LA VÉRITÉ HISTORIQUE DANS SON THÉÂTRE
nous ne pouvons connaître absolument, et dans tous les détails, les anciens Grecs ; il est probable que dans cinquante ans, après de nouvelles découvertes, on se les figurera d'une façon un peu différente. C'est dire que la vérité absolue est impossible au théâtre : la réalité rétrospective est à peu près insaisissable, et la notion qu'on en a varie d'une génération à l'autre. Pour apprécierla valeur historique d'un drame, on doit sellemanHer d'abord ce que les contemporains de l'auteur savaient ou pensaient du pays, du temps où se passe l'action, et des personnages mis en scène : car le poète, boh gré mal gré, a dû ménageries idées préconçues du public, même ses erreurs ou ses préjugés. Racine lui-même en fait l'observation à propos du personnage d'Andromaque :
« Andromaque ne connaît point d'autre mari qu'Hector, ni d'autre fils qu'Astyanax. J'ai cru en cela me conformer à ridée que nous avons maintenant de cette princesse. La plupart de ceux qui ont entendu parler d'Andromaque ne la connaissent guère que pour la veuve d'Hector et pour la mère d'Astyanax. On ne croit point qu'elle doive aimer ni un autre mari, ni un autre fils; et je doute que les larmes d'Andromaque eussent fait sur l'esprit de mes spectateurs l'impression qu'elles y ont faite, si elles avaient coulé pour un autre fils que celui qu'elle avait (l'Hector. »
(2e préface .d'Ayidroinaque.)
Ce que Bacine nous dit là d'Andromaque, il aurait pu le répéter à propos de toutes ses tragédies. Il connaissait l'antiquité autant que personne ; mais au théâtre il l'interprétait avec les idées et le tour d'esprit de ses contemporains.
Au xvu' siècle, on ne voyait les anciens qu'à travers le Plutarque d'Amyot. Or l'on ne doit pas oublier que Plutarque est un sophiste du second siècle de -l'empire romain : il vivait cinq cents ans après Périclès, et était presque aussi étranger que nous à l'esprit de la Grèce indépendante. Ce qu'il
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connaissait bien, c'était la société composite née des con(}iitHos d'.Vlexatidre et de Home : et c'est d'après ce monde-là qu'il jugeait tout le reste. Aussi la Grèce de Plularque, sauf quelques détails empruntés à d'anciens auteurs, n'est pas la vraie GrèrH, telle que nous l'entrevoyons aujourd'hui ; c'est la Grèce drapée par un rhéteur à la mode de l'époque alexandrine et grécoromaine. Pour les gens du xvii* siècle, c'était là toute l'antiquité.
En cela Racine partageait l'erreur de ses contemporains. Quoiqu'il eût étudié de près les grands auteurs athéniens, il les avait compris en lettré plutôt qu'en historien. Il goûtait la beauté simple de Sophocle ; mais sur la société hellénique il en était resté aux idées courantes Aux temps de sa première jeunesse, nous savons comment il avait appris l'histoire ancienne. Elève à Port-Uoyal, il chargeait de notes les marges de son Plutarque, et avec de singulières préoccupations : il comparait Coriolan k Condé ou le roi Anligone à rîichelieu, et il découvrait dans ce vieux sophiste la doctrine de la Grâce suffisaiite. Plus tard, pour ses tragédies, Racine a bien souvent puisé dans les Vies parallèles. C'est là, par exemple, qu'il trouva l'idée du personnage de Monime :
« J'ai choisi Monime entre les femmes que Milhridate a aimées. 11 parait que c'est celle de toutes qui a été la plus vertueuse, et qu'il a aimée le plus lendreinenl. Plittairptr^ scmblp avoir pris plfiisir à drcriro le mtilli>'iir ft 1rs smtiincnls dp celte princesse. C'est lui fjiii m'a (louiu- l'idée de Monime ;el c'est en partie sur la peinture qu'il en a faite (fue j'ai fondé un caractère que je puis dire qui n'a point déplu. Le lecteur trouvera bon que je rapporte ses paroles telles (prArnyol les a traduites ; car elles ont une grâce dans le vieux style de ce traducteur, que je ne crois point pouvoir égaler dans notre langage moderne. »
(Préface de Milhridate.)
C'est aussi dans les Vies parallèles que l'auteur de Phèdre a trouvé le récit des aventures de Thésée •
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« Je rapporte ces autorités, parce que je me suis très scrupuleusement attaché à suivre la fable. J'ai même suivi Vhistoire de Thésée, telle qu'elle est dans Plutarque.
« C'est dans cet historien que j'ai trouvé que ce qui avait donné occasion de croire que Thésée fût descendu dans les enfers pour enlever Proserpine, était un voyage que ce prince avait fait en ^pire vers la source de FAchéron, chez un roi dont Pirithoiis voulait enlever la femme, et qui arrêta Thésée prisonnier, après avoir fait mourir Pirithoiis. Ainsi j"ai tâché de conserver la vraisemblance de l'histoire, sans rien perdre des ornements de la fable, qui fournit extrêmement à la poésie. » (Préface de Phèdre.)
On pourrait multiplier les preuves. On verrait que la plupart des personnages de Racine, s'ils ne viennent pas directement du monde de Plutarque, Font du moins traversé. Ils se meuvent dans cette civilisation composite, qui n'est point une invention des gens du xvii^ siècle, mais à laquelle ils avaient le tort de ramener toute Fhistoire ancienne. C'est une sorte d'antiquité moyenne, un peu mêlée, oii se rencontrent la Grèce Rome et l'Orient, oii même Bajazet, Esther et Athalie ne sont pas trop dépaysés. C'est bien ie caractère de la civilisation qui s'est étendue peu à peu à tous les peuples riverains de la Méditerranée, de Syrie et de Palestine en Espagne et en Gaule, depuis les conquêtes d'Alexandre jusqu'aux derniers siècles de l'empire romain.
Chaque poète humaniste a dans le passé une époque de prédilection, à laquelle il ramène plus ou moins tout le reste. Pour Corneille, c'est l'Espagne du moyen âge. Pour Racine, c'est la société moitié grecque, moitié orientale, de la période hellénistique. A Port- Royal, son livre de prédilection, avec Plutarque, c'est Jhéagène et Chariclée. Il admire très vivement les vieux poètes de la' Grèce indépendante ; mais il sent que quelque chose le sépare d'eux, et il n'ose presque rien leur emprunter. Il imite Euripide : c'est que précisément, par la physionomie de son drame, par sa rhétorique élégante, par l'importance qu'il donne à la femme
et aux passions de l'amour, Eurij)i(lo annonce d^jà la civilisation de l'âge suivant, llacine lirsitail en face de Sophocle : il s'enhardissait avec Euripide, avec IMutarque, Sén^qne et les Gréco-Romains, parce qu'il se sentait plus près d'eux.
En effet, cette société hellénistique, telle que nous la connaissons par les cours à demi-orientales des dynasties macédoniennes ou par la Rome impériale, ressemble par plus d'un traita la société française de la lin du xvii" siècle ; c'est, de part et d'autre, même idée du pouvoir royal, m«"^me jeu d'ambitions, même prédominance de la femme, même galanterie, même raffinement extérieur cachani mal des passions violentes. Dans ces ressemblances des deux civilisations on trouve peut-être un des secrets de l'harmonie du théâtre de Racine : ses personnages peuvent avoir des façons de gens du xvn* siècle, sans en être moins de vrais anciens à la mode de Plutarque.
On voit raainienant qu'on ne saurait, sans distinction ou restriction, louer ou contester la vérité historique du thé;\tre de Racine. Laissons de cAté pour le moment ses tragédies religieuses : l'Orient biblique, comme nous le verrons, y est admirablement compris, mais ce sont là vraiment des œuvres à part. Tenons-nous-en à l'antiquité profane. Racine a toujours voulu la peindre exactement ; mais il y a réussi, suivant les cas, dans des mesures très diflérentes. IIistori(juement, ses personnages nous semblent aujourd'hui vrais ou faux, selon qu'ils appartiennent ou non à la seule période de l'histoire ancienne que le xvn' siècle ait bien comprise, à cette civilisation hellénistique qui d'Alexandrie jragna Rome et tout le monde romain. Cette société-là, Racine la comprenait à merveille ; mais, comme tous ses contemporains, il y transposait involontairement ce qui était en dehors d'elle, surtout ce qui l'avait précédée. Sauf quelques détails secondaires, c'est bien réellement la Rome impériale qui revit dans Britannicus, ou l'Orient hellénique dans Mithridatc. Mais pour com-
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prendre les pièces grecques de Racine, il faut commencer par oublier les temps héroïques, même l'Athènes de Périclès ; il faut, comme Racine ou Plutarque, nous figurer Andromaque ou Iphigénie dans une maison royale de l'Orient hellénisé, au milieu d'une cour brillante et raffinée, digne d'un Séleucide ou d'un Ptolémée.
