SES AMIS
préférer toujours au brillant le solide et le vrai. 11 n'exagérait guère quand il disait dans sa retraite d'Auteuil, après la mort de son ami : « Racine n'était qu'un très bel esprit, k qui j'ai appris à faire difficilement des vers faciles ». L'influence du satirique, comme celle de Molière, se trahit dans l'idée que l'auteur à' Aiidrotnaque s'est faite du théâtre. C'est dans ses conversations avec Boileau que Racine a précisé son idéal dramatique.
Après les amis de lettres, voici, à la cour, des protecteurs : d'abord le duc de Chevreuse, presque un camarade pour Racine qui l'avait connu à Port-Royal et qui lui dédia son Britannicus ; les deux ducs de Saint-Aignan, le père et le fils, dont l'un, le père, avait reçu la dédicace de la Thébaïde et présenté l'auteur à Louis XIV ; puis divers gens de cour, le marquis de Dangeau, les maréchaux de Vivonneet de Tallard, Guilleragues l'ambassadeur, le président de Lamoignon, le chevalier de Nanlouillet, qui donna l'idée de Bajazet, surtout Rose, secrétaire du cabinet du roi, et le marquis de Cavoie, qui furent pour le poète de vrais amis. Racine pouvait compter aussi sur quelques-uns des premiers personnages de la cour: le grand Gondé et son fils ; Colbert, à qui le poète fut présenté par ses deux gendres les ducs de Chevreuse et de Saint-Aignan, et à qui il dédia Bérénice \ le marquis de Seignelay, fils de Colbert, qui commanda pour une fête de Sceaux Vldylle de la Paix. Le roi même, qui avait accepté la dédicace A' Alexandre, se fit le protecteur de Racine, lui accorda des pensions et diverses charges de cour, lui témoigna une sorte de prédilection parmi les grands poètes de l'époque, et souvent, des Plaideurs à Esther, donna le signal des applaudissements.
Enfin Racine avait pour lui presque toutes les grandes dames. Les princesses et les favorites donnaient l'exemple : la duchesse d'Orléans, en se faisant lire, avant la représentation, Androjnaque, qui lui fut dédiée, puis en proposant le sujet de Bérénice ; M""" de Montespan, en désignant Racine au choix du roi pour les
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fonctions (l'hisloriographo ; M'^'de Maintoiion, en lui commandant des pièces pour Sainl-C^yr. Il devint le poêle des dames de la cour. Elles le défendaient avec passion contre les critiques : à cause de lui, M°" de Coulanges querellait M"" de Sévigné, et, à Londres, la duchesse de Mazarin soutenait des discussions sans fin contre Sainl-Evremond.
Voilà, semble-t-il, un imposant bataillon de protecteurs et d'amis. Ce n'était pas trop, c'était à peine assez pourse défendre. Jamaishomme de lettres ne traîna derrière lui tant d'inimitiés (1). Au premier rang des adversaires nous trouvons naturellement beaucoup de confrères, les rivaux de théâtre, l'abbé Boyer, qui pendant soixante ans écrivit des tragédies, jamais las, toujours content de lui, toujours ingénieux à s'expliquer ses mésaventures :
Vendredi la pluie en estcause, Et Dimanche cest le beau temps;
Le Clerc et Pradon, plagiaires sans vergogne, qui prétendaient surpasser Racine en le copiant ; Boursault, un homme d'esprit, qui ne sut point trouver sa voie, et qui eut le malheur de vouloir faire la leçon à Molière, Racine et Boileau ;()uinault, qui, trois ans après Andromaque, eut le bon goût de renoncer à la tragédie et se consola en créant le livretd'opéra ; Benserade et Segrais, qui jamais ne désarmèrent et firent à Racine la guerre de salons. Aux poêles se joignaient des critiques de profession ou d'occasion : Sublii:ny, un avocat au Parlement, qui avait rédigé une i^azetle en vers, célèbre par ses palinodies ; l'abbé de Villars, et un ami de Port- Royal, Barbier d'Aucour, auteur d'une des réponses à Racine dans l'affaire des Visionnaires ; Furelièr»-, Tallemanl, Perrault et le journaliste Donneau de Visé. .Même des gens du monde, que n'excitait pourtant aucune
(1) Voyet Deltour, Les ennemis de Racine ou XVII' siècle.
rivalité de métier, montrèrent toujours contre Racine un parti pris d'hostilité : d'abord tout ce qui restait de l'ancienne société, de la Fronde et de l'hôtel de Rambouillet, l'entourage de Mademoiselle, de M""* de Longueville, de M. de Montausier ; puis les amis de l'autoritaire duchesse de Bouillon, et le cercle du Temple, d'oii partirent tant de chansons et d'épigrammes.
