V. HUGO ET LA POÉSIK FRANÇAISE AU XIX- SIÈCLE. i9o
Je sauver les âmes par le supplice des corps en éteignant dans le feu des bûchers la flamme inextinguible'.
Dans la préface de Cromwell, Victor Hugo, bien qu'il fût déjà comme dramaturge sur la voie qui devait aboutir à Torquemada, admettait en théorie au moins une certaine mesure dans les proportions des héros dramatiques; les aphorismes suivants que j'extrais de ce programme célèbre n'ont rien que de correct : « Le drame
\.. Pour que l'enfer se ferme et que le ciel se rouvre, Que faut-il? Le bûcher. Cautériser l'enfer. Vaincre l'éternité par l'instant. Un éclair De souffrance abolit les tortures sans nombre. La terre incendiée éteindra l'enfer sombre...
(Prolooob.)
0 fête, ô gloire, ô joie I La clémence terrible et superbe flamboie ! Délivrance à jamais I Damnés, soyez absous! Le bûcher sur la terre éteint l'enfei dessous... Le paradis souffrait ; le ciel avait au flanc Cet ulcère, l'enfer brùhint, l'enfer sanglant; J'ai posé sur l'enfer la flamme bienfaitrice. Et j'en vois dans l'immense azur la cicatrice... Les âmes, hors des corps comme hors de leurs voiles, S'en vont, et le bonheur sort du bain de tourments! Splendeur! magnificence ardente! flamboîments ! Salan, mon ennemi, qu'en dis-tu ? Feu I lavage Ue toutes les noirceurs par la flamme sauvage I Transfiguration suprême ! acte de foi ! Nous sommes deux sous l'œil de Dieu, Satan et moi. Deux porte-fourches, lui, moi. Deux maîtres des flamme». Lui perdant les humains, moi secourant les âmes ; Tous deux bourreaux, faisant par le même moyen Lui l'enfer, moi le ciel, lui le mal, moi le bien... Ah ! sans moi, vous étiez perdus, mes bien-aimés I La piscine de feu vous épure enflammés...
(Acte m, scène B.)
peint la vie, — le caractèi'e de la poésie dramatique est la vérité, — les personnages du dranio sont des hommes, — le drame vit du réel. » Mais plus tard, érigeant en doctrine la tendance invétérée de son talent, Victor Hugo a fini par écrire : « L'épopée peut n'être que grande, le drame est forcé d'être immense »; et, de peur que le lecteur ne se méprît sur le sens de cet adjectif, qu'on pourrait d'abord prendre pour un terme désignant simplement la vaste étendue de la matière offerte au poète dramatique, l'auteur a eu soin de bien l'expliquer :
L'immense diffère du grand en ce qu'il exclut, si bon lui semble, la dimension, en ce qu'il i)a&se la mesure, comme on dit vulgairement, et en ce qu'il peut, sans perdre la beauté, perdre la proportion... Quels personnages prend Eschyle? les volcans... Il est rude, abrupt, excessif... Poète hécatonchire, dur comme la roche, tumultueux comme l'écume, plein d'escarpements, de torrents et de précipices, et si géant que, par moments, on dirait qu'il devient montagne... Ses métaphores sont énormes... Eschyle est disproportionné... La majesté farouche de sa statuie rappelle ces vastes poèmes du Gange qui marchent dans l'art du pas des mammouths, et qui, parmi les Iliades et les Odyssées, ont l'air d'hippopotames parmi les lions... Eschyle est une soite de