‹ Racine et Victor HugoChapitre 83 sur 118 · V. HUGO ET LA POESIE FRANÇAISE AU XIX* SIÈCLE · texte numérisé non relu

V. HUGO ET LA POESIE FRANÇAISE AU XIX* SIÈCLE

lie ait eu moins peur des boucs et des chiens que sa postérité timorée, et tout en admirant la hardiesse avec laquelle il a osé ailleurs hérisser le poil de Calchas, il faut bien reconnaître d'une manière générale qu'il tenait en défiance les termes ou trop populaires ou trop techniques ; pour les faire passer, quand il en avait besoin, et pour dissimuler leur manque de noblesse, il les « enveloppait de suavité et de nombre », selon l'expression charmante de Sainte-Beuve * ; Victor Hugo n'a donc point tort de dire :

Racine regardait ces marauds de travers.

Le plus divin poète du siècle de Louis XIV Q'a pas autre chose à son service, après tout, que la lyre à trois cordes réglée par Malherbe, et le parti qu'il a su tirer d'un instrument si pauvre n'en est que plus admirable ; mais si nous sommes justement émerveillés par le tour de force d'un artiste capable de produire avec une simple épinette ou un méchant violon l'illusion d'un orchestre, l'orchestre n'en demeure

1. « Racine traite saint Paul, comme il a fait Tacite et la Bible, en l'enveloppant de suavité et de nombre. » Portraits littéraires, t. I. — M. Paul JMesnard dit de même dans son Ètitde sur le style de Racine, p. XLVIII : « L'art d'envelopper d'élégance un mot familier ne peut être plus parfait. »

pas moins préférable pour exécuter une symphonie, surtout quand il est là , prêt à se faire entendre, et qu'il suffît, pour avoir un concert accompli, de dire aux instruments : « Jouez. »

Victor Hug-o a réveillé le verbe poétique de la France qui se taisait depuis plus d'un siècle, et auquel ce silence prolongé avait fait perdre la fîère et légitime notion de ses richesses et de sa puissance. Il est remonté, par delà Malherbe, jusqu'au vrai père de l'école classique, jusqu'à Ronsard, qui, en dépit du vieux préjugé traditionnel, fut comme Victor Hugo un conservateiir en fait de langue bien plus qu'un révolutionnaire, et qui voulait, lui aussi, avant toute autre chose, attirer l'attention des poètes français sur les ressources infinies et les trésors cachés de l'idiome national \

Il est prouvé aujourd'hui que la langue fran-

\. Les premiers apologistes de Ronsard s'étaient contentés de montrer J'injuste exagération du jugement de Boileau. qui l'accuse d'avoir parlé grec et latin en français. Aujourd'hui la critique va beaucoup plus loin et prend hardiment le contrepicd de l'opinion si longtemps reçue. « C'est à Ronsard », déclarait hautement M. A. Darmesteter, le 4 décembre 1883, dans une leçon d'ouverture prononcée à la Faculté des lettres de Paris, « c'est à Ronsard qu'on doit ce vaste effort pour débarrasser la langue de tous les éléments latins introduits par les rheloriqueurs de l'âge précédent, pour lui donner un vocabulaire nouveau, tout français dans ses éléments, d'une singulière richesse, d'une ampleur jusqu'alors inconnue. €

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