‹ RacineChapitre 20 sur 30 · LES CARACTÈRES · texte numérisé non relu

LES CARACTÈRES

tère. Mais cet amour exclusif, nous le comprenons mal en d'autres rôles d'homme. Est-ce la faute de la tradition historique, des souvenirs de l'antiquité, dont nous ne pouvons entièrement nous dégager devant ces créations de Racine ? En partie peut-être. Mais il est évident qu'Achille et Pyrrhus, Hippolyte et Xipharès nous paraissent trop esclaves de leur amour. C'était là Técueil de ce système dramatique.

Au contraire, presque tous les caractères de femmes sont merveilleux de vérité. C'est que la passion est le tout des femmes, le mobile unique de leurs actiorfs. h^ C'est à elles que convenait principalement la psycholo- ' , gie de Racine. Aussi le poète les a mieux comprises, et | d'ordinaire il leur donne le rôle prépondérant. Jl est descendu jusqu'au fond des trois grandes passions féminines : l'amour, l'amour maternel, l'ambition. AgrippineetAthaliesont de terribles ambitieuses, toutes deux audacieuses et inquiètes, imprudentes, capables de tout compromettre par dépit ou faiblesse, toutes deux avec les emportements et les ruses, les petitesses ou le cynisme d'une ambition de femme. L'amour maternel, , c'est la mélancolique Andromaque, un peu coquette en^^xj] sa tendresse craintive ; ou Clytemnestre, violente et menaçante, qui ne reculerait point devant le crime pour venger sa fille ; ou Josabeth, la mère adoptive, douce et tremblante, avec une sorte de respect pour l'enfant qui deviendra roi. Voici l'amour maintenant, et d'abord les chastes victimes d'un amour innocent : Junie, qui a donné son cœur par compassion ; Bérénice, une jolie veuve naïve et confiante en dépit de tout, et prête au sacrifice ; Monime, tendre et inquiète, résolue au fond et brave; Iphigénie, longtemps heureuse et insouciante, frappée au cœur dans la joie des fiançailles, et si étonnée d'apprendre les cruautés de la vie qu'elle fait bon visage à la mort. Enfin, c'est l'amour furieux, sensuel eti jaloux, vite ensanglanté: Hermione, la fiancée délaissée, impitoyable et franche, capable du meurtre pour se •; venger-dt€ la trahison ; Phèdre, la femme coupable, "^

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affaissée sous le remords ; Roxane, la fougueuse sultane, ignorante du repentir, décidée à servir son amanl par l'intrigue ou à punir ses dédains avec la cruauté froido du sérail. Mais il faudrait citer presque toutes les fommos de ce théâtre. Dans ces âmes féminines le poète a démêlé tous les ressorts des passions avec une implacable sûreté de coup d'oei'

Ces personnages de Racine sont tout près de nous ; car ils appartiennent à l'humanité moyenne. Ils ne se soucient d'aucun idéal : ils ne valent ni plus ni moins que nous tous. Ils cèdent simplement à leur jjassion et à la fatalité des circonstances. Ils ne sont en eux-mêmes ni bons, ni méchants, ni parfaits, ni scélérats. C'est le poète qui nous les explique :

« Aristote, bien éloigné de nous demander des héros parfaits, veut au contraire que lespersoniiages tragiques, c'està-dire ceux dont le malheur lait la catastrophe de la tragédie, ne soient ni tout à fait bons, ni tout à fait méchants. Il ne veut pas qu'ils soient extrêmement bons, parce que la punition dun homme de bien exciterait plutôt findiguation que la pitié du spectateur ; ni qu'ils soient méchants avec excès, parce qu'on n"a point pitié d'un scélérat. Il faut donc qu'ils aient une bonté médiocre, c'est-à-dire une vertu capable de faiblesse, et qu'ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les fasse plaindre sans les faire détester. »

(Préface d'Androinaque.)

Racine pousse si loin cette préoccupation, qu'il en arrive, à force de logique, à fausser certains caractères ; par exemple, il rendra Hippolyte amoureux :

« Pour ce qui est du personnage d'Hippolyte, j'avais remarqué dans les anciens qu'on reprochait à Euripide de l'avoir représenté comme un philosophe exemi)t do toute imperfection : ce qui taisait que la mort de cejenne prince causait beaucoup plus dindi}<nation que de pitié. J'ai cru hn devoir donner quelque faiblesse (\\i'\ le rendrait un peu coupable envers son père, sans pourtant lui rien ôter de cette j;randeur d'âme avec laquelle il épargne l'honneur de Phèdre et se lai>se opprimer sans l'accuser. J'appelle faiblesse

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