V. HUGO ET LA POÉSIK FRANÇAISE AU XIX' SIÈCLE
Victor Hug"0 (et je ne sais vraiment pourquoi je dis presque, admettant par excès de scrupule la possibilité d'une exception dont je ne pourrais point produire d'exemple), examinez tous les alexandrins de Victor Hugo : vous trouverez toujours, au sixième pied, une syllabe assez fortement accentuée pour que la voix, si elle ne s'y repose pas tout à fait, puisse faire une demihalte rapide, le temps de s'assurer que le vers a son compte ; jamais par conséquent de ces particules, telles qu'un article ou une préposition monosyllabique, qui, n'ayant point d'existence indépendante et faisant corps avec le mot qui suit , ne peuvent être placées au milieu de l'hexamètre sans le faire ressembler à un polichinelle bâti tout de travers, qui butte, trébuche, tombe et se casse le nez'.
\. Une oreille délicate appréciera la différence entre les vers absolument boiteux, comme ceux que j'ai cités tout à l'heure, ei les alexandrins suivants, qui, pour être les plus désarticulés que Victor Hugo ait écrits à ma connaissance, se tiennent néanmoins sur leurs pieds, en équilibre instable, mais en équilibre :
Ces gueux ont commis plus de crimes qu'un évêqua N'en bénirait.
{Les Châtiments. — On loge à la nuit.)
Toutes ces femmes, tous ces vieillards, tous ces hommes.
{Tonjuemadn, II, 2.)
Dans le premier de ces deux vers le mot plus a une importance énorme : la voix du lecteur peut presque s'y arnHer et
En « disloquant ce grand niais d'alexandrin », Victor Hugo a cru peut-être qu'il se permettait et qu'il autorisait toutes les audaces; mais son infaillible instinct musical a toujours maintenu sa liberté dans de justes bornes. La versification du maître est autrement correcte que celle de son école étourdie. Bien qu'il ait trop multiplié les
doit en tout cas y insister fortement. Quant à l'adjectif tous du second exemple, quoique moins important ici que l'advarbe plus, i! a une bien autre valeur qu'un simple arlicle ou qu'une préposition. — Un dernier exemple achèvera de montrer à quelle limite infranchissable Victor Hugo arrête la dislocation de l'alexandrin, et quel abîme il y a entre la versification du maître et celle de son école. Il ose bien écrire :
La loi Veut qu'il soit seul pendant la nuit qui le fait roi ,
mais il ne va jamais jusqu'à ce désordre complet, dont tel de ses disciples serait fort capable :
La loi Veut qu'il reste seul dans la nuit qui le fait roL
Un très léger arrêt de la voix est encore possible après pendant; il devient absolument impossible après dans. Victor Hugo dit de même :
J'ai dans le livre, avec le drame, en prose, en vers. Plaidé pour les petits et pour les misérables ;
mais non point :
J'ai dans le livre et le drame, en vers comme en prose. Plaidé...
Depuis que cette note a été écrite, j'ai découvert dans Victor Hugo un vers vraiment boiteux; mais on peut dire que le poète n'en est pas entièrement responsable, puisque ce vers se trouve dans un ouvrage posthume :
Prenant on ne sait quels plis informes pour guides.
(La Fin de Satan, p. 297.)