Ainsi les Grecs de Racine arrivent d'Alexandrie ou I d'Antioche. Dans Andromaque, Iphigénie ou Phèdre, \une seule chose appartient aux temps héroïques : c'est 'le sujet, le cadre, les noms. Racine, pas plus qu'Euripide, n'a peint des Achéens et des Phrygiens contemporains de la guerre de Troie. Les deux poètes ont conservé seulement les traits principaux, traditionnels, d'Achille, de Phèdre, d'Andromaque. De ces hommes et de ces femmes Euripide a fait des Athéniens de son temps. Racine, qui se représentait les héros légendaires d'après Euripide corrigé par Sénèque et Plutarque, a transporté les Achéens aux belles cnémides dans les demeures princières des successeurs d'Alexandre. Donc, les trois grandes pièces grecques de Racine, par la donnée générale, nous reportent aux temps héroïques, et, par les traits de civilisation, à l'époque hellénistique : par l'analyse psychologique, ce sont des drames intimes universellement vrais.
Une veuve qui, pour sauver son enfant, ne peut se décider à trahir la mémoire de son mari : voilà tout le sujet à' Andromaque .
Dans l'Iliade, dans deux pièces d'Euripide, dans Virgile et Sénèque, Racine a trouvé presque tous les éléments de sa tragédie. Mais ces éléments, il les a refon-
dus, combinés avec un art infini. Pour l'intrigue, il suit surtout V Andromaque (rKiiri[)i(l(' ; mais il y fait plusieurs changements fort heureux. Il suppose cju'llermione est seulement fiancée, et non pas mariée, à Pyrrhus ; il marque d«>s le début la passion emportée d'Orosto, à peine indiijiiée dans Kuripide; il met en scène Pyrrhus, qui ne paraissait point dans la pièce grecque. Surtout il nous intéresse beaucoup plus aux anxiétés d'Andromaque. Car elle a gardé, inviolable, la foi conjugale: cet enfant, pour qui elle tremble, n'est point né d'un second mariage, comme le Molossos d'Euripide ; c'est Astyanax, le fils unique d'Hector. Par ces simples changements Racine a renouvelé presque entièrement le sujet : de la vieille fable il a tiré un drame très neuf et débordant de passion.
Tout dans la pièce dépend d'Andromaque, du combat qui se livre »'n elle entre la fidélité conjugale et l'amour maternel. Les Grecs, par la voix de leur ambassadeur Oreste, exigent la mort d'Aslyanax : le sort de l'enfant est entre les mains du roi d'Epire. Andromaque, qui n'aime point l'yrrhus et ne veut pas l'épouser, doit éviter cependant de le pousser à bout. A-t-elle, en le ménageant, l'air de céder? aussitôt Pyrrhus lai offre sa main ; llermione, furieuse de cette trahison de son fiancé, se retourne vers Oreste dont j'Ile cesse de rudoyer l'amour, dans une vague pensée de vengeance. Andromaque a-t-elle repoussé Pyrrhus? Alors c«'lui-ci, de dépit, revient à llermione, qui oublie vite sa colère ; et le désespoir reprend Oreste, délaissé de tous, sauf de Pvlade. Comme toute l'action, le dénouement sort des contradictions apparentes d'Andromaque. La pauvre femme a cru trouver un moyen de sauver son fils sans manquer au souvenir de son mari : elle épousera Pyrrhus, mais, aussitôt après la cérémonie nuptiale qui doit assurer à l'enfant un protecteur, elle s'immolera sur la tombe d'Hector. Cependant la jalousie d'Hermione est là, qui guette; au temple même où si céli-bre le mariage, elle frappe Pyrrhus par la main d'Oreste.
Puis Hermione se tue^ Oreste devient fou; et parmi tant de victimes de l'amour, Andromaque reste seule.
Pyrrhus est un vrai fils d'Achille, orgueilleux et emporté. Il n'admet pas que les Grecs se mêlent des affaires de son royaume, et il trouve de fières paroles pour répondre à leur ambassadeur :
La Grèce en ma faveur est trop inquiétée :
De soins plus importants je Fai cru agitée,
Seigneur ; et, sur le nom de son ambassadeur,
J'avais dans ses projets conçu plus de grandeur.
Qui croirait en effet qu'une telle entreprise
Du fils d'Agamemnon méritât l'entremise;
Qu'un peuple tout entier, tant de fois triomphant,
N'eût daigné conspirer que la mort d'un enfant?...
Non, seigneur rquelesGrecscherchentquelqueautre proie:
Qu'ils poursuivent ailleurs ce qui reste de Troie :
De mes inimitiés le cours est achevé ;
L'Épire sauvera ce que Troie a sauvé.
C'est l'orgueil qui parle en ces beaux vers ; mais c'est aussi l'amour. Pyrrhus aime Andromaque jusqu'à la plus folle imprudence : pour elle, qui ne l'aime pas, il rompt ses engagements avec Hermione, il compromet sa gloire et celle de son père, il risque de déchaîner contre son peuple une guerre terrible.
Mais il entend être payé de son dévouement. Il compte que la reconnaissance de sa captive ira jusqu'à une tendre sympathie dont il profilera pour l'enchaîner à lui par le mariage. A cette condition seulement il consent à sauver Astyanax. Aussi, quand il déclare son amour à Andromaque, c'est avec une galanterie sîire d'elle-même, et oii gronde la menace :
Songez-y bien : il faut désormais que mon cœur, S'il naime avec transport, haïsse avec fureur. Je n'épargnerai rien dans ma juste colère : Le fils me répondra des mépris de la mère... Madame, en l'embrassant, songez à le sauver.
Si Andromaque se dérobe, Pyrrhus tient dans les
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mains sa ven^reanco : il annonce (jn'il va livror Aslyanax, épouser Ilermione. Mais il aime encore la Troyenne ; car il est jaloux d'Hector:
Cent fois le nom d'Hector est sorti de sa bouche.
Vainement ii son lils j'assurais mon secours :
« C'est Hector, disait-elle en l'embrassant toujours :
« Voilà SOS yeux, sa bouche, et déjà son audace ;
« C'est lui-mcme, c'est toi, cher époux, que j'embrasse. »
Eh ! quelle est sa pensée ? attend-elle en ce jour
Que je lui laisse un fils pour nourrir son amour?
Qu'Andromaque semble se raviser, et Pyrrhus est prêt à oublier tout : il l'aime assez pour l'épouser à tout prix, ne l'aimàt-elle point. Sur un signe d'elle, il se détourne d'IIermione. Tout h sa folle passion, sans souci du danger, il court à l'autel où le guette la mort.
Oreste traîne avec lui cette terrible prédestination qui toute sa vie l'a voué au malheur. Il arrive, envoyé par les Grecs pour sommer le roi d'Epire de leur litrer le fils d'Hector. Mais ce qu'il redoute le plus, c'est de réussir dans son ambassade : car, en ce cas, Ilermione est perdue pour lui. Oreste l'aime depuis son enfance if autrefois même il a dû l'épouser; il a saisi avec empressement l'occasion de la revoir, même fiancée à Pyrrhus; il est venu, poussé par le vague espoir d'un heureux contre-temps. Il sait qu'il n'est pas aimé; et pourtant, il veut épouser Ilermione, (juand ils devraient en souffrir tous deux :
C'est trop gémir tout seul. Je suis las qu'on me plaigne. Je prétends qua mon tour l'inhumaine me craigne. Et que ses yeux cruels, à pleurer condamnés, Me rendent tous les noms que je leur ai donnés.
La vengeance d'Oreste serait de voir Hermione aussi malheureuse que lui. Pour arriver à ses lins, il ne se rebute d'aucun mépris, il ne s'effraie pas même du crime
et consent à assassiner son rival. Mais jusqu'au boul le destin s'acharne; pour prix de son forfait, Oreste n'obtient que des injures et des reproches. Sa raison s'égare ; jusque dans sa folie de désespoir, il est torturé par d'effrayantes hallucinations :
Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance I
Oui, je te loue, ô ciel, de ta persévérance !
Appliqué sans relâche au soin de me punir,
Au comble des douleurs tu m"as fait parvenir ;
Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;
J'étais né pour servir d'exemple à ta colère,
Pour être du malheur un modèle accompli.
Eh bien ! je meurs content, et mon sort est rempli...
Mais quelle épaisse nuit tout à coup m'environne?
De quel côté sortir? D"où vient que je frissonne ?
Quelle horreur me saisit ! Grâce au ciel, j'entrevoi...
Dieux ! quels ruisseaux de sang coulent autour de moi !
.... Quoi! Pyrrhus, je te rencontre encore !
Trouve-ai-je partout un rival que j'abhorre ?
Percé de tant de coups, comment t'es-tu sauvé?
Tiens, tiens, voilà le coup que je tai réservé.
