SON CARACTÈRE
jamais vu, comme pour Arnauld. Il promettait volontiers et ne manquait point de parole; les paysans des environs de Port-Royal, avec autant de confiance que la Mère abbesse, l'arrêtaient pour lui recommander leurs petites affaires ; même on l'en raillait à la cour. 11 faisait le bien autour de lui, même loin de lui, et sans le dire ; il chargeait sa sœur de distribuer délicatement ses aumônes à des parents pauvres, et il ne les oublia point dans son testament, non plus que sa vieille nourrice et les indigents delà paroisse Saint-Sulpico.
Il commit des fautes dans sa vie, mais il sut les réparer avec une rare noblesse d'àme. 11 s'était permis bien des vivacités contre Corneille : mais, le jour où l'on apprit la mort du vieux poète. Racine, qui la veille encore était directeur de l'Académie, voulut disputer à son successeur, l'abbé de Lavau, le droit de rendre publiquement hommage à l'auteur du Cid ; et dans son discours académique, il fit de Corneille le plus magnifique éloge :
« La scène retentit encore des acclamations qu'excitèrent à leur naissance le Cid, Horace, Cinna, Pompée, tous ces chefs-d'œuvre représentés depuis sur tant de théâtres, traduits en tant de langues, et qui vivront à jamais dans la bouche des hommes. A dire le vrai, où trouvera-t-on un poète qui ait possédé à la fois tant de grands talents, tant d'excellentes parties : l'art, la force, le jugement, Fesprit? Quelle noblesse, quelle économie dans les sujets ! Quelle véhémence dans les passions! Quelle gravité dans les sentiments ! QueUe dignité, et en même temps quelle prodigieuse varié<,é dans les caractères ! Combien de rois, de princes, de héros de toutes nations nous a-t-il représentés, toujours tels qu'ils doivent être, toujours uniformes avec eux-mêmes, et jamais ne se ressemblant les uns aux autres ! Parmi tout cela, une magnificence d'expression proportionnée aux maîtres du monde qu'il fait souvent parler, capable néanmoins de s'abaisser, quand il veut, et de descendre jusqu'aux plus simples naïvetés du comique, où il est encore inimitable. Enfin, ce qui lui est surtout particulier, une certaine force, une certaine élévation qui surprend, qui enlève, et qui rend jusqu'à ses défauts, si on lui en peut reprocher quelques-uns, plus estimables que les vertus des autres.
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Personnage véritablement né pour la gloire de son pays; coniparahic, je ne dis pas à tout co que l'ancienne Iloini* a eu dexcellenls tragiques, puisqu'elle confesse ell('-nit"'nie (ju'en ce genre elle n"a pas été Tort heureuse, mais aux Kscliyles, aux Sophocles, aux Kuripides, dont la fameuse Athènes ne s'honore pas moins que des Thémistocles. des rericlès, des Alcibiades, qui vivaient en même temps queux.... Lorsque dans les âges suivants on parlera avec étonnement des victoires prodigieuses et de toutes les grandes choses qui rendront notre siècle l'admiration de tous les siècles à venir, Corneille, n'en doutons point. Corneille tiendra sa place parmi toutes ces merveilles. La France se souviendra avec plaisir que sous le règne du plus grand de ses rois a tleuri le plus célèbre de ses poètes. On croira même ajouter quelque chose à la gloire de notre illustre monarque lorsqu'on dira qu'il a estimé, ([u'il a honore de ses bienfaits cet excellent génie ; que même deux jours avant sa mort, et lorsqu'il ne lui restait plus qu'un rayon de connaissance, il lui envoya encore des marques de sa libéralité ; et qu'entin les dernières paroles de Corneille ont été des remerciements pour Louis le Grand. »
Racine s'était montré bien agressif dans les premières préfaces de ses pièces ; mais dans les éditions suivantes il supprima de lui-même tous les passages trop malicieux. Il avait beaucdup malmené Nicole et Port-Hoval, mais il regretta toute sa vie son emportement d'un jour, et l'expia par un dévouement à toute épreuve. Il reconquit sans réserve lamiliê de iNicole qu il assista dans son agonie. Et qui ne connaît celle admiiable scène: Haciiie se jetant aux pieds d'Arnauld pour implorer son pardon? Il ne se eut jamais quitte envers les religieuses de Porl-Hoyaî et les solitaires. C'est avec une toncliarite humiliié qu'il demande à être inhumé dans leur cimetière. Un jour, à l'Académie, l'abbé Tallemant s'était avisé de Iri reprocher sa conduite envers l'orl-Royal : < Oui> Monsieur, lui répondit le poêle, vous avez raison ; c'est l'endroit le plus honteux de ma vie, et je donnerais tout mon sang pour l'effacer 1). » Une autre
1 Kot« de Jeaa-Baptist»' Racine (<*d. Meanard, IV, p. 263); cf. lea Mémoire» de LouiB Uftciae \Jibid. I, p. 233-236).