Grands seigneurs ou gens de lettres, tous ces ennemis de Racine se rencontraient presque chaque jour en divers salons, oii il était de bon goût de médire du poète : chez Ménage ou chez M"® de Montpensier ; à l'hôtel de Longueville; chez M"""' de Scudéri et dePelissari; chez M""® Deshoulières, surtout à l'hôtel de Bouillon, d'oiî sortit la cabale contre Phèdre. Cette coterie puissante disposait des journaux littéraires de Tépoque: de 1665 à 1678, la Gazette rimée de Robinet ; surtout le Mercure galant., qui fut fondé en 1672 par Donneau de Visé, et 011 tous les collaborateurs, Robinet, Thomas Corneille, M""^ Deshoulières, Fonlenelle, venaient tour à tour attaquer ou railler Racine. Enfin tout ce parti régnait presque sans conteste ù. l'Académie français'- : quanal' auteur d'Anf//'oma5'?<e, à force de chefs-d'œuvre, y eut conquis sa place, il y trouva devant lui une majorité hostile. Et pour bien comprendre la vivacité des interminables discussions sur les anciens et les modernes, il faut y voir surtout une machine de guerre contre Racine et Boileau, grands admirateurs et imitateurs des anciens.
La tactique ordinaire et le mot d'ordre était d'écraser Racine sous la gloire de Corneille. C'est ce qui envenima peu à peu les rapports des deux poètes. Racine avait commencé partémoigner à l'auteur du Cid la déférence d'un débutant pour un maître. Il lui avait porté le manuscrit de son Alexandre. Le vieux poète fit des compliments au jeune homme, lui reconnut un grand talent pour la poésie, mais lui déclara très franchement, et très sincèrement, que le théâtre n'était point son fait : cela voulait dire simplement que les deux écrivains
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ne se faisaient pas la in<^me idée du drame. Racine passa (^ulre, et il eut raison, puisque bienlAt cominctica la série (le ses cli»'fs-d"(BUvre. Le grand tort, ouhii^raiide erreur de Gorneillf^ vieilli, aigri par la malcrliancf, fut de s'obsliner pendant dix ans à une lutte désormais impossible Aussi cbaque triomphe de son jeune rival devinl-il un échec pour sa vieille gloire : déjà Ol/inn, en i(W)i, n'avait pu tenir contre la T/iébaide; Ar/rsi/as en Itiiit), Affila en 1667, Tite et Bérénice en 1670, Pul' chérif rw 11)72, Surcno en 1674, dis[)arurent dans lOmbretl Aif.mndre, d'Afidrof/inquc, de Bérénice^ de liajozety àiljihitjénie. Le pauvre grand homme, se sentant vaincu, en fut réduit à guetter les défaillances du jeune p.x'le qui prenait sa place. Dans ses lettres, dans ses couvert salions, il laissait échapper des mots amers. A la représentation des pièces de Racine, il disait tout haut oe qu'il en pensait. A l'Académie il déclarait, à propos d'une tragédie de Pradon : « 11 ne manque à cette jiiiîce que le nom de M. Racine pour être achevée ». Toucela se savait, se répétait, se grossissait à mesure, amenait dos rancunes et des représailles. Evidemment Racir portait trop de vivacité dans la riposte ; il avait le tonde parodier, d?\ns les Plaideurs, des vers du Cid, et de glisser dans ses Pré/aces [an[ d'allusions transparentes ; mais il devait réparer cela au lendemain de la mort de Corneille, par l'éloge enthousiaste qu'il prononçaen pleine Académie. Les vrais coujiables, c'étaient les ennemis de Racine, qui exploitaient contre lui le moindre mot de Corneille. Sans cesse ils opposaient malignement l'un à l'autre les deux poètes. Le plus adiarné dans celte campagne fut un neveu de Corneille. Collaborateur du Mrrmre gala7it, partisan résolu des modernes, auteur sifllé de VAspnr, Fonlenelle était un adversaire d'autant jilus dangereux qu'il devait mourir centenaire. Pendant quatre-vingts ans, il ne cessa de traquer Racine et ses œuvres, toujours avec la même tactique, qui servait à la fois sa rancune personnelle et l'honneur de sa famille : toujours le parallèle avec
Corneille. Saint Evri-mond et M"" de Sévigné ne s'y prenaient pas autrement dans leur petite guerre contre Racine; mais, en gens du monde et en gens de goût, ils y portaient beaucoup plus de mesure et de tact, avec un désir presque sincère d'être justes pour le rival de leur vieil ami Corneille.