Mais que vois-je ! A mes yeux Hermione l'embrasse !
Hermione, elle aussi, ne vit que pour Tamour ; et elle en meurt. Franche et loyale, elle est venue confiante en la promesse de son fiancé :
Hélas ! pour mon malheur, je l'ai trop écouté.
Je n'ai point du silence affecté le mystère :
Je croyais sans péril pouvoir être sincère ;
Et, sans armer mes yeux d'un moment de rigueur,
Je n'ai pour lui parler consulté que mon cœur.
Et qui ne se serait comme moi déclarée
Sur la foi d'une amour si saintement jurée ?
Elle adore Pyrrhus et l'admire. Malgré l'évidence, elle espère toujours le reconquérir :
Je crains de me connaître en l'état où je suis. De tout ce que tu vois tâche de ne rien croire ; Crois que je n'aime plus, vante-moi ma victoire;
Crciis que dans son dépit mon cœur est ondurci ; Ik'las ! el, s'il se peut, fais-le-moi croire aussi... Fuyons... Mais si l'ingrat renliail dans son devoir ; Si ia foi dans son cdMir retrouvait quolcjuc i>lace ; S'il venait ù. mes pieds me dcnianilcr sa grâce ; Si sous mes lois, Amour, lu pouvais l'engager ; S'il voulait...
Elle est si heureuse du moindre témoignage d'amour qu'aussitôt elle pardonne :
Pyrrhus revient à nous ! Eh bien ! chère Cléone,
Conçois-tu les transports de l'heureuse llermione?
Sais-tu quel est Pyrrhus? T'es-tu l'ait raconter
Le nombre des exploits... Mais qui les peut compter?
Intrépide, et partout suivi delà victoire.
Charmant, fidèle enhn : rien ne manque à sa gloire.
Rien n'existe pour elle que sa passion. Quand elle se croit aimée, elle est toute à sa joie égoïste ; elle est dure pour Andromaque, dure pour Oreste. Mais bientôt 1 illusion n'est plus possible ; llermione se voit trahie, abandonnée. Aussitôt en son âme grandit une idée fi.\e : elle se vengera. Elle fait venir Oreste. Pendant qu'il lui débile ses longues protestations d'amour, elle ne l'écoulé guère ; elle suit sa pensée, et répond d'un mot, aigu et froid comme un coup d'épée :
Je veux savoir, seigneur, si vous m'aimez;
ou bien :
"Vengez-moi, je crois tout.
Pourtant elle ne peut admettre encore que c'en est fait de ses rêves d'amour. Elle tente un effort suprême pour ramener Pyrrhus. Elle l'enveloppe de ses paroles cAlines ou menaçantes :
Je ne t'ai point aimé, cruel ! Qu'ai-je donc fait !
J'ai dédaigné pour toi les vœux de tous nos princes;
LES GRECS m
Je t'ai cherché moi-même au fond de tes provinces ; J'y suis encor, malgré tes infidélités, Et malgré tous mes Grecs honteux de mes bontés... Je t'aimais inconstant ; qu'aurais-je fait fidèle ? Et même en ce moment où ta bouche cruelle Vient si tranquillement m'annoncer le trépas, Ingrat, je doute encor si je ne faime pas... Pour la dernière fois je vous parle peut-être. Différez-le d'un jour, demain vous serez maître. Vous ne répondez point ? Perfide, je le voi : Tu comptes les moments que tu perds avec moi ! ... Porte au pied des autels ce cœur qui m'abandonne ; Va, cours ; mais crains encor d'y trouver Hermione.
Enfin le crime est accompli. Alors tout l'amour pour Pyrrhus se change en fureur contre Oreste ;
Tais-toi, perfide, Et n'impute qu'à toi ton lâche parricide. Va faire chez tes Grecs admirer ta fureur, Va: je la désavoue, et tu me fais horreur... Mais parle : de son sort qui t'a rendu l'arbitre ? Pourquoi l'assassiner ? Qu'a-t-il fait? A quel titre? Qui te l'a dit ?
Hermione n'a plus qu'à se tuer près du cadavre de Pyrrhus.
Avec les autres personnages du drame, vrais possédés de l'amour, Andromaque forme un singulier contraste. Simple et chaste dans sa tendresse, elle n'existe que pour ses affections de famille. Le souvenir d'Hector veillera sur elle jusqu'au dernier jour. Désormais, sa seule raison d'être en ce monde, c'est son fils :
Je passais jusqu'aux lieux où l'on garde mon fils. Puisqu'une fois le jour vous souffrez que je voie Le seul bien qui me reste et d'Hector et de Troie, J'allais, seigneur, pleurer un moment avec lui : Je ne l'ai point encore embrassé d'aujourd'hui !
Pour cet enfant, échappépar miracle à tant de ruines,
elle ne rôve pas la gloire, elle ne demande qu'une rclraile obscure :
Seif^nour, tant do prandoiirs no nous lourhont plus guère ; Jo les lui proniottais tant ([u'avccu son pôro. Non, vousn'espcroz plus do nous rovoir i-ncor, Sacrés murs, que n'a pu consorver mon lloctor ! A de moindres faveurs dos malheureux prétondont, Seigneur ; c'est un exil que mes pleurs vous domandcnl. Soutire/ que, loin des Grecs, et môme loin de vous, J'aille cacher mon fds et pleurer mon époux.
iMais le destin poursuit la veuve et le fils d'Hector : la vie d'Astyanax est menacée. Pour le sauver, Andromaque se résout au plus cruel des sacrifices; elle se résigne à aller supplier Ilermione, sa rivale et son ennemie :
Où fuyez-vous, madame ?
N'est-ce pas à vos yeux un spectacle assez doux Que la veuve d'Hector plouranto à vos genoux ?... Ma tlammo par Hector l'ut jadis allumée ; Avec lui dans la tombe elh; s'est enlerméo. Mais il me reste un fils. Vous saurez quelque jour. Madame, pour un fdsjusqu'où va notre amour ; Mais vous ne saurez pas, du moins je le souhaite, En quel trouble mortel son intérêt nous jette.
Dans son dévouement à cet enfant tant chéri, AndromaquH trouve la force de ne pas laisser voir toute sa haine au fils du meurtrier d'IIector. Elle ménage Pyrrhus, on repoussant son amour ; mAme elle risque, pour l'apaiser, d'innocentes et presque involontaires coquetteries :
Vos serments m'ont tantôt juré tant d'amilit^ ! Dieux ! ne pourrai-je au moins loucher votre pitié ? Sans espoir de pardon mavez-vousc«mdafniiée ?... Volts qui hravipz pour moi tnnt de périls divers !... Pardonnez à l'éclat d'une illustre fortune Ce reste de fiertr qui rrnivl d'i-lrr importune. Vous ne l'ignorez pas : Andromaque, sans vous, N'aurait jamais d'un maître embrassé les genoux.
Au fond^ Andromaque estime Pyrrhus. Pour faire de lui le protecteur de son fils, elle accepte de l'épouser, sauf à lui échapper par la mort : donc elle croit à ses promesses et compte sur sa générosité.
Seule dans la pièce, Andromaque n'est point le jouet de la passion. Seule, elle échappe au malheur; elle survit pour pleurer Hector et veiller sur son fils. La terrible psychologie racinienne frappe tous les autres acteurs du drame, que la fureur aveuglée de leur amour pousse à l'imprudence, au désespoir, au crime, à la folie.
De la légende à^lphigénie à Aidis, comme de la fable d'Andromaque,Racine a retenu surtout l'idée essentielle, si simple et si dramatique : un homme qui sacrifie sa fille à son ambition.
Le poète indique nettement dans sa préface tout ce qu'il doit aux anciens. 11 avait recueilli avec soin dans Homère et Stésichore, Eschyle et Sophocle, Euripide, Lucrèce, Ovide et Pausanias, toutes les traditions relatives à Iphigénie. Mais ici encore c'est surtout Euripide qu'il a suivi. Malgré l'analogie des situations et la ressemblance de plusieurs scènes, Racine s'est souvent écarté de son modèle. Il a supprimé beaucoup de détails familiers et charmants du texte grec, par exemple dans la conversation d'Arcas et d'Agamemnon, ou à l'arrivée du char qui amène Iphigénie et Clytemnestre. On a raison de trouver un peu trop solennel l'Agamemnon de Racine. Mais sa Clytemnestre est peut-être encore plus vivante que celle d'Euripide, et plus vraie, parce qu'elle est moins réservée. Dans le jeune premier si tendre, si empressé, si galant, on a quelque peine à reconnaître l'Achille grec, qui n'a même jamais vu Iphigénie, et qui s'irrite seulement d'apprendre qu'on ait abusé de son nom. Mais, quoi qu'on pense de cet Achille amoureux, il faut avouer qu'il rend Iphigénie plus naturelle et plus touchante. Dans Euripide, elle se résigne trop facilement à mourir, et cela pour hâter le départ
des Grecs : ce qui semblebion héroïque de la part d'une jeuue fille si timide. Dans Racine, elle accepte aussi la mort, mais pour une raison Lieu plus humaine, quand elle n'espèi e plus épouser Achille.
