NOUVEAUTIÊS DE SA TRAGÉDIE
dans l'invraisemblable elle romanesque ; il imagine des complications si extraordinaires, que lui-même s'y reconnaît à peine. Un jour vint où le public s'y perdit tout à fait, et l'ingrat se détourna de l'auteur du Cid.
Quinault recueillit son héritage. 11 commença par où Corneille avait fini : il eut, lui aussi, d'interminables scènes de politique, des vers sentencieux, de trop ingénieuses combinaisons d'incidents. Mais longtemps on lui pardonna tout ; car il aima le fin du fin. Il mit au théâtre les raffinements elles galanteries des précieuses. A tous ses personnages il enseigna les manières et 'le langage de la Chambre bleue ou du Grand Cyriis. Plus tard, dans un autre domaine, il devait se montrer poète de talent. En attendant, il n'était qu'un habile homme : mais il enchantait le public, QiV Astrale passait pour un chef-d'œuvre.
Corneille et Quinault, voilà quels furent d'abord au théâtre les maîtres de Racine. Il admira l'un, envia l'autre, les imita tous deux. Pour cela il n'eut point alors à violenter ses goûts. Lui-même donnait dans l'emphatique et le bel esprit ; nous le savons par ses premières poésies et ses lettres de jeunesse. Il s'abandonna donc à sa facilité naturelle, et composa des tragédies suivant les recettes du temps.
Dans la Thébaïde et dans Alexandre^ on reconnaît aisément l'influence des deux poètes que Racine avait pris pour modèles. Ces pièces renferment nombre de tirades politiques dans le goût de Corneille, celle-ci par exemple :
L'intérêt de l'État est de n'avoir qu'un roi. Qui, d'un ordre constant gouvernant ses provinces Accoutume à ses lois et le peuple et les princes. Ce règne interrompu de deux rois diflerents, En lui donnant deux rois, lui donne deux tyrans. Par un ordre, souventrun à laulre contraire. Un frère détruirait ce qu'aurait fait un frère : Vous les verriez toujours former quelque attentat Et changer tous les ans la face de l'État.
Ce Utiiic liiiiilé que l'on veut leur prcsciii-e Accroil leur violence onhoniani leur eiiipirc. Tous cleu\ feronl4;cinir les ]irii|tles tour ;i tour: Pareils à ces lorrenls qui ue durent ([u'uu jour, IMus leur cours est borné, plus ils l'ont de ravage, Lit d'horribles dégâts sigualcutlcurpassage.
<Tli(^ljaide.
Porus est vraiment un héros cornélien, il en a la (ièrc allure, la grandeur d'àme, et les subtilités, les bravades :
Que vient chercher ici le roi qui vous envoie?
Quel est ce grand secours que son bras nous octroie ?
De quel front ose-t-il prendre sous son ap|)ui
Des peuples qui n'ont point d'autre ennemi ([\n\ lui?...
Dans son avide orgueil je sais qu'il nous dévore:
De tant de souverains nous seuls régnons encore.
Mais, que dis-je, nous seuls ? Il ne reste que moi
Où Ton découvre encor les vestiges d'un roi.
Mais c'est pour mon courage une illustre matière .
Je vois dun a:'il content trembler la terre entière,
Alin que par moi seul les mortels secourus.
S'ils sont libres, le soient de la main de l'orus;
Et qu'on dise partout, dans une paix profonde:
« Alexandre vain(iueur et1t dompté tout le monde :
« Mais un roi l'attendait au bout de l'univers,
« Par qui le monde entier a vu briser ses fers. »
{Alexandre.)
