‹ RacineChapitre 18 sur 30 · SA PSYCHOLOGIE · texte numérisé non relu

SA PSYCHOLOGIE

Que sont les personnages de ses tragédies? Des rois » et des reines, des prinres et des princesses. Pourtant il n'y a pas de théâtre plus réaliste, plus facilement intelligible à la foule. C'est que chez ces rois, chez ces princes, le poète n'étudie que des passions communes à toutes les classes d'hommes, à tius les pays et à tous les temps. Seulement, dans l'âme de ces privilégiés delà fortune et du rang, qui sont plus affranchis des préoccupations vulgaires de la vie, les sentiments . ordinaires se développent plus librement, se dessinent avec plus de relief ; et la peinture en est plus saisissante. Au fond, à quoi se ramènent toutes ces tragédies? Otez les noms ; oubliez un instant l'histoire, que trouvez-vous? Un amant qui abandonne sa maîtresse (Bérénice) ; un homme entre deux femmes (Pyrrhus, Bajazet, Hippolyle) ; un père rival de son fils(Mithri- u date;; une femm.e amoureuse de son beau-fils (Phèdre) ; | deux frères rivaux (Britannicus et Néron). Tous ces t grands drames historiques, de ce point de vue, semblent une simple transposition de scènes bourgeoises ou populaires (1). —

Dans le choix des caractères, comme des sujets. Racine est guidé par le souci de la vérité générale. Dans son théâtre, comme dans la vie, on rencontre surtout des passionnés : amoureux, ambitieux ou jaloux. Et, parmi les passions, il peint de préférence la plus commune, celle qui est de toutes les conditions et de tous les âges : l'amour, qui est le ressort principal de ses drames.

L'amour, dans ses formes extérieures, se modifie d'après la mode. Aussi Ratîine n'a-t-il pu s'empêcher d'introduire parfois dans ses tragédies quelque chose de la galanlerie solennelle du temps de Louis XIV. C'est un défaut, évidemment ; mais était-il possible de l'éviier absolument ? En tous cas, il est bien certain que le poète étudie surtout l'amour en ce qu'il a de plus

(1) Voynz Brupetière, La tragédie de Racine {Revue des Deux- V mars "l 884). Vvj>.;Vi-'^Uo.\4c-wii '.)

Mondes, 4*

général et d'éternel. Souvent l'exprossion en est on ne peut plus familière. Voyez comment celte femme parle ;\ son amant (jui veut l'abandonner:

Non, je n'ôcoutc rien. Mo voilà résolue : Je-vrux partir. Pourquoi vous montrer à ma vue ? Pourquoi venir encore aigrir mon désespoir ? N'cles-vous pas cotaient ? Jr un veux plus vous voir. — Mais, de grâce, écoulez. — // n'est plus tr)iips. —

[Madame, Un mot. — Aon. {Bérénice.)

La passion, chez Racine, est fatale, irrésistible. Il a peut-être été amené à cette conception par l'exemple des grands tragiques athéniens. Mais à la fatalité hellénique, tout extérieure et le plus souvent personnifiée en un dieu, il substitue une sorte de fatalité iniHrne, dont le mystère est dans l'àme humaine et dont l'effet est bien plus dramatique. Les personnages de Racine essaient en vain de lutter contre euxmêmes. Ils se sentent vaincus d'avance. Ils disent comme Œnone à Phèdre :

Vous aimt'7.... On ne peut vaincre sa destinée ;' ou comme Pyrrhus à Hermione :

Je voulus m'obstiner à vous être fidèle ;

Je vous reçus en reine ; etjusques à ce jour

J'ai cru que mes serments me tiendraient lieu d'amour.

Mais cet amour l'emporte ; et, par un cup funeste,

Andromaque nTarrache un cœur qu'elle déteste :

L'un par l'autre entraînés, nous courons à l'autel

Nous jurer malgré nous un amour immortel.

Le poète connaît tous les détours par où une Ame, qu'entraîne sa destinée, s'achemine peu à peu ou se précipite à la catastrophe dernièrp. Elt il fait jouer avec une étonnante dextérité toutes les pièces du mécanisme psychologique.

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