Puis, la pièce française fait intervenir deux nouveaux personnages.
Au Ménélas d'Euripide, dont la démarche intéressée ne laissait (>as de choquer un peu. Racine substitue fort heureusement un autre chef. Ulysse a le droit de parler au nom des Grecs. De plus, il est fort habile homme. Usait toucher au bon endroit l'àme d'Apjamemnon : tout en lui rappelant ses promesses et ses devoirs, il s'entend à caresser son ambition. Au besoin, il parle haut :
Songez-y. Vous devez votre fdle àla Grèce : Vous nous l'avez promise.
Enfin Racine a presque créé le personnage d'Eriphilc, dont le nom était à peine mentionné dans quelques auteurs anciens. On se rappelle comment se termine la pièce d'Euripide, par l'intervention d'Artémis qui substitue une biche à la fille d'Agamemnon. Ce dénouement, toujours diflicile à accepter sur une scène française, était surtout inadmissible dans le système dramatique de Racine, où tout est la conclusion logique des caractères. De \k Tulilitédu personnage d'Eriphile. Par jalousie elle trahit Iphigénie et prévient les Grecs (ju'on cherche à les jouer. Pour cette faute il est juste qu'elle soit punie : on découvre qu'elle estla victime demandée par l'oracle; c'est elle qui est sacrifiée, ou plutôt qui se tue bravement près de Tautel. Malgré tout, ce personnage reste un peu épisodique et froid ; et ce n'est point sans peine que Racine a pu le rattachera l'action. Ce qui sauve le rôle, c'est la sincérité de la passion d'Eriphile; elle aime follement Achille, et ne devient méchante que par amour :
d'api es GruvcluL.
Je le vis : son aspect n'avait rien de farouche ; Je sentis le reproche expirer dans ma bouche ; Je sentis contre moi mon cœur se déclarer ; J'oubliai ma colère, et ne sus que pleurer ; Je me laissai conduire à cet aimable guide. Je l'aimais à Lesbos, et je l'aime en Aulide.
L'infériorité relative de quelques rôles n'empêche point que Racine n'ait égalé Euripide, par des mérites très différents. Dans la pièce française, plus encore que dans la pièce grecque, le ressort principal de l'intrigue est dans les hésitations d'Agamemnon. Au moment oîi commence l'action, il attend Iphigénie, qu'il a fait venir sous prétexte de célébrer son mariage avec Achille. Mais il s'est ravisé, et il charge Arcas d'arrêter en route Glytemnestre et sa fille. Arcas ne réussit point à rencontrer les deux princesses, qui bientôt arrivent au camp. Dès lors une lutte douloureuse torture l'esprit d'Agamemnon : il ne peut se décider à choisir franchement entre la vie de sa fille et l'intérêt de son ambition. Ulysse insiste, au nom des Grecs, pour que les dieux \ reçoivent leur victime. Jusqu'ici, du moins, Clytem- •' nestre et Iphigénie ignoraient encore la vérité. Mais soudain éclate ce mot d' Arcas :
11 l'attend à l'autel pour la sacrifier.
C'est un terrible coup de théâtre, qui déchaîne la colère de Glytemnestre et d'Achille. Agamemnon espère se tirer d'embarras en faisant fuir sa fille. Mais Eriphile avertit les Grecs : en même temps, il est vrai, elle éclaircit pour son malheur le mystère de sa destinée, et meurt victime de ses machinations.
Par ses irrésolutions mêmes, Agamemnon semble un peu froid à la scène. Pendant tout le drame, il se débat entre l'ambition et l'amour paternel, sans réussir à prendre un parti. Il s'anime pourtant et se redresse dans la grande querelle avec Achille :
118 KACINE
Fuyez donc : retournez dans voire Tlicssalif. Moi-m^ine je vous rends le serment *|ui vous lie. Assez d'autres viendront, à niesoi-dres soumis, Se couvrir des lauriers qui vous furent promis, Et, par d'heureux exploits forçant la deslinée. Trouveront d'Ilion la fatale journée.
J'entrevois vos mépris, eljug(>, à vos discours, Combien j'achèterais vos superbes secours... Un bienfait reproché tint toujours lieu d'olTensc: Je veux moins de valeur, et plus d'obéissance. Fuyez. Je ne crains point votre impuissant courroux ; Et je romps tous les n(L'uds qui m'attachent à vous.
Racine a bien rendu les traits dominants de l'Achille traditionnel. C'est le héros qui sacrifie tout à son rôve de gloire :
Je puis choisir, dit-on, ou beaucoup d'ans sans gloire, Ou peu de jours suivis d'une longue mémoire. Mais, puisqu'il faut endn que j'arrive au tombeau, Voudrais-je, de la terre inutile fardeau. Trop avare d'un sang reçu d'une déesse, Attendre chez mon père une obscure vieillesse, Et, toujours de la gloire évitant le sentier, Ne laisser aucun nom, et mourir tout entier ?
Achille est violent, emporté. Il se contient malaisément au début de son explication avec Agaraemnon :
Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi, Seigneur ; je lai juge trop peu digne de foi. On dit, et sans horreur je ne puis h; redire, Qu'aujourd hui par votre ordre Iphigénie expire ; Que vous-même, étoulfant tout sentiment humain, Vousl'allezà Calchas livrer de votre main. On dit que, sous mon nom à l'autel appelée, Je ne l'y conduisais que pour être immolée ; Et que, d'un faux hymen nous abusant tous deux, Vous vouliez me charger d'un emploi si honteux. Quen dites-vous, seigneur /Que faut-il que je pense ? Ne ferez-vous pas taire un bruit qui vous olfense ?
Il repousse avec un dédain superbe les mauvaises
raisons d'Agamemnon :
Et que m'a fait à moi cette Troie où je cours ?... Je n'y vais que pour vous, barbare que vous êtes, Pour vous, à qui des Grecs moi seul je ne dois rien.
Tous ces traits du caractère d'Achille sont si bien saisis qu'on s'étonne ensuite de le trouver si galant avec Iphigénie.
Dans tout le rôle de Clytemnestre, il n'y a qu'à louer et admirer. Jamais on n'a mieux montré ce que devient l'amour maternel dans une âme violente et impérieuse. Clytemnestre ne reculerait devant rien pour sauver sa fille. Elle ira même, l'orgueilleuse reine, jusqu'à s'humilier devant Achille :
Une mère à vos pieds peut tomber sans rougir.
Quand elle voit le sacrifice décidé et Agamemnon inflexible, sa tendresse, ses droits de mère méconnus, le ressentiment de l'injure éclatent en cette magnifique apostrophe, vibrante de colère longtemps contenue, de désespoir, d'ironie, de menace :
... Cette soif de régner, que rien ne peut éteindre,
L'orgueil de voir vingt rois vous servir et vous craindre.
Tous les droits de l'empire en vos mains confiés,
Cruel ! c'est à ces dieux que vous sacrifiez ;
Et, loin de repousser le coup qu'on vous prépare.
Vous voulez vous en faire un mérite barbare :
Trop jaloux d'un pouivoir qu'on peut vous envier.
De votre propre sang vous courez le payer,
Et voulez par ce prix épouvanter l'audace
De quiconque vous peut disputer votre place...
Et moi, qui l'amenai triomphante, adorée.
Je m'en retournerai seule et désespérée !
Je verrai les chemins encor tout parfumés
Des fleurs dont sous ses pas on les avait semés
Non, je ne l'aurai point amenée au supplice.
Ou vous ferez aux Grecs un double sacrifice.
Ni crainte ni respect ne m'en peut détacher :
De mes bras tout sanglants il faudra l'arracher.
Aussi barbare époux qu iinpiloyablo père, Venez, si vous l'osez, la ravir ii sa mère. Et vous, rcnlrez, nialille, et du moins à mes lois Obéissez eucor pour la dernière fois.
On pressent dans ces vers la femme qui ne pardonnera jamais à son mari, et qui un jour, en le frappant, croira venger le crime d'Aulis.
Iphigénie est une des plus charmantes jeunes filles de Racine. Elle est arrivée coufianic en la joie des fiançailles, et rêvant d'Achille :
Pour moi, depuis deux jours qu'approchant de ces lieux, Leur aspect souhaité se découvre à nos yeux, Jo l'attendais partout ;et, d'un regard timide, Sans cesse parcourant les chemins de TAulide, Mon cœur pour le chercher volait loin devant moi, Et je demande Achille à tout ce que je voi.
