‹ RacineChapitre 17 sur 30 · KOL'VEAUTI'S DE SA TRAGÉDIE · texte numérisé non relu

KOL'VEAUTI'S DE SA TRAGÉDIE

Lacliose serait aisée, pour peu qu'on voulût trahir le bon sens. Il ne faudrait que s'écarter du naturel pour se jeter dans l'extraordinaire. Au lieu d'une action simple, chargée de peu de matière, telle que doit être une action qui se passe en un seul jour, et qui, s'avançant par degrés vers sa fin, n'est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages, il faudrait remplir cette même action de quantité d'incidents qui ne se pourraient passer qu'en un mois, d'un grand nombre de jeux de théâtre d'autant plus surprenants qu'ils seraient moins vraisemblables, d'une infinité de déclamations où l'on ferait dire aux acteurs tout le contraire de ce qu'ils devraient dire. » (Préface de Brita7inicus.)

Dans ce drame uniquement psychologique, une seule chose importe : l'étude de la passion^-Si l'on peint l'amour, il faut que l'amour occupe le premier plan, soit l'essentiel de la tragédie. Donc, pas d'amour épisodique. Dès la préface de sa Thébaïde, Racine avait proclamé cette règle, en avouant qu'il avait eu tort de ne s'y point assez conformer dans la pièce. C'était tout l'opposé de la théorie adoptée jusque-là. Corneille en fit la remarque dans une lettre qu'il écrivit à Saint-Evremond, à propos d'Alexandre {\Q&Q) :

« J'ai cru jusqu'ici que l'amour était une passion trop chargée de faiblesse pour être dominante dans une pièce héroïque ; j'aime qu'elle y serve d'ornement et non pas de corps, et que les grandes âmes ne la laissent agir qu'autant qu'elle est compatible avec de plus nobles impressions. Nos doucereux et nos enjoués sont de contraire avis ; mais vous vous déclarez du mien ; n'est-ce pas assez pour vous en être redevable au dernier point ? »

Donc, chez Racine, la passion remplira tout le drame. Et cette passion, le poète la peindra non point telle qu'elle devrait être ou qu'elle a pu être chez quelques individus d'exception, mais telle qu'on l'observe chez le commun des hommes. En cela, Racine est un grand réaliste. Il ne cherche pas à corriger l'humanité, il dit dans la préface à'Androynaque :

80 RACTNK

« ... lùicorc s'osl-il trouvi' desf^ons qui se sont plaints qu'il (Pyrrhus) s'cuiporlàt contre Antironiaque, et qu'il vouliU épouser celle captive à quelque j)rix (jue ce fill.

<< J'avouiMju'il n'est pasasse/. résigné à la volonté de sa maltresse, et que Céladon a niifux connu (pie lui le parfait amour. Mais (jue faire? Pyrrhus n'avait pas lu nos romans ; il était violent de son naturel, et tous les héros ne sont pas faits pour être des Céladons.

« Quoi qu'il en soit, le public m'a été trop favorable pour m'embarrasser du chaj^rin particulier de deux ou trois personnes qui voudraient qu'on réformât tous les héros de ranli(|uilé pour en faire des héros parfaits. Je trouve leur intention fort bonne de vouloir qu'on ne mette sur la scène que des hommes impeccables ; mais je les prie de se. souvenir que ce n'est point à moi de changer les règles du théâtre. »

Racine sait que rhomme est faible et imparfait, il connaît les tourments et les crimes causés par l'amour, et il pousse jusqu'au bout le développement de la passion. C'est par là qu'il a si souvent étonné et révolté beaucou|) de ses contemporains, poètes î:,mlants, courtisaus et grandes dames, qui n'aimaient point à porter dans la passion tant de violence, ou qui, s'ils l'y portaient par hasard, cberchaieut du moins à couvrir les deliorsel à garderies bienséances.

Un poète qui concevait ainsi le drame devait tirer tous ses effets de l'élude de l'Ame humaine. Racine est un merveilleux psychologuç. II a connu avec une précision infiniment délicate et sûre la mécanique des passions (i).~

(1 Voyez une curieuêo étude de Paul Janet, La pvjchologle de Racine, da' s la Hrvue des Deux-Mondes du \'> neptembre 1876.

Page 1