Les ennemis de Racine formaient donc un parti redoutable, habile à Toccasion, remuant surtout, et toujours aux aguets, contre lequel sans doute le poète se fût malaisément défendu, s'il n'avait eu pour le soutenir l'amitié à toute épreuve de quelques auteurs illustres, la faveur de plusieurs ministres et de la jeune cour, surtout la haute protection du roi. Cette carrière dramatique, qui de loin, à en juger par la valeur des œuvres, peut sembler un long triomphe, a été surtout un long combat. Depuis sa TVzeéflû/e jusqu'à son Athalie, rien n'a été épargné au poète, ni les critiques de partipris, ni les injustices, ni les railleries, ni les parodies, ni les interprétations malveillantes, ni même les injures les plus grossières et les menaces. Sensible comme il l'était et prompt à la riposte. Racine souffrit cruellement; mais jusqu'à sa Phèdre il accepta bravement le combat-^, Aux critiques que soulevait en sa nouveauté chacune de ses pièces, il répondait par une préface, par une épigramme, par un autre chef-d'œuvre. Mais il avait beau avoir raison : il mettait dans sa riposte tant de malice et de justesse, qu'il exaspérait ses ennemis et qu'à l'œuvre suivante la bataille recommençait.
Dès le premier jour où il travailla pour le théâtre, Racine eut à se mettre sur ses gardes. Déjà dans la dédicace de la Thébaïde^ il faisait allusion à des critiques malveillants, ceux-là sans doute qui lui avaient reproché d'avoir en plusieurs scènes copié Rotrou. Le succès à' Alexandre donna le signai de la petite guerre. Les amis de Corneille commençaient à s'inquiéter. Ils découvrirent bien des défauts dans la pièce nouvelle : l'antiquité y était défigurée; Alexandre y était trop amoureux au goût des uns, trop froid pour d'autres,
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en loiil cas bien pùlo en facodo Porus. Sainl-Kvromond résuma toutes ces criliqnes dans une Dissertation en règle. Un mauvais plaisant s'amusa môme à insérer des railleries sur V Alexandre dans un opuscule de Hoiloau, le Dialogue des héros de rontan, qui, avant d'être imprimé, passait de main en main. Racine répliqua par une préface très vive :
« J'avoue que, quelque défiance que j'eusse de moi-même, je n'ai pu m'empècluT d(3 concevoir quol'jue opinion de ma tragédie, quand jai vu lu peine que se sont donnée ctMiaines gens pour la décritsr.On ne lait point tant de hriguos contre un ouvrage qu'on n'estime pas ; on se contente de ne plus le voir quand on l'a vu une fois, et ou le laisse toml)er de luimême, sans daigner seulement contribuer à sa chute. Cependant j'ai eu le plaisir de voir plus de six fois de suite à ma pièce le visage de ces censeurs ; ils n'ont pas craint de s'exposer si souvent à entendre une chose qui leur déplaisait ; ils ont prodigué libéralement leur temps et leurs peines pour la venir critiquer, sans compter les chagrins que leur ont peut-être coiUésIes applaudissements que leur présence n'a pas empêché le public de me donner, o
Androma q ue i\drnt, et fit tant de bruit, et fut si hautement louée par la duchesse d'Orléans et le roi, qu'un instant les etmemis de Racine en furent comme étourdis. Pour faire preuve de bon goût, il fallut admirer, applaudir même. Rientôt pourtant, l'on trouva jirétexte à railler le long veuvage d'Andromaque, les emportements de l'yrrlius et son matujue de foi, ou ses discours galants, et l'étrange conduite d'Oreste l'ambassadeur. Saint-Evremond, écrivant h M. de Lionne, ne craignait pas de comparer Afidromat/rte et Attila. Kn mai 16G8, Subligny faisait jouer par la troupe de Molière une parodie en trois actes, /m Folle querelle. Les railleurs trouvèrent à qui parler. Racine répondit par une préface dédaigneuse, surtout par d(; mordantes épigrammes, où il malmena fort deux malheureux gens de cour.