Mais elle aime son père, et au besoin le défend contre son liancé :
C'est mon père, seigneur, je vous le dis encore. Mais un père que j'aime, un père que j'adore, Qui me chérit lui-même, et dont, jusqu'à ce jour. Je n'ai jaujais reçu que des marques d'amour... Crii\ez qu'il faut aimer autant que je vous aime pour avilir pu souM'rir tous les noms odieux Dont votre amour le vient d'outrager à mes yeux.
Quand elle voit son mariage rompu, elle se résigne à mourir, elle qui naguère souriait à la vie :
Mon père.
Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi : Quand vous commanderez, vous serez obéi. Ma vie est votre bien ; vous voulez le reprendre : Vosordres sans détour pouvaient se faire entendre. D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis, Je saurai, s'il le faut, victime obéissante,
Tendre au fer de Calchas une tête innocente ; Et, respectant le coup par vous-même ordonné, Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné.
Dès lors, elle se sacrifie sans arrière-pensée, et pardonne à son père, et dans sapiété filiale trouve des mots d'une exquise délicatesse :
Surtout, si vous m'aimez, par cet amour de mère. Ne reprochez jamais mon trépas à mon père.
ïphigénie et Clytemnestre, les belles parties des rôles d'Achille et d'Ulysse, les admirables scènes du quatrième acte : voilà de quoi placer Vlphigénie française à côté du chef-d'œuvre d'Euripide.
Parmi les pièces grecques de Racine, la merveille, c'est encore Phèdre. Rien de plus simple dans sa donnée, rien de plus profondément humain et de plus puissant que ce drame de famille : une honnête femme amoureuse de son beau-fils.
.Euripide et Sénèque avaient traité ce sujet. Racine a suivi surtout Euripide, mais avec d'heureux emprunts à Sénèque. Il a fort habilement corrigé ses deux modèles l'un par l'autre; parfois même il s'est écarté de tous deux.
Dans la tragédie d'Euripide, le personnage principal est Hippolyte. C'est un bel éphèbe, farouche et solitaire, toujours au fond des forêts, fervent adorateur d'Artémis et de la chasse. Il dédaigne tout le reste, surtout l'amour. C'est justement l'amour qui le perd : car Aphrodite a juré de punir l'insolent. Ces magnificences de la pièce grecque, ce duel grandiose des deux déesses qui symbolisent l'amour et la virginité, ces joies graves, ces chœurs de jeunes gens intrépides et chastes, celte nature sauvage qui enveloppe le drame, tout cela disparaît dans la pièce française. C'est que tout ici est sacrifié au rôle de Phèdre. Mais, à ce caractère d'honnête
KÀOIKB. (
l22 RACINE
femme vaincue par la passion et torturée de remords, Uacine donne un étonnant relief. H s'inspire de Si'nôquo, (]uand il amène Phèdre a avouer elle-mènu' son amour, puis à s'accuser publiquement et à proclamer l'innocence d'IIippolyte. Sur d'autres points encore, Uacine modifie la donnée d'Kiiriitidc, pour aui;menler la vraisemblance de l'action : il imayine la nouvelle de la mort de Thésée, qui excuse en partie la conduite de IMil'dre ; |)ar un délicat sentiment des bienséances dramali(jues, il éparjj;ne à la mallieureuse femme une vilenie et fait accuser llippolyte par G£none ; enfin il inlroduil dans l'action un nouveau personnaj^e, Aricie, dont iai^ràcc adoucit et affadit le farouche llippolyte. mais dont la rivalité sert du moins à éveiller chez IMièdre la passion jalouse. Bons ou contestables en eux-mêmes, tous les changements que Racine apporte à la fable grecque concourent à l'effet d'ensemble et marquent bien la pensée du poète : concentrer sur Phèdre tout rinlérêt. Et de fait, on ne voit qu'elle dans le drameJ
Dès les premières scènes on la connaît, avant même qu'elle n'ait paru :
Elle meurt dans mes l)ras d'un mal quelle me cache, l'n désordre éternel rè^ne dans son esprit ; Son chaj^rin inijuiel l'arraclie de son lit; Kllc veut voir le jour ; et sa douleur itrolonde Mordonne toutefois d'écarter tout le monde.
La voici, alTaissée sous la passion terrible qui emporte sa raison, et qui la torture, et qui la tuera. C'est une admirable scène, imitée d'Euripide , plus admirable encore dans Uacine. Phèdre traîne avec peine sou corps fiévreux:
N'allons point plus avant, demeurons, chère Œnone. Je ne me soutiens plus ; ma force m'abamlonne; Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi ; Kl mes genoux tremblants se dérobent sous moi... Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent !
Quelle importune main, en formant tous ces nœuds, A pris soin sur mon front d'assembler mes cheveux ? Tout m'afflige, et me nuit, et conspire à me nuire.
Elle a voulu revoir la lumière ; elle iavoque le Soleil auteur de sa race :
Noble et brillant auteur d'une triste famille, Toi, dont ma mère osait se vanter d'être fille, Qui peut-être rougis du trouble où tu me vois, Soleil, je te viens voir pour la dernière fois !
Puis ses idées se brouillent, s'échappent au hasard, en paroles incohérentes :
Dieux ! que" ne suis-je assise à l'ombre des forêts ! Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussière- Suivre de l'œil un char fuyant dans la carrière ?
Maintenant elle rougit de cette faiblesse où s'égare son esprit :
Insensée I où suis-je? et qu'ai-je dit? Où laissé-je égarer mes vœux et mon esprit?
Elle s'arrête brisée. Sa vieille nourrice la presse de questions. Phèdre, à se défendre, use vite ce qui lui reste de forces. Enfin elle se laisse arracher son secret, cette implacable Vénus contre qui elle se débat en vain, cette fatalité qui la poursuit comme toute sa famille. Dès qu'Œnone a prononcé le nom d'Hippolyte, les souvenirs se pressent sur les lèvres de Phèdre. Au dialogue entrecoupé succède un magnifique récit :
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue; Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue ; Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler; Je sentis tout mon corps et transir et brûler; Je reconnus Vénus et ses feux redoutables...
]-Jl RACINE
De viclimos inoi-inrmo à toiilf hiMiic nilum-t'e, Je chercliais dans leurs lianes ma raison i'f;ar»ie... J'adorais lli|>|>olytt' ; et, le voyant sans cesse. Même au pied des autels que je taisais fumer, JollVais tout i\ ce ilieu que je nOsais nommer... Ce n'est plus une anleur dans mes veines caciiée; C'est Vénus tout entière ii sa proie attachée.
Elle n'a pu retenir l'aveu fatal. Maintenant elle n'a plus qu'à mourir.
H faudra vivre pourtant, à cause de son fils. On annonce soudain la mort de Thésée. Un devoir s'impose à Phèdre : assurer à son enfant l'héritage paternel. Hippolyte seul est en situation de lui venir en aide. Phèdre se résout donc à lui aller demander sa protection. Mais elle se trouble à la vue du jeune homme :
J'oublie, en le voyant, ce que je viens lui dire
Elle essaie vainement de remplir sa mission. Kilo ne peut se ressaisir, et son secret lui échappe en une minute d'égarement :
On ne voit point deux fois le rivage des morts,
Seigneur : puisque Thésée a vu les sombres bf)rds,
En vain v<uis espérez qu'un Dieu vous le renvoie;
Kl lavare Aclieron ne lAche pas sa proie.
Que dis-je? 11 nest point mort, puisqu'il respire en vous.
Toujours devant mes yeux je crois voir mon époux :
Je le vois, je lui parle ; et mon cœur... Je m'ej^are,
Seigneur ; ma folle anleur mal};re moi se déclare...
Je l'aime, non point tel (}ue l'ont vu les enfers.
Volage adt)raleur de mille objets divers,
Qui va du dieu des morts déshonorer la couche;
Mais fidèle, mais lier, et même un peu farouche,
Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi,
Tel qu'on dépeint vos dieux, ou tel que je vous voi.
Hippolyte l'écoute, insensible et méprisant. \ mesure quelle parle, Phèdre se fait horreur à elle-même :
Hé bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur :
J'aime. Ne pense pas qu'au moment que je t'aime,
Innocente à mes yeux, je m'approuve moi-même ;
Ni que du fol amour qui trouble ma raison
Ma lâche complaisance ait nourri le poison ;
Objet infortuné des vengeances célestes.
Je m'abhorre encor plus que tu ne me détestes.
Dans son délire, la malheureuse veut se frapper d'un coup d'épée. On l'entraîne, tandis qu'Hippolyte s'éloigne indig-né. Cependant une lueur d'espoir commence à poindre dans l'ànie de Phèdre : elle est veuve maintenant, et libre après tout. Qui sait si tant d'amour ne pourra triompher des froideurs d'Hippolyte ?
Il n'est plus temps : il sait mes ardeurs insensées. De l'austère pud^rar les bornes sont passées... Et l'espoir ma.\gr>' moi s'est glissé dans mon cœur... Enfin, tous tes ctnseils ne sont plus de saison: Sers ma fureur, OEnone, et non point maraison...
