V. HUGO ET LA POESIE FRANÇAISE AU XIX- SIÈCLE
d'où ce jaillissement d'images est sorti comme de son germe.
Par exemple, Eschyle et Sophocle ont écrit que toutes les eaux de l'océan ne nettoieraient pas la main sanglante souillée d'un meurtre, et Shakespeare a répété la même idée, dans Macbeth et ailleurs, en lui laissant son énergique simplicité ; mais est-ce que cette belle pensée antique subit un affaiblissement quelconque parce que, songeant à son tour à la mer et disant avec une tristesse sombre :
Toutes les eaux de ton abîme Hélas ! passeraient sur ce crime, 0 vaste mer, sans le laver!
l'auteur des Châtiments se la représente aussitôt lavant dans son onde sacrée l'étoile du matin, parce que son imagination s'envole et voit
le mât qui plie,
Les blocs verdis, les caps croulants.
L'écume au loin, dans les décombres, S'abattant sur les rochers sombres Comme une troupe d'oiseaux blancs ;
La pêcheuse aux pieds nus qui chante, L'eau bleue où fuit la nef penchante.
Le marin, rude laboureur...
Le poète, lancé dans cette énumération des
spectacles delà mer, va loin, et de même que le vieux roi Lear, exilé par ses filles, livré tête nue à l'inclémence du ciel, maudit la pluie et les vents et les appelle serviles ministres, eux qui, « ligués avec deux filles perfides, lancent les légions d'en haut sur une tête si vieille et si blanche, » Victor Hugo s'écrie dans une apostrophe plus sublime que celle de Shakespeare et qu'aucune poésie n'ajamais surpassée ;
... D'ailleurs, mer sombre, je te haisi
0 mer ! n'est-ce pas toi, servante 1 Qui traînes sur ton eau mouvante, Parmi les vents et les écueils, Vers Cayenne aux fosses profondes Ces noirs pontons qui sur tes ondes Passent comme de grands cercueils 1
N'est-ce pas toi qui les emportes Vers le sépulcre ouvrant ses portes.
Tous nos martyrs au front serein, Dans la cale où manque la paille.
Où les canons pleins de mitraille, Béants, passent leur cou d'airain!
Et s'ils pleurent, si les tortures Font fléchir ces hautes natures, N'est-ce pas toi, gouffre exécré, Qui te mêles à leur supplice.