‹ Racine et Victor HugoChapitre 64 sur 118 · V. HUGO ET LA POÉSIE FRANÇAISE AU XIX' SIÈCLE · texte numérisé non relu

V. HUGO ET LA POÉSIE FRANÇAISE AU XIX' SIÈCLE

successivement champion du trône et de l'autel, ardent admirateur de la gloire impériale, fervent apôtre de la liberté, royaliste et démocrate, chrétien et philosophe, passant de la foi au doute, de l'adoration au blasphème, du doute et du blasphème revenant à la confiance et à la prophétie. Toutes les vicissitudes, toutes les révolutions de notre siècle ont eu leur contre-coup dans l'âme de ce grand homme, qui en est la personnification complète et magnifique. Les sinuosités du fleuve de poésie si largement épanché de son sein pendant soixante-huit ans (car il a commencé tout jeune) font songer à ce Danube immense que les Orientales nous montrent faisantla loi sur ses rives avec une majesté hautaine, et dont elles disent qu'on a bien le droit de prendre une allure orgueilleuse

Lorsqu'on est Danube et qu'on porte,

Comme l'Euxin et l'Hellespont,

De grands vaisseaux au triple pont;

Lorsqu'on ronge cent ponts de pierres, Qu'on traverse les huit Bavières, Qu'on reçoit soixante rivières Et qu'on les dévore en fuyajit, Qu'on a, comme une mer, sa houle; Quand sur le globe on se déroule

S3i RACINE ET VICTOR HUGO.

Comme un serpent, et quand on coule De l'occident à l'orient I

C'est une belle et louable chose, assurément, que d'offrir toujours dans ses vers une image fidèle et sincère de son propre cœur; il est beau, il est rare de ne jamais rien écrire qui dépasse la mesure exacte de ce qu'on sent, de ce qu'on pense, de ce qu'on sait, de ce qu'on croit; il est beau enfin d'être poète à la façon d'Alfred de Musset ou à celle de Sully Prudhomme : mais il est encore bien plus beau et bien plus merveilleux d'être Victor Hugo, d'avoir une âme large comme le monde, qui ne soit pas celle d'un individu seulement, si distingué qu'on le suppose, mais de l'humanité et de toute la nature.

Le moi peut être intéressant et sympathique; mais il est toujours égoïste et vaniteux pour le moins, quand il n'est pas misérablement consumé par quelque maladie de langueur physique et morale, et les plus grands poètes en tout temps ont été ceux qui, échappant à la mesquine enceinte de leur personnalité, ont ouvert leurs voiles ou leurs ailes aux quatre vents de l'horizon et se sont dispersés, comme Victor Hugo, à travers le monde réel et

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