Nouveau coup de théâtre : Thésée n'est pas mort ; il approche, dans quelques instants il sera là. Meurtrie de remords et désespérée, Phèdre veut mourir pour éviter la honte qu'elle éprouverait en face de son mari. Mais Œnone est là, qui veille. Pour sauver l'honneur et la vie de sa maîtresse, la nourrice n'hésite point, elle ofTre de rejeter tout le crime sur Hippolyte. Phèdre i refuse avec horreur. Cependant, à la vue de Thésée qui s'avance avec Hippolyte, elle se croit dénoncée ; et, hors d'elle-même, à Œnone :
Fais ce que tu voudras, je m'abandonne à toi. Dans le trouble oti je suis, je ne puis rien pour moi.
C'en «st fait. Œnone accuse effrontément Hippolyte, et Thésée maudit son fils. Déjà Phèdre, succombant sous le remords, veut révéler la vérité ; mais, à ce moment, .elle apprend l'amour d'Hippolyte pour Aricie :
Hippolyte est sensible, et ne sent rien pour moi l
Jalouse alors, Phùdre retient son aveu ; un désir de vengeance égare de nouveau sa raison :
Que fais-je ? Où ma raison se va-t-elle égarer? Moi jalouso ! et Thésée est celui f|uo j'implore 1 Mou époux osi vivant, ol moi je brûle encore ! Pour (jui ? (Juel est le co'ur où prétendent mes vœux ? CIkkiuc mol sur mon front l'ait dresser mes cheveux. Mes crimes désormais ont comblé la mesure : Je respire à la l'ois l'inceste et l'imposture ; Mes homicides mains, promptes à me venger, Dans le sang innocent brûlent de se plonger. Misérable ! et je vis !
Peu à peu le remords revient plus fort et plus net en i'àme de Phèdre. Sa conscience se révolte contre Œnone:
Ainsi donc jusqu'au bout tu veux m'empoisonner, Malheureuse ! voilà comme tu m'as perdue.
Mais il est trop tard. Déjà les dieux ont exaucé l'imprudente malédiction de Thésée ; et Théraméne vient d'achever le récit de la mort d'Ilippolyte, quand parait Phèdre mourante. Elle s'est empoisonnée ; avant d'expirer, elle vient confesser son crime :
Les moments me sont chers ; écoutez-moi, Thésée : C'est moi qui sur ce fils chaste et respectueux Osai jeter un o'il profane, incestueux.
Le ciel mit dans mon sein une flamme funeste : La détestable Ol^none a conduit tout le reste... Déjà je ne vois plus qu'à travers un nuage Et le ciel et l'époux que ma présence outrage ; Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté. Rend au jour qu'ils souillaient toute sa pureté.
' A côté de ce prodigieux rAle de Phèdre, les autres personnages de la tragédie semblent bien pâles et passent comme inaperçus à la représentation. Thésée est décidément trop crédule ; Théraméne, trop verbeux ; Aricie,
LES EOMAINS 127
un peu monotone. A force de dévouement, Œnone serait touchante, si elle ne poussait l'elTronterie jusqu'à une sorte d'inconscience. Hippolyte, à l'occasion, exprime bien son amour. Mais il est galant et tendre à l'excès ; malgré soi, on se prend à regretter l'IIippolyte d'Euripide, ce beau garçon mélancolique et dévot qui sort des taillis pour offrir à Artémis la dépouille des bêtes tuées à la chasse.jfEn réalité, dans la tragédie de Racine Phèdre seule nous arrête ; seule, elle est bien vivante; mais, à elle seule, elle anime si bien le drame qu'il n'en est point de plus passionné ni de plus émouvant.
Racine peint à merveille les Romains de l'empire, plus qu'à demi conquis par les idées et les modes de la Grèce, plies déjà sous Tibère et Caligula au joug d'un despotisme tout oriental, pourtant avec un reste de fierté nationale et d'instinct politique. On n'est point dépaysé quand de Tacite ou de Suétone on passe à Brilcamicus, même à Bérénice. Mais dans ces cadres fournis par la Rome impériale, ce que Racine étudie, ce sont encore des drames de la vie commune.
Le sujet de Britannicus^ c'est le premier crime de Néron, ce premier crime qui l'affranchit de la tutelle d'Agrippine.
Pour cette tragédie, Racine reconnaît hautement tout ce qu'il doit à Tacite :
:( A la vérité, j'avais travaillésur des modèles qui m'avaieni extrêmement soutenu dans la peinture que je voulais faire de la cour d'Agrippine et de Néron. J'avais copié mes personnages d'après le plus grand peintre de l'antiquité, je veux dire d'après Tacite, et j'étais alors si rempli de la lec-
ture i\o «H'I (^xt rllt'iil historien, (|iiil n'y a prescpip pas un trait éclaliinldans inalrageclic dont il ne nraitdouné l'idée. »
(Préface de liritannicus.)
Sur plusieurs points cependant le dram? s'écarle des données de Tacite, lîacine vieillit un peu liritannicus. Il crée en grande partie les personnages de Junie, de Burrhus et de Narcisse, h. peine miMilionru's ou rapidement esquissés dans les Aminles. Il atténue les vices d'Agrippine et laisse ses crimes dans l'ombre. Surtout il renouvelle la physionomie de Néron, par un trait de génie. Au théâtre, le Néron de Tacite eût paru froid : trop vertueux dans ses premières années, trop franchement scélérat plus tard, un héros d'idylle ou de mélodrame. Le poète nous explique lui-m^me ce que, de son Néron, il n'a point voulu faire, et ce qu'il a fait :
« Il y en a qui ont pris même le parti de Néron contre moi : ils ont dit que je le faisais trop cruel. Pour ni<»i, je croyais que le nom seul de Néron faisait entendre quelcjue chose de plus que cruel...
«D'autres ont dit, au contraire, que je l'avais fait trop bon. J'avoue que je ne m'étais pas formé l'idée d'un bon homini; en la personne de Néron : je l'ai toujours regardé comme un monstre. Mais c'est ici un monstre naissant. >
(Préface de Britannicus.)
Un monstre naissant, voilà bien le Néron de Racine. Indécis ou hypocrite jusque-là, il s'enhardit peu à peu à se déclarer: il lutte pour oser enfin être lui-même. 11 n'est pas le Néron de Tacite, mais il l'annonce.
De ce caractère principal, suivant le système de Racine, sort toute l'action. Néron est impatient de rompre sa chaîne. Pour éprouver son autorité, il fait enlever Junie, la fiancée de Britannicus et la protégée d'Agrippine. Il voit sa victime et en devient amoureux. Lassé dès longtemps par les prétentions de sa mère, peut-être eût-il hésité encore : la jalousie précipite la
crise, une lutte suprême s'engage en cette âme, le mal l'emporte, et Britannicus tombe empoisonné.
Ainsi tous les incidents naissent, dans l'esprit de Néron, de cette idée toujours grandissante : régner seul, repousser toute contrainte, montrer qu'il est le maître. Ce qui l'affole d'abord et l'achemine vers le crime, c'est l'ambition obstinée d'Agrippine, qui s'irrite de ne plus trouver dans l'empereur un fils obéissant. Une querelle domestique et une intrigue de palais, voilà donc le point de départ de ce drame psychologique^ qui est en même temps une peinture digne de Tacite, une étonnante évocation de la Rome des Césars.
Agrippine, sous Claude et pendant la minorité de Néron, a longtemps exercé le pouvoir souverain, que maintenant elle sent lui échapper et qu'elle retient désespérément. Au fond, quand elle s'efforçait d'assurer l'empire à son fils, c'est pour elle surtout qu'elle pensait travailler :
Ah ! que de la patrie il soit, s'il veut, le père :
Mais qu'il songe un peu plus qu' Agrippine est sa mère.
Elle ne supposait pas qu'un jour les ministres de Néron prétendraient la tenir à l'écart. Voyez comme elle traite Burrhus :
Prétendez-vous longtemps me cacher l'empereur? Ne le verrai-je plus qu'à litre d'importune? Ai-je donc élevé si haut votre fortune Pour mettre une barrière entre mon fils et moi ? Ne l'osez^-vous laisser un moment sur sa foi? Entre Sénèque et vous dispulez-vous la gloire A qui m'effacera plus tôt de sa mémoire? Vous l"ai-je confié pour en faire un ingrat, Pour être, sous son nom, les maîtres de l'État ?
Par dépit, Agrippine fait une opposition boudeuse. Elle accueille tous les mécontents, ceux-là même dont elle a causé le malheur. Elle se rapproche des parli-
130 RACIN'K
sans fie Hrilannicus. Elle ne va pas d'abord au di'hi de vagues menaces :
Il le peut. Toutefois j'ose encore lui dire
Ou il doit avant ce coup afTormir son empire ;
Kt qu'en me réduisant ;i la nécessité
D'éprouver contre lui ma l'aiMe autorité.
