V. HUGO ET LA POÉSIE FRANÇAISE AU XIX' SIÈCLE
qu'on se tromperait bien de croire qu'un parei) changement, s'il eût pu s'accomplir, eût fai! gagner quelque chose à la littérature française. L'énergie singulière de notre puissant écrivain est précisément due à ce que sa pensée a de fragmentaire et de tranchant. Quand on arrondit tous les angles, quand chaque vérité est habilement fondue dans la vérité contraire qui la tempère et l'adoucit, un autre style naît alors, le style de Sainte-Beuve ou de M. Renan, dont on peut adorer la grâce molle, insinuante et flexible, mais qui n*a rien absolument de commun avec la grandeur ni avec la force. Conçoit-on la robuste main du poète s'appliquant à débrouiller une de ces questions compliquées où triomphe la dextérité d'un critique de profession, et quelqu'un pourrait-il s'étonner de voir, à ce métier de femme. Hercule « rompre tous ses fuseaux »? Toujours affirmant et créant dans sa prose comme dans ses vers, dans ses écrits didactiques comme dans ses œuvres d'imagination, Victor Hugo n'est point un de ces sceptiques ingénieux qui s'amusent à disséquer oisivement les idées comme une matière indifférente et inerte ; il se passionne pour ce c^u'il croit vrai à l'heure où il
parle, et il jette sa pensée palpitante et vivante dans la bataille des opinions.
D'autres poètes, avons-nous dit encore, ont eu plus d'unité morale, ont montré une sympathie plus profonde pour d'intimes souffrances de notre siècle ou en ont traduit avec plus de perfection certaines idées originales et caractéristiques : ne craignons pas d'en convenir; car c'est ici surtout que la critique peut et doit se changer en un positif et superbe éloge.
Si Victor Hugo, dans certains ordres de sentiments et de pensées, n'est pas le plus pénétrant des poètes, le plus substantiel des écrivains, c'est tout simplement parce que rien d'humain ne lui fut étranger; c'est parce que son génie et son cœur étaient vastes, qu'il n'a pu ni voulu concentrer sur aucun point spécial, au détriment des autres, sa puissance de penser, de sentir et de rendre. Il n'est point l'organe exclusif de telle ou telle passion d'un jour, l'interprète, une heure à la mode, de tel ou tel rêve bientôt évanoui. et remplacé; il est l'âme même du xix^ siècle; il en a épousé tour à tour les aspirations changeantes, les enthousiasmes contradictoires, et voilà pourquoi nous l'avons vu