Voici pour le comte d'Olonne et le duc de Créqui :
La vraisemblance est choquée en ta pièce,
Si l'on en croit et d'Olonne et Créqui : Créqui dit que Pyrrhus aime trop sa maîtresse ; D'Olonne, qu'Ândromaque aime trop son mari (1)
Voici mainlenant pour Créqui tout seul :
Créqui prétend qu'Oreste est un pauvre homme Qui soutient mal le rang d'ambassadeur ; Et Créqui de ce rang connaît bien la splendeur : Si quelqu'un l'entend mieux, je Tirai dire à Rome (2).
Les adversaire de Piacine se crurent vengés par l'échec des Plaideurs. En vain Molière avait dit : « Ceux qui se moquent de cette comédie mériteraient qu'on se moquât d'eux », La pièce tomba, et fut retirée de la scène après la seconde représentation. Dans le monde de la justice on se fâcha, on parla même de poursuites contre l'auxeur ; un so'r, dans le quartier oii il demeurait, le bruit se répandit qu'on allait l'arrêter. Mais, un mois plus tard, Louis XIV voulut voir les Plaideurs à Versailles. Le roi sourit, toute la cour éclata de rire ; et bientôt, à l'hôtel de Bourgogne, tout Paris fit comme la cour. Racine eut beau jeu dans sa préface :
« La plupart du monde ne se soucie point de l'intention ni de la diligence des auteurs. On examina d'abord mon amusement comme on aurait fait une tragédie. Ceux mêmes qui s'y étaient le plus divertis eurent peur de n'avoir pas ri dans les règles, et trouvèrent mauvais que je n'eusse pas songé plus sérieusement aies faire rire. Quelques autres s'imaginèrent qu'il était bienséant à eux de s'y ennuyer, et que les matières de Palais ne pouvaient pas être un sujet de divertissement pour les gens de cour. La pièce fut bientôt après jouée à Versailles. On ne fît point de scrupule de s'y réjouir ; et ceux qui avaient cru se déshonorer de rire à Paris furent peutêtre obligés de rire à Versailles pour se faire honneur. »
(1) On lit dans le Bolœana : « Le plaisant de l'épigramme, c'est que le (duc) de Créqui n'avait pas la réputation d'aimer trop les femmes ; et quant à M . d'Olonne, il n'avait pas lieu de se plaindre d'être trop aimé de la sienne. »
(2) Le duc de Créqui, cinq ans auparavant, n'avait pas trop réussi dans son ambassade à Rome. On l'accusait d'avoir par ses hauteurs provoqué les outrages qui le forcèrent de quitter Kome.