Il expose la sienne; et (jue dans la halancn
Mon nom peut-être aura plus de poids (ju'il ne pense.
Mais bientôt, emportée par la colère, Agrippine commet imprudence sur imprudence. Sans avoir rien pn^paré, sans songer au fond à une lutte ouverte, elle parle de renverser Néron, de présenter Brilannicus à l'arnvée :
On verra d'un côté le fds d'un empereur
Redemandant la foi jurée à sa famille,
Et de Gernianicus on entendra la lille ;
De l'autre, l'on verra le fils d'.Knoharhus,
Appuyé de Sénèque et du tribun l{urilius,
Qui, tous deux de l'exil rappelés par moi-même,
Partagent à mes yeux l'autorité suprême.
De nos crimes communs je veux (ju'on s(»il instruit ;
On saura les chemins par où je l'ai conduit.
Pour rendre sa puissance et la vôtre odieuses.
J'avouerai les rumeurs les plus injurieuses ;
Je confesserai tout, exils, assassinats,
Poison même...
Agrippine oublie vite ces attitudes de conspiratrice, dès qu'elle croit pouvoir reconquérir son autorité sur Néron. Il faut la voir à l'œuvre dans la grande scène du (juatrième acte. Elle a sollicité de l'empereur un entretien particulier; mais c'est elle qui a l'air de donner audience :
Approchez-vous, Néron, et prenez, votre place. r)n veut sur vos soupçons que je vous satisfasse. J ignore de quel crime on a pu me noircir: De tous ceux que j'ai faits je vais vous éclaircir.
d'après Gravelot.
liRITANiNIGLS.
Alors, complaisamment, elle rappelle à son fils tout ce qu'elle a fait pour lui. Et de tant d'intrigues, de tant de crimes peut-être, qui ont ouvert à Néron le chemin de l'empire, voici comme on la récompense:
Du fruit de tant de soins à peine jouissant
En avez-vous six mois paru reconnaissant,
Que, lassé d'un respect qui vous gênait peut-être,
Vous avez affecté de ne me plus connaître...
Et lorsque vos mépris excitant mes murmures.
Je vous ai demandé raison de tant d'injures ,
(Seul recours d'un ingrat qui se voit confondu).
Par de nouveaux affronts vous m'avez répondu...
Vous attentez enfin jusqu'à ma liberté :
Burrhus ose sur moi porter ses mains hardies.
Et lorsque, convaincu de tant de perfidies.
Vous deviez ne me voir que pour les expier,
C'est vous qui m'ordonnez de me justifier.
Tous ces reproches glissent sur Tesprit distrait ou énervé de Néron. Agrippine alors essaie d'une autre tactique. Elle cherche à l'attendrir, en faisant parade (le son amour maternel :
Je n"ai qu'un fils. 0 ciel ! qui m'entends aujourd'hui, T'ai-je fait quelques vœux qui ne fussent pour lui? Remords, crainte, périls, rien ne m'a retenue ; J'ai vaincu ses mépris ; j'ai détourné ma vue Des malheurs qui dès lors me furent annoncés ; J'ai fait ce que j'ai pu : vous régnez, c'est assez. Avec ma liberté, que vous m'avez ravie, Si vous le souhaitez, prenez encor ma vie, Pourvu que par ma mort tout le peuple irrité Ne vous ravisse pas ce qui m'a tant coûté.
Néron parait céder :
Hé bien donc, prononcez. Que voulez-vous qu'on fasse?
A ce mot Agrippine se redresse. Elle se voit maitresse de la situation et laisse éclater son ambition hautaine
De mes accusalcurs qu'on punisse raudace ; Que de Hritaiinicus ou caliin' lo cotii ri)iix ; QueJunie à sou clioix puisse prendre un t'poux ; Qu'ils soient lihres tous deux, cl (juc l'alias demeure. Que vous me pernietlie/. de vous voira toute heure ;
[Apcrcctimit /fiii-rhvs doits le fond du thrdlrc.)
Que ce même Burrluis, qui nous vient écouter, A votre porte eulin n'ose plus m'arrèler.
Elle se croit sûre maintenant, de retrouver en Tempereur l'enfant docile d'autrefois. Au sortir de l'audience, elle entonne un chant de triomphe :
Il sullit, j'ai pnrlr, tout n rhangi^ de face... Rome encore une fois va connaître Agrippine; Déjà de ma faveur on adore le bruit.
Mais c'était se relever pour tomber de plus haut. On annonce la mort de Brilannicus. A cette nouvelle, Agiip[»ine s'abandonne, comme an<^antie. C'en est donc fait: Néron lui échappe, et le pouvoir; bientôt sa vie même sera menacée:
Poursuis, Néron : avec de tels ministres Par des faits glorieux tu te vas signaler; Poursuis. Tu n'as pas fait ce pas jiour reculer: Ta main a commencé par le sang de Ion frère; Je prévois que tes coups viendront juscju'à ta mère. Dans le fond de ton co?ur je sais ({ue lu me hais ; Tu voudras t'atVianchir du joug de mes t)ienfails.
Dans cetlH lutte d'ambition, Af^rippine a pour alliés SCS victimes d'autrefois, IJrilannicus et Junie.
Britannicus joue un rôle un peu effacé. 11 grandit pourtant dans la scène où il défie Néron. D'ailleurs il est touchant dans la sincérité de son amour pour Junie, dans la (confiance naïve qu'il accorde au traître Narcisse :
Quoi qu'il en soit, Narcisse, on me vend tous les jours : Il prévoit mes desseins, il entend mes discours; Comme toi, dans mon cœur il sait ce qui se passe. Que t'en semble, Narcisse ?
Junie aime Britannicus par pitié :
Britannicus est seul. Quelque ennui qui le presse, Il ne voit dans son sort que moi qui s'intéresse. Et n'a pour tout plaisir, seigneur, que quelques pleurs Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs.
C'est un amour mélancolique , qui toujours se croit guetté par le malheur :
Et que sais-je? Il y va, seigneur, de votre vie : Tout m'est suspect: je crains que tout ne soit séduit; Je crains Néron ; je crains le malheur qui me suit.
Junie est vaillante pourtant. Elle le prouve dans cette sinistre comédie d'inditTérence que Néron la force de jouer devant Britannicus et que le tyran surveille derrière un rideau.
Alliés impuissants pour Agrippine, Junie et Britannicus sont pour Néron des ennemis peu redoutables. A vrai dire, leur sort n^est que l'enjeu de la lutte entre la mère et le fils.
Néron, pour sortir de tutelle, s'abandonne à sa nature, qu'il a contenue" longtemps, et entre dans la voie du crime. Il veut en finir avec les prétentions de l'impérieuse Agrippine, avec la gêne du devoir et de l'opinion. Ce qui l'arrête encore, c'est qu'il a peur de sa mère :
Eloigné de «es yeux, j'ordonne, je menace, J'écoute vos conseils, j'ose les approuver ; Je m'excite contre elle, et tâche à la braver : Mais, je t'expose ici mon âme toute nue, Sitôt que mon malheur me ramène à sa vue.... Mon génie étonné tremble devant le sien.
Il s'enhardil cependant et défie Agrippine en enlevant Juiiie. Mais soudain pour sa captive il éprouve un caprice passionné :
Excité d'un désir curieux,
Cette nuit je lai vue arriver en ces lieux,
Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes,
Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes :
Ik'lle, sans orueineuls, dans le simple appareil
Dune beauté (|u'(>n vient d'arracher au sommeil.
Que veux-tu?. le ne sais si cette négligence.
Les ombres, les llambeaux, les cris et le silence,
¥A le faniuclie aspect de ses fiers ravisseurs,
Relevaient de ses yeux les timides douceurs.
Quoiqu'il eu soit, ravi il'une si belle vue,
J'ai V(Uiiu lui parler, et ma voix s'est perdue :
Immobile, saisi d'un long etonuement.
Je l'ai laissé passer dans son appartement.
J'ai passé dans le mien. C'est là (jue, solitaire,
De son image en vain j'ai voulu me distraire.
Trop présente à mes yeux, je croyais lui parler ;
J'aimais jusqu'à ses pleurs que je faisais couler.
Dès lors Néron est jaloux de Britannicus, le fiancé de Junie. La jalousie lui donne de l'audace. Il ose regarder Agrippine sans trembler. Dans la grande scène où elle énumôre ses bienfaits, il cache mal son impatience :
Je me souviens toujoursque je vous dois l'empire, Et, sans vous fatiguer du soin de le redire, Votre bouté, madame, avec tranquillité Pouvait se reposer sur ma fidélité.
Pourtant, cette fois encore, il a l'air de s'incliner. Agrippine sort triomphante, tandis que derrière elle se démasque le vrai Néron :
Elle se hâte trop, Burrhus, de triompher : J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'éloufTer.
