V. HUGO ET LA POÉSIE FRANÇAISE AU XIX- SIIT.l.R
Sans herbe : s'il voulait encor me laisser paître ! Mais je suis attachée; et si j'eusse eu pour maître Un serpent, eût-il su jamais pousser si loin L'ingratitude? Adieu : j'ai dit ce que je pense'*
Des vers pareils sont, dans la mélodie un peu monotone de l'ancienne phrase poétique française, comme le prélude de l'harmonie savante de l'avenir. J'imagine que les opéras fort simples de LuUi doivent contenir de même, aux meilleures pages, quelques endroits d'une orchestration un peu plus compliquée qui forment une espèce de transition à Gluck et à Beethoven. De telles transitions sont nécessaires, et pas plus en poésie qu'en musique, ni que dans les autres arts, l'éducation de l'oreille ou des yeux, l'apprentissage des sens et de l'esprit ne se fait en un jour.
1. L'Homme et la Couleuvre. — Les exemples de vers classiques librement cou|;és, quand on se met à en cliercher, abond.^nt, et ils abondent adlcurs que chez La Fontaine et chez Racine. Sans insister sur le fameux enjambement de Gros-René, dans le Dépit amoureux :
Les flots contre les flots font un remu-ménage Horrible...
▼oici quelques vers notés au hasard de la lectiT ; dans les Femmes savantes, c'est-à-dire dans la pièce la pi .'■s régulièrement versifiée de Molière :
Enfin Im quatrains sont admirables tous deux ;V. SOI). Je n'ai piii'il uncor vu d'hommes, comme je roi (V. 891), Permettez- M loi, monsieur Trissoliu, de vous Jire (V. 1337).
Dans son Traité général de versification française^ M. Becq de Fouquières suppose le vieux peintre Timanthe placé devant un tableau de Paul Véronèse, le vieux musicien Terpandre écoutant une symphonie de Beethoven, le vieux poète Thespis assistant à la représentation d'un drame de Shakespeare, et il se demande ce qu'ils auraient éprouvé? Une surprise fort désagréable, à coup sûr, une réelle souffrance, « jusqu'à ce que leur esprit, leurs yeux, leurs oreilles eussent pu s'habituer à ces innombrables combinaisons d'idées, de couleurs et de sons, dont l'humanité a mis tant de siècles à saisir et à goûter les rapports ». Les contemporains de Racine auraient été cruellement blessés par la discordance des vers de Victor Hugo; mais les contemporains de Victor Hugo ont osé trouver mortellement ennuyeuse la monotonie relative des vers de Racine.
J'ignore si dans un avenir plus ou moins éloigné Victor Hugo paraîtra monotone à son tour. On serait tenté de le croire, au train dont vont les choses ; car déjà les discordances de sa versification sont étrangement dépassées, et si nous le comparons à certains bourreaux du vers français sortis de son école, nous trou-