BON CARACTÈRE
fois, il disait à un ami : « Je ne me soucierais pas d'être disgracié et de faire la culbute, pourvu que Port-Royal fût remis sur pied et fleurît de nouveau (1). »
n fut toujours de Port-Royal, non seulement par le cœur, mais encore, et quoiqu'il s'en défendît un peu, par la forme de sa piété. Il a composé des épigrammes sur l'attitude du clergé de France dans l'affaire de la signature du Formulaire (1664) :
Contre Jansénius j'ai la plume à la main,
Je suis prêt à signer tout ce qu'on me demande.
Qu'il soit hérétique ou romain,
Je veux conserver ma prébende.
Malgré toute la valeur et la solidité de son Histoire de l'abbaye, il est bien certain que les événements y sont vus du côté janséniste. L'auteur n'y ménage guère les ennemis de ses amis : il y a écrit sur les Jésuites des pages qui pourraient servir de commentaire aux Provinciales ; il y fait jouer un rôle assez ridicule à l'archevêque de Paris, Hardouin de Péréfixe ; il ose même railler, à l'occasion des Cinq propositions, l'attitude équivoque du pape Innocent X. Evidemment, pour Racine, le vrai christianisme était celui de Port-Royal. Mais quand les solitaires et les religieuses n'étaient pas en cause, il n'avait plus que la foi des simples. Il prenait pour confesseur un brave prêtre quelconque. Il croyait à tous les miracles, à la guérison de l'hydropique sur la tombe de M. Vialart comme au prodige de la Sainte- Epine. Avec cette conviction profonde, il était partisan de la tolérance, comme le prouve ce passage de la harangue qu'il composa pour l'abbé Colbert (16>^5) :
« Faut-il l'avouer, Sire, quelque intérêt que nous ayons à l'extinction de l'hérésie, notre joie l'emporterait peu sur notre douleur, si, pour surmonter cet hydre, une lâcheuse nécessité avait forcé votre zèle à recourir au fer et au feu,
(1) Lettre à M. Vuillart, 30 ayril 1699.
comme on a élé obligé de l'aire dans les n-f^iics pimidi lits. Kous prendrions pari à une guerre (|ui sérail sainic, el u<nis mourions (jurhjur horreur, \ku'CC qu'elle sérail sanglante; nous ferions des vœux pour le succès de vos armes sacrées, mais nous nr verrions qu'avec tremblement les terribles cxi^rutions donl le dieu des vengeances vous ferait l'instrument redoutable ; enlin nous mêlerions nos voix aux acclamations jtubliques sur vos victoires, et nous f/rmirions en serret sur un triotnphe qui, avec la défaite des ennemis de l'Eglise, envelopperait la perte de nos frères. »
Dans les matières de dévotion, Racine se montrait ce que nous l'avons vu ailleurs, naturel et vrai, sans rafliiiemeiit, sans emphase et sans [)hrase.
Piété sincère, sentiment du devoir, goût de la règle, bonté active, solidité et sûreté, conscience, simplicité, voilà bien Racine.
Et pourtant regardons encore. Voici un tout autre homme, celui du roman do La Fontaine, des IHaideurSy des soupersdela Champmeslé,de la cour, (ÏAudrumaque et des pamphlets. Ce Racine-là est un artiste bien moderne, aux sensations aftinées, à l'imagination capricieuse, puissante et brusque. C'est un homme de premier mouvement, tout à l'impression actuelle, aussi promjtt à pleurer qu'à rire, à s'irriter qu'à s'apaiser, à s'inquiéter qu'à chanter victoire.
11 ne ressent rien à moitié. A Auteuil, chez Roileau, on vient à parler d'OICd/pe-Uoi : Racine tout à coup prend un Sophocle, le lit à voix haute, le traduit, le commente, avec un tel emportement d'enthousiasme que tous les assistants le regardent avec stupeur, immobiles, fascinés et comme domptés. Une autre fois, chez M. de Seignelay, c'est en lisant les Psaumes que Racine est pris de ce vertige d'admiration. On sait qu'il composait souvent ses tragédies en se promenant. Un jour, aux Tuileries, il songeait à son Mit/iriflate, il allait devant lui, l'œil hagard; soudain on lui barre le chemin; les jardiniers l'avaient suivi; on l'écoulait, on observait tous ses mouvements : on l'avait pris pour un fou.
SON TOUR d'esprit 53
Il perd courage comme il s'enthousiasme, par accès. Il quitte le théâtre après Phèdre^ il se désespère après Athalie. Il est à la merci d'un tempérament inquiet et nerveux.