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Oiiand il iloiuui son Drifnnnirns, Hiicinc crut avoir écrit son chcr-dciMivro. |{i)il(*au lui disait : << Vous n'avez rien fait de plus fort. » L'aufeur s'attendait à un grand succc^s ; il recueillit surtout des critiques :
« De tous les ouvrages que j'ai donnas au piihlic, il n'y en a point qui m'ait altir»' plus dapplaudisscmcnts ni plus de cnnseiirs que c(>lui ci. On^'lque soin que j'aie pris pour travailler celte tragédie, il semble qu'autant que je me suis efforcé de la rendre bonne, autant de certaines gens se sont etTorcés de la décrier : il n'y a point de cabale qu'ils n'aient faite, point de critique dont ils ne se soient avises. »
Robinet, qui avait composé, lui aussi, un Hritannicus^ blâma la froideur des caractères et découvrit des maladresses dans la conduite de lartion. Saint-Evreniond écrivit à M. de Lionne qu'il trouvait le sujet horrible • l les personnages odieux. Boursault, dans l'introduction de son roman Artémise et Po/iatite, glissa une description très satirique de la premu^-rc représentation de lirifannicus. Dans sa préface, qui est un très solide morceau de critique, Racine discuta sérieusement toutes les objections. Il aurait dû s'en tenir là. Mais il ne se gêna pas pour railler la sotte présomption de. 'es contradicteurs :
«... Il n'y a rien de plus injuste qu'un ignorant : il croit toiijotirs que l'a I mirât ion est le partage des gens qui ne savent rien ; il condamne toute une pièce pour une scène qu'il n'approuve pas; il s'allaque même aux endroits les plus éclatants, pour faire croire qu'il a de lespnl ; et pour peu que nous résisti(jnsà ses sentiments, il nous traite de présomptueux qui ne veulent croire personne, et ne songe pas qu'il lire quelquefois plus de vanité d'une critique fort mauvaise, que nous n'en liroos d'une assez bonne pièce de tlié.'itre. »
Raejne crut m^me d voir se vengerde Corneille, qui, pendant la rei ré-ent .tion, ava't signalé quelque-^ anachronismes. Il se moqua cruellement des dernières f'ièces du vieux poète et de ses procédés dramatiques :
« II faudrait, par exemple, représenter quelque héros ivre, qui se voudrait l'aire haïr de sa maîtresse, de gaieté de cœur, un Lacédémonien grand parleur, un conquérant qui ne débiterait que des maximes d'amour, une femme qui donnerait des leçons de fierté à des conquérants : voilà sans doute de quoi faire récrier tous ces messieurs. »
Racine osa même écrire ces lignes méchantes :
« Je prie seulement le lecteur de me pardonner cette petite préface, que jai faite pour lui rendre raison de ma tragédie. Il n'y a rien de plus naturel que de se défendre quand on se croit injustement attaqué. Je vois que Térence même semble n'avoir fait des prologues que pour se justifier contre les critiques d'un vieux poète malintentionné, malevoli veteris poetœ, et qui venait briguer des voix contre lui jusqu'aux heures où l'on représentait ses comédies. »
Par ses ofTensantes personnalités, Racine allait fournir de nouvelles armes à ses ennemis. On se donna le mot pour louer son style, mais pour contester tout le reste, la conduite du drame, l'étude de la passion, l'exactitude historique.
Cette tactique nouvelle se montra bien à Tapparition de Bérénice. Robinet, qui dans ses comptes-rendus rimes portait aux nues la pièce de Corneille sur le même sujet, n'approuvait dans celle de Racine que les vers et le jeu des acteurs. L'abbé de Villars entreprit de démontrer que les règles n'y étaient observées ni dans l'exposition, ni dans l'intrigue, ni dans le développement des caractères. On ne se gênait guère pour déclarer la pièce ennuyeuse et monotone, et l'on répétait la plaisanterie de Chapelle sur la maîtresse de Titus:
Marion pleure, Marion crie, Marion veut qu'on la marie.
On dit tant de mal de la pauvre Bérénice qu'elle trouva un défenseur, Subligny, qui avait parodié Andromaque, ei qui cette fois, pour se distinguer, fut réduit à louer. Mais Racine pensa qu'il se défendrait mieux
liii-nirmo. Dans sa préface, il lo prit do liant avec los amaloiirs ol les ignorants qni prétendaient erititjiier au nom des règles. Surtout il s'acharna contre le mallienreux abbé de Villars.
« ... Voilà toutes que j'ai à dire à ces personnes à qui je ferai toujours gloire de plaire ; car pour le libelle que l'on a fait contre moi, je crois que les lecteurs me dispenscnint volontiers d"y répondre. Kt que répoiidrais-je à un liumni(; qui ne pense rien et qui ne sait pas même construire ce qu'il pense? Il parle de protase comme s'il entendait ce mot, et veut que cette première des quatre parties de la trat^ciiic soit toujours la [dus proche de la dernière, qui est la catastrophe. Il se plaint que la trop grande connaissance des règles l'empêche de se divertira la comédie. Certainement, si Ton en juge par sa dissertation, il n'y eut jamais de plainte plus mal fondée. Il paraît bien qu'il n'a jamais lu Sophocle, (juil loue très injustement d'une qrande mnlti/jUritr d'incidents ; et qu'il n'a même jamais rien lu de la Poétitpie, que dans quel- (jues prélaces de tragédies. Mais je lui pardonne de ne pas savoir les règles du théâtre, puisque, heureusement pour le public, il ne s'applique pas à ce genre d'écrire. Ce que j<; ne lui pardonne pas, c'est de savoir si peu les règles de la bonne plaisanterie, lui qui ne veut pas dire un mot sans plaisanter. Croit-il réjouir beaucoup les honnêtes gens par ces hrlas de poche, ces inesdcmoiselles mes n'gles, et quantité d'autres nasses aifectations qu'il trouvera condamnée- dans tous les bons auteurs, s'il se mêle jamais de les lire ?
