V. HUGO ET LA POÉSIE FRANÇAISE AU XIX- SIÈCLE
le monde idéal. Cette puissance d'expansion au dehors et d'oubli de soi-même est, en poésie comme dans tous les arts, la marque la plus authentique d'un génie vigoureux et sain '. Ce n'est pas en se concentrant dans la contemplation de sa propre pensée que la Divinité a créé les mondes, c'est en faisant jaillir hors d'elle avec une prodigalité indistincte les innombrables formes et la source intarissable de la vie.
Est-il, d'ailleurs, bien sûr que la force de la pensée chez Victor Hugo soit aussi inférieure en réalité qu'il nous le semble à celle de l'imagination? Cette critique n'implique-t-elle pas entre l'idée et l'image une distinction mal fondée, que le préjugé commun peut seul trouver valable, mais qui se dissipe à l'analyse comme une simple illusion? Où finit l'idée? oii commence l'image? ne sont-ce pas deux noms différents d'une seule et même chose, puisque le mot idée dérive d'un verbe qui a le sens de voir % et qu'ainsi le
1. « Plus que jamais, on est tenté de voir aujourd'hui dans le tubjedioisme de la sensation le dernier mot de l'art. C'est de l'art, assurément, mais un art inférieur et malsain. Comme Goethe et Shakespeare, Hugo a prouvé que le vrai génie, le génie bien portant, est essentiellement objectif. »
Henry Miqhel. Le Temps du 24 mai 188S.
fait de la vision a servi à nommer le fait intellectuel? On ne peut ni écrire ni parler ni penser sans images; une langue, comme on l'a très bien dit, n'est qu' « un recueil de métaphores pâlies », et l'unique différence qu'il y ait à cet égard entre un froid écrivain et un poète brillant, c'est que le premier habille sa pensée de vieilles figures usées qui traînent partout, tandis que le second la revêt d'une parure ingénieuse et neuve.
Victor Hugo est un penseur à la façon des visionnaires; la moindre idée qui traverse son cerveau s'y matérialise avec une extraordinaire intensité de couleurs et de formes; au lieu de subtiliser sa pensée pour en extraire la quintessence, comme font les écrivains concis et délicats, il la développe et la déroule en une série d'images complètes et massives, véritable galerie de tableaux dont l'éclat et la profusion peuvent paraître, en efifet, hors de proportion avec l'idée qui en est l'origine et le point de départ. Mais il n'est pas juste que cette myriade de fleurs épanouies cachent à nos yeux la valeur réelle de la plante qui les porte ; il n'est pas juste qu'éblouis par les magnifiques énumérations du poète, nous méconnaissions la force de la pensée