LE THÉÂTRE
Nous venons de voir quelle idée Racine se faisait du théâtre : voyons comment il a réalisé cette idée.
Ce qu'il se propose avant tout, c'est de peindre l'homme dans ce qu'il a de permanent et d'universel, l'homme animé de passions communes et placé dans des situations ordinaires. Mais c'est là une abstraction, qu'il faut absolument revêtir de formes concrètes pour la produire sur la scène. Au théâtre, les passions s'incarnent dans des personnes vivantes, qui se meuvent, parlent, agissent, et qui par là, nécessairement, appartiennent à un certain tenps et à un certain pays. Dans le dessin de ses personnages, le poète doit tenir compte des dispositions d'esprit de ses spectateurs, de leurs habitudes, de leurs préjugés, dont lui-même d'ailleurs ne se peut entièrement dégager. Il ne suffit donc pas que les personnages soient vrais d'une vérité humaine, et vrais d'une vérité historique absolue : il faut encore, pour les faire accepter au théâtre, que le poète leur donne une sorte de vraisemblance scénique.
C'est toujours à l'histoire, et presque toujours à l'histoire de l'antiquité, que Racine emprunte le cadre de son drame psychoIogi(jue. C'était d'ailleurs, on le sait, une tradition conslanle dans la li'agédie classique. L'orii;ine de cette tradition est des plus simples : quand, à la Renaissance, on se mit à imiter les poêles grecs et romains, on leur emprunta naturellement leurs sujets, ot riiabilude s'en conserva. Mais Racine en donne une raison plus profonde. Pour peindre les passions les plus communes, pour mieux dégager l'essentiel de l'accessoire, le poète ne peut se passer d'une sorte d'éloignement, comme à distance on dislingue mieux les grands traits d'une époque ou d'un paysage. A défaut de l'éloignemenl dans le temps. Racine veut l'éloignement dans l'espace. C'est ce qu'il explique très nettement dans la préface de Bajazet :
« Les persoqnages tragiques doivent être regardés d'un autre œil que nous ne regardons d'ordinaire les personnages que nous avons vus de si près. On peut dire que le respect que Ton a pour les héros augmente à mesure qu'ils s'éloignent de nous : major e louri'iiKjno revorenlia. L'cloignement des pays répare en quelque sorte.' la trop grande proximité des temps : car le peuple ne met guère de iliirt-rence entre ce qui est, si j'ose ainsi parler, à mille ans de lui, et ce qui en est à mille lieues. C'est ce qui lait, par exemple, que les personnages turcs, quoique modernes qu'ils soient, ont de la dignité sur notre théâtre : on les regaide de bonne heure comme anciens. Ce sont des mœuis et des coutumes toutes dilTérentes. Nous avons si peu de commerce avec les princes, et les autres personnes qui vivent dans le sérail, que nous les considérons, pour ainsi dire, comme des gens qui vivent dans un autre siècle que le nôtre. »
D'ailleurs Racine ne prend à ces temps ou pays lointains que ce qui pourrait être vrai également dans la France du xvn® siècle, donc ce qu'il y a d'essentiel dans la nature humaine. Le fond durable de l'âme se reconnaît dans les Parisiens de Louis XIV comme dans les Athéniens de Périclès. Racine en fait la remarque dans la préface à' Ip/uyénie :
VUE d'ensemble de son THEATRE. 99
« J'ai reconnu avec plaisir, par l'efTet qu'a produit sur notre théâtre tout ce que j'ai imité ou d'Homère ou d'Euripide, que le bon sens et laraison étaient les mêmes dans tons les siècles. Le goûtde Paris s'est trouvé conforme à celui d'Athènes; mes spectateurs ont été émus des mêmes choses qui ont mis autrefois en larmes le plus savant peuple de la Grèce. »
En fait de psychologie, on y voit plus clair à distance : voilà pourquoi le poète, qui veut peindre les passions éternellement vraies, va en chercher les principaux types dans l'antiquité classique et en Orient.
Racine a toujours eu grand souci de l'exactitude historique. Il s'efforçait de suivre le conseil de Boileau :
Conservez à chacun son propre caractère.
Des siècles, des pays étudiez les mœurs:
Les climats font souvent les diverses humeurs.
{Art poétique, m, 112-114.)
Cette préoccupation apparaît chez Racine dès s^s premières tragédies, témoin la préface de son Alexancb^e :
« Il n'y a guère de tragédie où l'histoire soit plus fidèlement suivie que dans celle-ci. Le sujet en est tiré de plusieurs auteurs, mais surtout du huitième livre de Quinte-Curce. C'est là qu'on peut voir tout ce qu'Alexandre fît lorsqu'il entra dans les Indes, les ambassades qu'il envoya aux rois de ce pays-là, les différentes réceptions qu'ils firent à ses envoyés, l'alliance que Taxile fit avec lui, la fierté avec laquelle Porus refusa les conditions qu'on lui présentait, l'inimitié qui était entre Porus et Taxile, et enfin la victoire qu'Alexandre remporta sur Porus, la réponse généreuse que ce brave Indien Ht au vainqueur, qui lui demandait comment il voulait qu'on le traitât, et la générosité avec laquelle Alexandre lui rendit tous ses Etats, et en ajouta beaucoup d'autres. »
A chacune de ses pièces Racine entreprend de prouver qu'il a fidèlement suivi les auteurs anciens. Dans les préfaces de Britannicus et de Mithridate, il passe en revue tous les personnages pour en montrer la scru*
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puleuse exactitude. La préface de Bnjazrt est uu vrai cours d'histoire turque; celle (VAthalie est un solide chapitre sur les institutions ou muMirs juives et sur la révolution qui amena ravénemenl de Joas. Cette conscience de Racine s'affirme jusque dans les plus petits détails. Par exemple, l'abbé de Villars avait signalé celte exclamation Dieux ! dans la bouche de la juive Bérénice. C'était une chicane; mais le poète en fit son profit, et corrigea le passage.
Il ne saurait donc y avoir de doute sur l'intention de Racine : toujours il a prétendu observer la vérité historique, ou tout au moins la vraisemblance historique non seulement dans l'étude de certains caractères qui s'imposaient, comme Néron, Ai^rippine ou Milhridale, mais encore dans lensemble du drame et dans le plus mince détail. Racine .y a-t-il réussi? Et que faut-il penser aujourd'hui de son exactitude ?
ÎN'aturellemenl il n'est point ici question de couleur locale. Pour marquer le lieu et le temps, le poète se contente d'indiquer rapidement, au courant du dialogue, quelques détails caractéristiques, connus de tous les gens un peu instruits ; mais, en revanche, il se garde avec soin de tout anachronisme. A celase réduit, dans ce théâtre, la vérité matérielle.
Ce qui est en question ici, c'est la vraisemblance historique des caractères et de l'action. Pour juger de l'exactitude du poète, il faut bien préciser ce qu'on a le droit d'attendre de lui. Dans tout drame historique, il y a nécessairement une sorte de transposition. A propos d'une époque ou d'un personnage, le premier souci du poète dramatique doit /^tre de ne point choquer l'idée que s'en font les gens instruits dn son temps. L'exactitude au théâtre est chose toute relative. Croit-on que Sophocle ait représenté 1rs héros de la guerre de Troie tels qu'ils furent réellement ? Il l'aurait pu, qu'il s'en serait bien gardé. Il s'est préoccupé seulement de ce qu'i'U pensaient ses contemporains. Nousmêmes, malgré le progrès des études archéologiques,