« Toutes ces critiques sont le partage de quatre ou cinq petits auteurs infortunés, qui n'ont jamais {>u par «Mix-mêincs exciter la curiosité du public. Ils attendent toujours l'oi-casion de quelque ouvrage qui réussisse, pour l'attaquer, non point par jalousie, car sur quel fondement seraient-ils jaloux? mais dans l'espérance qu'on se donnera la peine de leur répondre, et qu'on les tirera de l'obscurité où leurs propres ouvrages les auraient laissés toute leur vie. »
Bnjnzet, Mithridate et Iphirjénie furent d'éclatants triomphes. Racine est alors en pleine possession de sa gloire, et ses ennemis sembh-nl tout prêts de renoncer à la lutte. Par habitude, ils continuent de lui adresser les mômes reproches sur l'intrigue de ses pièces, sur les caractères et le rôle de la passion. Ils le chicanent
surtout à propos de la vérilé historique, et s'appuient à l'occasion sur l'autorité de Corneille :
« Etant une fois près de Corneille à une représentation de Bajazet, il me dit : « Je me garderais bien de le dire à d'autres que vous, parce qu'on dirait que j'en parlerais par jalousie ; mais prenez-y garde, il n'y a pas un seul personnage dans le Bajazet qui ait les sentiments qu'il doit avoir et que l'on a à Constantinople ; ils ont tous, sous un habit turc, le sentiment qu'on a au milieu de la France. » [Segraisiana.)
Mais il est visible que de part et d'autre on n'apporte plus dans la discussion le même entrain. On observe alors un changement très curieux dans le ton des préfaces de Racine ; plus de polémique, plus d'allusions malignes ; l'auteur se contente d'exposer le sujet, d'indiquer ses sources; il ne se fâche qu'une fois, et pour défendre YAlceste d'Euripide contre un ignorant. Evidemment Racine ne daigne plus accepter la bataille. Il ne s'inquiète plus guère de la critique : à force de victoires, il croit l'avoir découragée, réduite au silence.
Pourtant ce n'était là qu'une apparence. Ses ennemis ne désarmaient pas. Quand il donna en 1676 l'édition complète de ses neuf tragédies, il vit aussitôt paraître une nouvelle satire, Apollon vendeur de Mithridate, oh Barbier d'Aucour ne craignait pas de s'attaquer à tout son théâtre. En réalité, on continuait à guetter Racine : seulement l'on se préparait encore une fois à changer de tactique. A chacune de ses tragédies futures, on opposerait une autre pièce qui traiterait le même sujet avec le même titre, et qu'on ferait triompher par tous les moyens.
En mai 1675, cinq mois après VIphigénie de Racine, le théâtre Guénégaud donnait une autre Iphigéjiie. Celte tragédie, oh. l'on avait effrontément pillé Rotrou et Racine lui-même, avait pour auteurs Le Clerc et Coras. Malgré tous les efforts de leurs partisans, elle tomba piteusement, et ne fut bientôt plus connue que par l'épigramme de Racine :
CACINK
Entre Le Clerc et son ami Coras,
Tous deux auteurs rimants de rnmp.ipuio,
N'a pas longicinps sourdiicut j^raiids dL'l)als
Sur I»' propos d<' sou Ijthiffin'ir.
Coras lui dit : « \ai pièce est do mou cru i> ;
Lo Clort- répond : « Mlle est mioiiiin et non vôlrc. »
Mais aussitôt jpie l'ouvraj^oa paru.
Plus u'oiil voulu l'avoir lait l'un ni l'autre.
