V. HUGO ET LA POÉSIE FRANÇAISE AU XI.V SIÈCLE
tellement connu qu'il serait inutile d'en produire des exemples, si je ne tenais pas essentiellement à montrer par une citation de Victor Hugo, comme je l'ai déjà fait par une citation de Corneille, en quoi consiste proprement l'excellence et la richesse des rimes. Il ne s'agit point, encore une fois, d'aligner l'une au-dessous de l'autre les plus longues suites possibles de lettres et de syllabes consonantes, mais de choisir, pour terminer chaque vers, les mots les plus expressifs et les sons les plus pleins.
Voici, dans leSatyre.^ un lever de soleil mythologique, dont la splendeur éblouissante égale les plus brillants tableaux d'Homère et de toute l'antiquité; on y remarquera que les voyelles et les diphtongues finales, toutes éclatantes et sonores au plus haut point, ne sont pourtant pas précédées toujours de consonnes qui riment ensemble :
C'était l'heure où sortaient les chevaux du soleil. Le ciel, tout frémissant du glorieux réveil, Ouvrait les deux battants de sa porte sonore ; Blancs, ils apparaissaient formidables d'aurore; Derrière eux, comme un orbe effrayant couvert d'yeux, Éclatait la rondeur du grand char radieux; On distinguait le bras du dieu qui les dirige, Aquilon achevait d'atteler le quadrige;
Lesquatre ardents chevaux dressaient leur poitrail d'o-
Faisant leurs premiers pas, ils se cabraient encor
Entre la zone obscure et la zone enflammée;
De leurs crins d'où semblait sortir une fumée
De perles, de saphirs, d'onyx, de diamants,
Dispersée et fuyante au fond des éléments,
Les trois premiers, l'œil fier, la narine embrasée,
Secouaient dans le jour des gouttes de rosée;
Le dernier secouait des astres dans la nuit.
Faisons la part de la critique. En matière de rimes, comme en matière de vocables, il arrive trop souvent à Victor Hugo de se laisser aller au malin plaisir de faire feu de toutes les pièces de son étourdissante artillerie, sans autre but que de prendre ses ébats, d'affirmer bruyamment sa force, de faire peur aux classiques et d'étonner le monde. Il y a chez lui un grand poète et un prestidigitateur, dont l'habileté n'est nulle part plus amusante, ou plus affligeante, que lorsqu'il jongle avec les rimes.
Le fameux début de Ratbert est une nomenclature sonore de noms propres, car les noms propres sont la grande et suprême ressource du poète à l'affût de rimes riches et rares ; on y voit figurer
Spinola, qui prit Suse et qui la ruina, Jean de Carrara, Pons, Sixte Malaspina