V. HUGO ET LA POl'SIE FRANÇAISE AU XIX^ SIÈCLE
verons qu'il ressemble bien moins à un révolutionnaire qu'à un conservateur. Victor Hugo a toujours respecté dans ses plus grandes audaces ce que j'appellerai la loi constitutive de l'alexandrin français, respectée avant lui par La Fontaine, le plus libre des poètes classiques, et par André Chénier, le vrai fondateur du vers romantique et le plus éminent de ses précurseurs immédiats.
Cette loi essentielle, qu'on ne peut enfreindre sans que le vers s'écroule et se fonde en prose, c'est qu'il doit être toujours facile à la première audition de vérifier la mesure d'un alexandrin, et, pour cela, de le diviser instantanément en deux groupes de six syllabes, quelles que soient d'ailleurs les autres césures que l'art du poète ait pu vouloir accuser '. Le lecteur qui sait lire
1. C'est à M. Guyau que revient l'honneur d'avoir rétabir le premier, contre certaines théories étranges de M. Becq de. Fonquières, ce caractère essentiel de l'alexandrin français, qu'ii soit romantique ou classique. 11 n'est peut-être pas absolument nécessaire que la mesure du vers se fasse dans tous les cas au moyen d'un compte de deux fois six syllabes ; mais il faut que, de quelque façon que ce soit, l'esprit puisse toujours le mesurer vile et facilement. Le vers suivant de Baudelaire .
Cliacun plantant — comme un outil — son bec impur,
n'est guère séparable qu'en trois groupes de quatre syllabes chacun; mais les césures sont au oi nettes et le compte de
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ne s'arrêtera pas, sans motif logique, entre la sixième et la septième syllabe ; mais il faut, pour que son oreille soit satisfaite, qu'il aperçoive infailliblement à tout coup et trouve, sans avoir besoin de la chercher, la place de cet arrêt normal qu'il supprime- Les vers oii ce point de repère se dérobe entièrement, oii l'esprit ne distingue d'abord nulle mesure, ne sont point des vers.
Telles sont les lignes suivantes qui ont douze syllabes, mais qui pourraient en avoir onze, treize, quinze ou dix-sept sans être plus boiteuses, plus radicalement dépourvues de toute espèce dp cadence, de nombre et d'harmonie :
Ton cœur, jeune homme, est la source où chacun veut
[boire.] Jean Aicabd.)
Des brises tièdes qui font défaillir le cœur.
(M. Guy de Maupassant.)
douze aussi aisé à trouver que celui de neuf dan,-, cet exemple fameux d'un vers de neuf syllabes :
Je te perds — fugitive — espérance.
La vérité est qu'en debors de la césure classique il y a fort peu d'autres combinaisons de syllabes qui permettent à 1 oreille de mesurer le vers rapidement, et l'erreur capitale de M. I$ecq de Fouquières est d'avoir cru à l'existence ou à la possibilité d'un nombre beaucoup trop considérable de mesures diverses du vers romantique, parce qu'il a méconnu dans la plupart des cas l'imprescriptible loi do rbéraisticlie.