Ce fut une déroute complète pour les advcrsairrs de Racine. Pourtant leur plan de campagne r 'était pas si mauvais: si leur première tentative avait échoué, la seconde allait réussir.
On savait que Racine travaillait à une nouvelle pièice. Pradou se charc^ea de faire mieux : par d'indisrrèles communications, il connut d'avance le sujet, le plan, les principales scènes, même des vers de Uhcine ; il en lit son profit, et se démena si bien qu'il fin prêt en ni«''niH temps. Le 1" janvier 1077, l'hôtel de Bour^oirne avait joué la Phèdre de Racine ; le 3 janvier, l'hôtel Guénépraud joua la Phrdre de Pradon. Tout le parti s'était mis en mouvement. Pour assurer la défaite de Racine, on voulut ridiculiser sa tragédie. Le soir môuip de la première représentation, on composait sur la pièce un sonnet satirique, qui le lendemain courut, tout Paris. Le sonnet était de M'"* Deshoulières. Racine et ses amis crurent reconnaître la main du duc de Nevers, et raltafjuèrent sur les mêmes rimes. Le duc se f;\cha, riposta par un sonnet analogue, et [)arla d'y joindre des coups de bâton. La méprise tournait au tragique : il fallut que le grand Condé couvrît Racine et Roileau de sa protection. C'est alors que M""" de Bouillon, sœur du duc de Nevers, intervint dans la querelle. Elle loua pour six représentations les premières log'sdesdeux théâtres: pendant six soirées, la salle de l'iiùtelde Bourgogne j-einbla vide, tandis ipie la cabale applaudissait bruyamment le chef-d'œuvre de Pradiin. On ne réussit point cependant à donner le change au vrai public, qui peu à peu se mita applau-
dir Racine et à siffler l'autre. Pendant ce temps, les critiques, Visé dans le Mercure, Subligny dans un^ Dissertation^ afïectaient l'impartialité et comparaient gravement les deux pièces. Devant ces cabales et cette mauvaise foi, Racine perdit courage : c'était plus que n'avaient espéré ses adversaires. En vain Boileau lui adressait sa belle épître sur \' Utilité des ennemis et lui promettait dans l'avenir une éclatante réparation :
Imite mon exemple : et lorsqu'une cabale, Un tlot de vains auteurs tellement te ravale, Profite de leur haine et de leur mauvais sens, Ris du bruit passager de leurs cris impuissants. Que peut contre tes vers une ignorance vaine? Le Parnasse français, ennobli par ta veine, Contre tous ces complots saura te maintenir Et soulever pour toi l'équitable avenir. Eh ! qui voyant un jour la douleur vertueuse De Phèdre malgré soi perfide, incestueuse, D"un si noble travail justement étonné.
Ne bénira d'abord le siècle fortuné Qui, rendu plus fameux par tes illustres veilles. Vit naître sous ta main ces pompeuses merveilles ?
{Epître VII, 71-84.)
Rien n'y fit ; après douze années de luttes, Racine se sentit vaincu, et céda la place.
Même la retraite du poète ne fit point tomber ces colères. Son œuvre restait, sur laquelle on s'acharna. 11 la vengea d'ailleurs quatre ans plus tard, aux dépens de VAspar de Fontenelle :
Ces jours passés, chez un vieil histrion. Grand chroniqueur, s'émut en question Quand à Paris commença la méthode De ces sifflets qui sont tant à la mode. « Ce fut, dit l'un, aux pièces de Boyer. » Gens pourPradon voulurent parier :
« Non, dit l'acteur, je sais toute l'histoire. Que par degrés je vais vous débrouiller: Boyer apprit au parterre à bâiller ; Quant à Pradon, si j'ai bonne mémoire.
