V. HUGO ET LA POÉSIE FRANÇAISE AU XIX* SIÈCLE
moins l'avantage, en équilibrant la raison, de l'empêcher d'osciller d'un pôle à l'autre comme une boussole affolée, o L'enfant sublime » qui publiait en 1822 des odes légitimistes, n'était pas plus naïf que le grand vieillard bénissant la multitude de ses mains défaillantes, adorant avec une sorte de vénération superstitieuse l'aveugle et tumultueuse puissance des masses, et entonnant devant l'autel démocratique le Te Deum laudamus du peuple divinisé.
Une théorie de gouvernement qui consiste à voir des tyrans dans tous les individus couronnés et à célébrer les révolutions comme étant pour un peuple l'infaillible moyen de conquérir la liberté et le bonheur, est d'une simplicité digne de l'âge d'or ou de 1793. Tant de candeur désarme ; les déclamations les plus subversives gagnent à cet excès d'enfantillage un air d'innocence, d'honnêteté, de noblesse ingénue, qui les fait ressembler aux discours et aux exploits de Garibaldi. Il faut bien vite ajouter d'ailleurs que jamais Victor Hugo n'a excité les passions jalouses et vindicatives; son cœur généreux et humain, plus modéré que son esprit, n'a point permis à ses doctrines de pousser à l'extrême leur logique étroite, et les grandes idées ou les
grands sentiments de charité, de clémence, de fraternité, de concorde, n'ont jamais cessé, même au milieu de ses satires les plus sanglantes, de dominer toute sa poésie.
Le poète consent à pardonner aux rois. Compatissant pour tous les hommes, il éprouve même pour ceux que leur puissance expose à des tentations hors mesure une pitié particulière et plus haute , une pitié suprême ' . Il ne conserve de haine sans merci que pour quelques individus exceptionnels qui, par leur criminel attentat contre la liberté de leur pays, par leur serment violé ou leur apostasie, se sont mis hors la loi de l'humanité. De ces usurpateurs parjures, tantôt il dit tout bas à la conscience :
Tu peux tuer cet homme avec tranquillité*
et tantôt il s'écrie :
Gardons l'homme vivant. Oh! châtiment superbe I Oh! s'il pouvait un jour passer parle chemin, Nu, courbé, frissonnanl.comme au vent tremble l'herbe, Sous l'exécration de tout le genre humain !
Étreint par son passé tout rempli de ses crimes, Comme par un carcan tout hérissé de clous,