en pratique comme en théorie, le dernier descendant d'Eschyle est allé singulièrement loin dans
i9i RACINE ET VICTOR HUGO.
cette voie étroite et haute du sublime ou du démesuré dramatique.
Les héros ne lui ont point suffi, il a voulu des géants et des colosses. On a vu les personnages en même temps que les doctrines du poète prendre des proportions de plus en plus énormes, depuis Cromicell^ son premier drame, jusqu'à ces gigantesques Burgraves^ dont l'âge, la stature et la force dépassent si prodigieusement les conditions de la vie ordinaire, chez lesquels on entend un vieillard d'une centaine d'années faire la leçon à « un jeune homme » septuagénaire, qui font voir les muscles vigoureux d'Alcide sous la barbe de 3Iathusalem, et qu'un vers typique nous montre attablés
Autour d'un bœuf entier pose sur un plat d'or.
Toutrécemmentencore, dansle dernier drame publié du vivant de l'auteur, Torquemada s'est dressé devant nous comme une personnification colossale de l'antithèse, Torquemada « féroce parce qu'il est tendre », bourreau ivre de charité et de philanthropie, qui témoigne son amour aux hommes en les brûlant, ayant conçu l'idée généreuse et sublime de « cautériser l'enfer » et de € vaincre l'éternité par l'instant », c'est-à-dire