Pommes sur lui volèrent largement; Or, quand silllols prirent comnM'ncfnK'nl, C'est, j'y jouais, j'en suis témoin lidèle, C'est à ÏAspar du sieur de Fonlenelle. »
La g^uerre continua, aussi vive, mais un peu plus courtoise, à l'Académie celte fois. Bien souvent dans la bai^arre des anciens et des modernes, quand on frappa Sophocle ou Uomère, onvisait Racine. l'Ius tard, quand il écrivit pour Saint-Cyr, on le punit du succès d Esther en le criblant d'épig^rammes, en affectant de reconnaître dans sa tragédie sacrée une foule d'allusions perfides. Aussitôt que iM°* de Maintenon fit commencer les répétitions A Athalie, elle reçut, nous dil-on, des lettres anonymes et « mille avis, mille représentations de dévots et de poètes, jaloux de la gloire de Racine ». On réussit ainsi à étouffer ce dernier chef-d'œuvre. Une fois la pièce imprimée, on n'en parla que pour s'en moquer. On affecta de lui préférer d'autres pièces composées pour Saint-Cyr, \^Jrphté ou la Judith de Boyer, le Jonathas de Duché. On fit môme un grand succès à la Judith ; mais elle paya pour les autres, car elle sut inspirer à Racine une de ses plus jolies épigrammes.
A sa Judith, Boyer, par aventure,
Etait assis près d un riclie caissier;
Bien aise était ; car le bon financier
S'attendrissait et pleurait sans mesure.
1 Bon gré vous sais, lui dit le vieux rinieur :
L3 beau vous touclie, et n êtes pas d'humeur
A vous saisir pour une baliverne. »
Lors le richard en larmoyant, lui dit :
■ Je pleure, hélas! de ce pauvre llolofcrne,
Si méchamment mis à mort par Judith. »
Cette épigramme, comme la Judith, est de IG'Jj : la lutte durait depuis trente ans, presque sans trêve.
Si l'on embrasse d'un cou[) d'œil celte carrière dramatique si tourmentée, si orageuse, une question se
pose aussitôt : Pourquoi tant d'ennemis ? Pourquoi, chez tous, tant d'acharnement?
Voici les raisons les plus apparentes. D'abord Je talent même de Racine et la série de ses triomphes au théâtre, sa situation à la cour, les jalousies aiguës qu'excitaient ses succès d'homme de lettres et de courtisan. Puis son caractère, sensible à l'excès, la vivacité de ses ripostes, la malice de ses épigrammes, le ton agressif de ses préfaces. Puis son étroite liaison avec Boileau : beaucoup de ses ennemis étaient des victimes du satirique.
C'étaient là des motifs bien humains, et de tous les temps. Cependant la raison essentielle n'est pas là. Ce qui explique surtout la persistance des inimitiés et des attaques, c'est la hardiesse du poète de théâtre, son système dramatique. C'est à l'œuvre surtout qu'on en voulait. Aussi est-il intéressant de résumer à grands traits ce qu'on reprochait à Racine.
Ne nous arrêtons point aux critiques de détail, relatives soit au style, soit même à certains caractères. Làdessus les ennemis du poète n'avaient pas toujours tort. La preuve, c'est qu'il a souvent profité de leurs observations, en se corrigeant dans les éditions suivantes de ses tragédies, surtout en évitant les mêmes défauts dans ses œuvres nouvelles. Mais après tout ce n'étaient là que des chicanes.
Ce qui mérite de fixer l'attention, ce sont les critiques générales qui reparaissent à toutes les époques de la vie du poète, à propos de chacune de ses pièces. Toujours, beaucoup de ses contemporains ont blâmé dans son théâtre :
1" L'excessive simplicité de Faction, ce que Segrais appelait « le manque de matière > ;
2" L'habitude de « subordonner l'action aux caractères », comme disait Saint-Evremond;
3° Le rôle prédominant, et la violence, la brutalité même des passions de l'amour ;
A" L'altération de l'histoire ;
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5° Le loin- familier du slylo, qui paraissait souvent bas et trivial, trop seniMahlc à la [)r().si'.
Telles étaient les principales obj«*cti()ns des ennemis de Racine. Elles prouvent (ju'ils n'avaient pas si mal compris son théâtre. Sur un point seulement il n'est guère possible de leur donner raison : on ne peut dire sans beaucoup de restrictions que Racine ait altéré l'histoire ; nous montrerons qu'au contraire il a merveilleusement saisi certains frails de l'ancienne Grèce, de la Rome impériale et de 1 Orient. Pour tout le reste, les ennemis de Racine voyaient juste. Seulement, ce qu'ils lui reprochaient, ce qui les déconcertait, c'étaient justement les grandes nouveautés de son système dramatique, et c'en était l'originalité.