Mais ce que Racine alors empruntait surtout à Corneille, c'est ce que Quinaull déjà lui avait emprunté, les défauts du vieu.x poète : le mélange de galanterie et de politique, les froids raisonnements, les amours entre-croisés ou épisodiques. Dans la T/té/taïde, Créon devient amoureux d'Anligone et veut l'épouser: il n'en fallait pas plus pour affadir la terrible légende Ihébaine, et détourner l'altenlion du vrai drame, le duel fratricide d'Eléocle et de Polynice. Dans Alexandre, le beau récit de Quinte-Curce est gâté à force d'amourettes ; Racine invente le personnage d'Axiane, qu'aiment à la fois Porus et Tasile ; Axiane excite Porus contre Alexandre,
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tandis que Cléophile entraîne la trahison de Taxile : la lutte pour l'indépendance de l'Inde disparaît dans ces intrigues amoureuses, qui sembleraient encore plus banales si elles n'étaient si compliquées. Tout cela, c'est encore du Corneille, mais du Corneille de la fin. Et ces combinaisons n'aboutissent guère qu'à des conversations galantes, où s'analyse et se raffine la ^e;zd?'esse h la. mode, la tendresse apprise à l'école de Quinault. Ce n'est pas qu'on ne trouve de réelles beautés dans la Thébaide, surtout dans Alexandre : mais ce sont des beautés de détail, qui annoncent déjà l'élégance 'et l'harmonie raciniennes, ou bien des beautés d'emprunt dont Corneille a la plus grande part.
Tout change avec Andromaque. Ce que révèle cei premier chef-d'œuvre, ce n'est pas seulement un! grand poète, c'est encore un nouveau système dramatique, une révolution dans la tragédie. '
Depuis quelques années, tous les genres littéraires tendaient à se régler sur une orientation nouvelle. La génération précédente, celle du Cid et du Grand Çyrus, de l'hôtel de Rambouillet, et du Romaîi comique, avait subi trois influences principales: celles de l'Espagne, de l'Italie, de la tradition gauloise. Emphatiques, précieux ou burlesques, rivaux de Corneille, habitués des ruelles ou amis de Scarron, tous les poètes s'accordaient en un point : c'est qu'il fallait bien se garder de copier la réalité. Ceux-là prétendaient l'embellir ou l'épurer, ceux-ci préféraient la travestir : mais, au fond, tous la défiguraient de parti pris, ou, si l'on veut, la transformaient. Au contraire, la nouvelle école, celle que favorisa Louis XIV, voulut toujours suivre la^ vérité exacte et nue, la nature en ce qu^elle a de logique, d'universel et de durable. En 1661, dans une lettre à Maucroix, La Fontaine expliquait bien cette! grande nouveauté :
Non, jamais il ne fit si bon Se trouver à la comédie ;
Car lie pense ])as t|ii"oii y no De iiiaiiil Irait jadis atlmiré Kt bon ui illo triiipnrc.
>ous avons chaiij^e de niêtlioile; .)()(I(^let n"est plus à la iiimle, i;i inaiiilenaiil il ne i'aiil pas Quitter la nahire d'un pas.
Le retour à la nature, voilà ce que demandait aussi Pascal dans sa définition de l'éloquence, ce que réalisait Rossuet dans ses sermons, Molière dans ses comédies. De cette école Boileau se iit le cham[»ion et le théoricien. Hacine était très jeune encore et cherchait sa voie à l'époque où Molière donnait ses chefs-d'œuvre. Les deux poètes furent très liés alors : par ses conseils, surtout par son exemple, l'auteur de V Ecole des femmes entraîna le futur auteur iVAndromaque. Les conversations avec Boileau achevèrent de convaincre Racine. Il se rallia franchement aux idées et au parti des novateurs. Et sa grande originalité fut de porter dans le drame, avec leur audace, le même souci de la vérité.
Ainsi s'explique tout le système dramatique de Racine. De la tragédie de Corneille ou de Quinaull, il gardera les formes extérieures, et il observera scrupuleusement les règles établies. Mais dans ce cadre et dans ces limites il appliquera toute une [toélique nouvelle.
D'abord il choisit d'autres modèles. Avant lui, on imitait les Latins, les Italiens, les Klspagnols ; lui, il revient aux Grecs, presque entièrement délaissés depuis la Pléiade.
Des Grecs, il apprend à ne point s'embarrasser d'intrigues compliquées, à se préoccuper seulement du jeu des âmes. L'action sera aussi simple que possible. On proscrira tout incident qui ne sera pas indispensable au développement des caractères. Racine lui-même a nettement marqué combien en cela il s'écartait de ses devanciers :
« Que faudrait-il faire pour contenter des juges si difficiles?