‹ RacineChapitre 10 sur 30 · SON CARACTÈRE · texte numérisé non relu

SON CARACTÈRE

du Roi ; et il souffrait cruellement de cet accueil un peu froid.

Sa santé s'était altérée sérieusement depuis le printemps de i698. Il était miné par une maladie de foie. Dans l'intervalle de ses crises, il put se croire guéri ; il se rendit même à Melun pour la profession de sa seconde fille, et, au commencement de 1699, il put assister au mariage de sa fille aînée. Mais bientôt son mal s'aggrava ; on s'inquiéta autour de lui, même à la cour. Après de longues souffrances, supportées avec une résignation toute chrétienne, il se sentit perdu, le dit à son fils aîné, tandis que par son courage simple il édifiait sa famille et les amis qui l'assistaient. 11 mourut le 21 avril 1699. Comme il l'avait demandé dans son testament, il fut enterré à Port-Royal des Champs. Mais le Roi ne devait point l'y laisser dormir en paix. Les persécuteurs de l'abbaye n'épargneront même point les morts : on dépeuplera le cimetière comme le cloître. Et le 2 décembre 1711, les restes de Racine, avec ceux d'Antoine Le Maistre et de Saci, seront transportés à Saint-Etienne-du-Mont.

CARACTÈRE ET TOUR d'eSPRIT DE RACINE.

La vie de Racine, avec tous ses contrastes, ses brusques revirements et ses crises, s'explique bien par le caractère de l'homme : un grand fonds de sérieux sous la plus mobile imagination d'artiste.

Il avait le solide encore plus que le brillant. Pendant toute son existence, sans se rebuter de rien, il continua d'étudier, au temps de ses grands succès comme à Port-Royal ou à Uzès ; son ardeur sembla redoublera mesure qu'il avançait en âge ; pourréunir les matériaux de son Histoire du Roi, de son Histoire de Port-Roi/a/, de ses tragédies religieuses, il travailla comme un béné-

48 RACINR

diclin, CN'sl par celte conscioiice littéraire, par cette solidité du fond, qu'il donnait tant d'éclat et de précision à la forme, tant de vie et d'harmonie à toutes ses œuvres.

Il était naturellement bon, tendre même. Enfant, il se fil adorer de ses maîtres. Jeune homme, au milieu des plaisirs de Paris, il entourait d'éi^ards cl d'affection tous les siens: sa grarid'mère Marif Desmoulins, qui l'avait élevé et qu'il allait voir régulièrement à Port- Royal, sa sœur Marie (madame Rivière), à qui il témoigna toujours une vive tendresse, ses cousins les Vitart, son oncle le vicaire général d'U/.ès, sa tante la Mère Agnès de Sainle-Thècle. Tel il avait été enfant, tel il se retrouva après quelques folies de jeunesse. Il fut le modèle des maris et des pères ; il cul la délicatesse de ne jamais s'ennuyer en compagnie de la bonne et naïve bourgeoise qui fut sa femme ; il veillait avec un scrupule infini sur la santé et l'éducation de ses enfants ; il prenait part à leurs jeux ; pour manger avec eux une carpe, il refusait une invitation de M. Le Duc; chaque soir, il s'agenouillait au milieu d'eux pour réciter la prière et leurcommenter 1 Evangile du jour ; il étudiait leur caractère pour diriger sûrement leur avenir ; malgré sa piété, il mettait ses iillcs en garde contre une vocation incertaine, et, quand l'une d'elles s'obstina à prononcer des vœux, il céda par bonté, les larmes aux yeux.

Il fut un ami incomparable pour quelques personnes d'élite qui avaient su trouver le chemin de son cœur : La Fontaine, Poignant, Cavoie, Valincour, Arnauld et Nicole, surtout lioileau, qui fut pour Racine un autre lui-même et auquel il disait à son lit de mort : « C'est un bonheur pour moi de mourir avant vous. »

Il se plaisait à obliger les gens et usait volontiers de son crédit pour faire des heureux. Il était toujours prêt à s'employer pour ses amis, pour sa famille, pour de simples connaissances, pour la vilie de la Ferté comme pour Boileau, pour un échevin de Liège, qu'il n'avait

Page 1