Il aime le monde, la cour, et y réussit ; il a une belle figure qui rappelle celle du roi. Dans la conversation, il a tant d'esprit, de bonne grâce, que tous le recherchent, que Louis XIV, M"'* de Maintenon et Colbert l'envoient chercher pour causer. Du courtisan il a toutes les câlineries, les petites habiletés. Il en a même les petites vanités ; il se tourmente parce que, dans les armoiries de sa famille, il trouve un rat à côté d'un cygne^ et il écrit : « J'aurais seulement gardé le cygne, parce que le rat me choquait ; je voudrais bien que ce fût un sanglier ou la hure d'un sanglier qui fût à la place de ce vilain rat. » (Lettre à M"^^ Rivière, 16 janvier 1697.)
Chose étrange, ce fin courtisan, ce causeur, est sujet à des accès de timidité : souven t il tremble devant le roi ; il n'est pas toujours rassuré dans les camps où le mène son métier d'historiographe ; il a peur d'une égratignure, et, le jour de sa réception à l'Académie, il « gâte son discours par la trop grande timidité » (1). 11 trahit même une certaine mollesse de caractère : il ne peut se passer d'un mentor, l'abbé Le Vasseur, après ses maîtres de Port-Royal, puis Chapelain et Perrault, puis Molière, enfin Boileau ; il se laisse quelque temps pousser vers l'Eglise, sans vocation ; il se laisse marier sans beaucoup de conviction; après sa résolution de retraite, il se laisse séduire par la cour, en est même un peu ébloui ; à peine a-t-il dit adieu au théâtre, qu'il consent à écrire pour M™* de Montespan l'opéra de Phaéton.
Avec cette docilité, il montre Tamour-propre le plus chatouilleux, supporte avec impatience la moindre
^1) D'Olivet, Hittoire de l'Académie française (édition Livet, tome II, p. 346).
5i RACINE
(■rili(jue. riposte avec ai:,'rour, sacrilic l'aniiti»''(lt' Molière à l'orgueil de se voir un peu mieux joué, ne panloiiue rien à Corneille. Il manie comme personne r«''pif:jiammc' et la raillerie; il crible de traits acérés l'ort-Htiv.il et les juges, Férielon après Foritenelle ou l'radou ; il donru' à ses préfaces le ton d'une satire; mt^me après sa conversion, il continue de railler à l'Acaiiémie et dans sa correspondance; il serait méchant, si Hoileau ne le reien «it.
Mais ce qu'il y a de plus étonnant en Racine, c'est sa prodigieuse souplesse, l'dève docile à Porl-Hoyal, bel esprit à l'hôtel de Luynes, théologien à U/ès, il se retrouve à Paris mondain et auteur à la mode, puis, à la fois, courtisan et bon bourgeois, solitaire et diplomate. Drame, histoire, comédie, poésie lyrique, épigramme, lettres familières, cantiques, mémoires d'érudition, éloquence académique, pamphl<:?t, il touche à presque tous les genres et il excelle en tons. Il est merveilleux <jue cette souplesse, celte sensibilité nerveuse, n'aient jamais compromis la solidité du fond.
Trois ans avant la mort de Hacine, un Jésuite, régent de troisième au collège Louis-le-Grand, avait, dans une harangue solennelle, examiné cette double question : « Hacine est-il chrétien ? est-il poète ? » El le bon Jésuite avait conclu hardiment pour la négative (i).
Racine était si bien poète et si bon chrétien que sa vie et son caractère se résument justement en cette lutte intime du chrétien et du poète. Enfant chéri de Port-Royal, avec ses anciens mnîtres il rompt et se réconcilie par un éclat. Il était bon, et mérita presque de passer pour méchant : parmi les gens de lettres de sa génération, personne n'a eu tant d'ennemis. L'élève ^érieuxde M. Ilamoii devient l'ordonnateur des petites fêtes de la Champmesié, puis un excellent père de famille, même un peu sévère. Simple dans sa vie, tout à ses devoirs l'.omestiques, il ne peut se passer de la cour
(1) Yoyet à ce luiet une lettre de Racine à Boileau, 4 avril 1696.
SON TOUR d'esprit 55
et souffre d'un regard un peu froid du maître. Poète de la passion déchaînée, évocateur hardi des possédés de l'amour, il compose les Plaideurs après Andromaque^ Eslker Après Phèdre; il raconte en véritable historien les campagnes du Roi et fait figure de savant à l'Académie des Inscriptions. Dernier contraste, et le plus saisissant: il a renoncé au théâtre, et sans aucune arrièrepensée ; et c'est alors que, sans manquer à sa parole, il trouve moyen d'écrire son chef-d'œuvre dramatique. C'est qu'après bien des crises douloureuses, les deux instincts qui se partageaient l'âme de Racine s'étaient mis d'accord, par un singulier compromis : l'homme de lettres, mondain et profane, était entré au service du chrétien. Et de cette collaboration étaient sorties les œuvres les plus parfaites, les Cantiques spirituels^ y Histoire de Port-Royal et Athalie.