‹ RacineChapitre 19 sur 30 · SA PSYCHOLOGIE · texte numérisé non relu

SA PSYCHOLOGIE

Soit une passion commune, éternelle, universelle : l'amour, la jalousie.

/ D'abord aucun obstacle n'en arrêtera le progrès. Elle ira grandissant jusqu'à la conséquence suprême, le désespoir, le crime ou la folie.

Elle se fortifiera en s'analysant elle-même. Les personnages de Racine ont souvent une effrayante lucidité. Ils s'observent sans cesse, mais ne s'arrêtent guère à de froids raisonnements. Ils ne voient le danger que pour y courir plus vite. La merveille en ce genre est le rôle de Phèdre, qu'il faudrait citer en entier.

Suivant qu'elle rencontre tel ou tel obstacle, ^ la passion dominante se transforme en divers sentiments. Ainsi l'amour de Roxane pour Bajazet produit d'abord la jalousie, puis la haine;^ L'amour de Phèdre pour Hippolyte devient successivement mélancolie, honte, remords, désir, espoir, prière, jalousie, terreur, désespoir, regret, colère, indignation : et c'est au suicide qu'aboutissent toutes ces métamorphoses.

Ordinairement il y a lutte contre un autre sentiment. D'oii une incertitude pénible et une sorte de fluctua-, tion, qui apparaît surtout dans les conversations avec les confidents ou dans les monologues. On suit toutes les alternatives de cette lutte intime dans les monologues d'Hermione ou de Roxane, de Titus, de Mithridate ou \d'Agamemnon.

~^- La passion vient-elle à faiblir ? Il se trouve toujours là quelque autre personnage, un confidi^nt, qui la réveille par une sorte de persuasion indirecve, de suggestion. Néron hésitait ; Narcisse le pousse au crime.

A son tour, cette passion agit ou réagit sui l'âme et /les actions des autres personnages. Dans la tragédie A' Andromaqiie , les divers incidents, même le dé i^eloppementdes autres caractères, tout dépend de la lutte qui se livre dans le cœur à' Andromaque erxlve son amour maternel et son amour conjugal. Les oscillations apparentes de sa volonté déterminent, par contre-coup, toutes les péripéties du drame.

Ainsi, chez Racine, la passion n'est jamais contrariée en Sun évolution par des événomcnts extérieurs. Mr'ine elle s^exaspère devant les obstacles que lui créent les senlimenls d'autrui. C'est toujours la psychologie qui mène l'action. Aussi les caractères y sont plus logitjues et plus soutenus que dans aucun théâtre. Ils se développent et préparent le dénouement, mais ils restent toujours identiques en leur fond. C'était pour Racine un des principes essentiels de son système dramatique} Il insiste sur ce point dans son Commentaire de la poétique d'Aristote.

« En quatrième lieu, il faut qu'elles (les mœurs) soient uniformes ; car, quoique le personnage qu'on représente paraisse quelquefois chantier de volonté et de disconrs, il faut néanmoins {qu'il soit toujours le même dans le fond, ijue tout parte d'un même principe et) qu'il soit inégalement égal et uniforme. »

Evidemment, les mêmes sentiments prennent une forme assez différente suivant la condition, l'àge^ le pays, l'époque, les circonstances de toutes sortes; et cependant les personnages de Racine se ressemblent tous en ce qu'ils sont entièrement dominés par leur passion, que leur destinée, leur vie en dépend.

Cette conception de 1 ùme humaine a eu pour conséquence, dans ce théâtre, la supériorité des caractères de femmes sur les caractères d'hommes.

Racine a d'admirables rôles d'hommes poussés par une idée fixe : un possédé de l'amour comme Oreste, des ambitieux comme Acomat et Joad, un honnête homme entêté comme Burrhus, des coquins comme Narcisse et Mathan. C'est que tous ces personnages, d'ailleurs presque créés de toutes pièces par le poète, n'existent réellement que pour cette idée fixe. Mais ce sont là des cas exceptionnels. L'homme est d'ordinaire plus complexe : rarement il s'abandonne sans réserve. Néron et Mithridate sont encore de superbes rôles ; la passion emportée était un trait essentiel de leur carac-

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