Ces deux vers sont comme un coup de théAtre. C'est
que nous touchons à la crise : une lutte décisive va se livrer entre les bons elles mauvais instincts de Néron entre Burrhus et Narcisse.
Burrhus est une belle figure d'honnête homme, loyal et un peu raide, égaré à la cour de Néron. A l'empereur il ne marchande pas son dévouement ; il n'hésite pas à le justifier en face d'Agrippine :
Vous m'avez de César confié la jeunesse, Je l'avoue, et je dois m'en souvenir sans cesse. Mais vous avais-je fait serment de le trahir, D'en faire un empereur qui ne sût qu'obéir?
Mais Burrhus est incapable de flatterie. Même au prince il ne sait pas cacher la vérité. Il n'admet pas que le maître du monde n'ait point l'énergie de dominer ses passions :
Croyez-moi, quelque amour qui semble vous charmer, On n'aime point, seigneur, si Ton ne veut aimer.
Il supplie Néron de persévérer dans le bien, et même, en politique avisé, il lui riiontre les avantages de la vertu. Le plus bel éloge de Burrhus est dans cet aveu de Néron :
J'ai promis à Burrhus, il a fallu me rendre. Je ne veux point encore, en lui manquant de foi. Donner à sa vertu des armes contre moi. J'oppose à ses raisons un courage inutile: Je ne l'écoute point avec un cœur tranquille.
A force d'éloquence et d'honnêteté, Burrhus un instant réussit à arrêter Néron.
Mais, au moment oii sort Burrhus, voici qu'entre Narcisse. Vil et rampant, puissant par sa bassesse, inconscient, incapable d'une bonne pensée, né pour le mal, parmi les affranchis de la Rome impériale c'est le plus habile et le plus scélérat. Homme de confiance d'Agrippine qu'il trahit, gouverneur et confident de
138 BACINE
Britannicus qu'il espionne et qu'il empoisonnera, c'est le complice d(5sigm'^ de toutes les perfidies, i'initiaft'ur et l'exi'cutour des crimes, l'àme damnée de Néron. Il manie à volonté l'esprit mobile et faiMe, l'inslinct mauvais, orgueilleux et jaloux, du maître. Il devine et llatte ses pensées les plus secrètes. 11 réveille, pour les surexciter l'un après l'autre, tous ses vilains sentiments. Et d'abord la peur :
Les dieux do ce dessein puissent-ils le distraire 1 Mais peut-èlre il fera ce que vous n'osez faire.
Puis la jalousie :
Et l'hymen de Junie en est-il le lien ? Seigneur, lui faites-vous encor ce sacrifice ?
L'ingratitude et l'instinct de révolte :
Agrippine, seigneur, se l'était bien promis: Elle a repris sur vous son souverain empire.
Néron commence à faiblir :
Mais, Narcisse, dis-moi, que veux-tu que je fasse ?
Désormais Narcisse lient sa proie. Il va dicler à Xéron sa coinluite, non sans une précaution oratoire, bien taite pour rassurer la lâcheté du tyran : le maître, du monde peut impunément suivre sa fantaisie, il n'a rien à redouter de la bassesse des Romains :
Mais, seigneur, les Romains ne vous sont pas connus.
Non, non, dans leurs discours ils sont plus retenus.
Tant de précaution atfaiblit votre règne :
llscroirout, enelH't, mériter qu'on les craigne.
Au joug, depuis longtemps, ils se sont faeonnés;
Ils adorent la main qui les lient enchaînés.
Vous les verrez toujours ardents à vous complaire.
Enfin voici le mot d<^cisif, qui s'enfonce au plus protoud df' l'âme de Néron: le temps de la tutelle est passé, il faut s'alTranchir sans retour possible, il faut par un coup hardi prouver à tous qu'on est et qu'on restera le maître :
Burrhus ne pense pas, seigneur, tout ce qu'il dit : Son adroite vertu ménage son crédit.
Ou plutôt ils n'ont tous qu'une même pensée : Ils verraient par ce coup leur puissance abaissée : Vous seriez libre alors, seigneur ; et devant vous Ces maîtres orgueilleux fléchiraient comme nous. Quoi donc ! ignorez- vous tout ce qu'ils osent dire ?.... Ah! ne voulez- vous pas les forcer à se taire?
Néron est vaincu :
Viens, Narcisse; allons voir ce que nous devons faire.
Plus de doute maintenant. Le dénouement est proche, et déjà est né le Néron de l'histoire.
Après la Rome des derniers Césars, en proie aux affranchis et aux tyrans, voici la Rome honnête et sérieuse des premiers Flaviens, qui annonce déjà la Rome des Antonins. Titus, devenu empereur, rompt avec sa maîtresse, une étrangère que les lois lui défendent d'épouser : voilà toute la tragédie de Bérénice.
Racine a trouvé l'indication du sujet dans quelques lignes de Suétone.
La donnée était assez vulgaire. Pendant sa campagne de Palestine, Titus s'était lié avec Bérénice, fille d'un roi de Judée, et déjà veuve de deux ou trois maris. La liaison durait depuis dix ans, quand Vespasien vint à mourir. Titus, élu empereur et désireux de ménager Topinion publique, se décide à congédier sa maîtresse : Bérénice avait quarante ans lorsqu'elle vit pour la première fois Titus, cinquante ans lorqu'elle retourna dans sonpays.
Cette anecdote ne paraissait guère convenir à la
scène. Mais Racine, par quelques chang^ements tri^s simples et fort habiles, a transformé la donnée. On peut s'intéresser à sa Bérénice, car c'est encore une jeune femme. Titus l'aime depuis cinq ans, et voudrait sincèrement l'épouser. C'est le Sénat (jui re|)ousse formellement une impératrice étrangère. Titus, après beaucoup d'hésitation, parle de se tuer : pour sauver la vie et assurer le rèj^tie de l'homme (ju'oll»' aime, Bérénice se résigne et part. Entre les deux amants, Racine place un troisième personnage, un roi de Comma^ène, Anliochus, dont le moindre tort est de jouer dans la pièce un rôle épisodique, et qui depuis longtemps adore Bérénice sans être payé de retour.
Si l'on considère l'ensemble de l'œuvre, il faut reconnaître que Bérénice est bien inférieure à toutes les autres tragédies de Racine. On ne doit pas oublier d'ailleurs que ce sujet n'a pas été choisi librement : il a été proposé au poète par une princesse dont le moindre désir était un ordre. A. vrai dire, il n'y avait pas là les éléments d'un drame. Mais Racine en a pris aisément son parti. On voit par sa préface qu'il n'a pas été rebuté par lexlréme simplicité du sujet ; il a saisi cette occasion de prouver, comme il disait, qu'il savait faire quelque chose de rien Et il n'a pas, comin<' Corneille dans Tite et Bérénice, imaginé d'autres intrigues entre-croisées. Comme toujours, il a simplement fait sortir l'action des caractères.
Tout dans la pièce dépend des hésitations de Titus. Comme il n'ose pas déclarer lui-même la vérité à Bérénice, il charge A.ntiochus de la démarche. Mais Bérénice, confiante dans l'amour et les promesses de Titus, ne veut pas croire Antiochus. Il faut que l'empereur vienne lui-même signifier sa résolution. Alors Bérénice s'en va pour toujours.
Voilà tout, et il faut avouer que c'est trop peu. Malgré l'habileté du poète, il n'y avait pas là de quoi remplir cinq actes. Ces cinq actes, voilà le grand défaut de la pièce. Tous les autres défauts viennent de là, les
LES KOMAINS 141
lenteurs, la froideur des conversations épisodiques, la répétition des mêmes scènes : quand Bérénice et Titus se retrouvent, rien n'est changé, ils n'ont rien de nouveau à se dire.
Malgré cela, cette tragédie renferme des beautés de premier ordre. L'art prestigieux de Racine a su faire applaudir au théâtre cette interminable élégie. On y rencontre en foule des vers délicieux, et le rôle de Bérénice est l'une des plus délicates créations du poète.
Antiochus est mal rattaché à l'action. Aussi paraît-il souvent froid et monotone. Pourtant il avoue son amour avec bien de la grâce :
Titus, pour mon malheur, vint, vous vit, et vous plut.
Rome vous vit, madame, arriver avec lui.
DansFOrient désert quel devint mon ennui !
Je demeurai longtemps errant dans Césarée,
Lieux charmants où mon cœur vous avait adorée.
Je vous redemandais à vos tristes Etats ;
Je cherchais en pleurant les traces de vos pas.
Titus est peu intéressant, comme tous les irrésolus. Sa situation est délicate, il est vrai :
...Plaignez ma grandeur importune:
Maître de l'univers, je règle sa fortune ; Je puis faire les rois, je puis les déposer ; Cependant de mon cœur je ne puis disposer.
C'est un politique, qui raisonne et discute jusque dans la passion la plus sincère. Mais il a vraiment trop de peine à prendre un parti :
Je suis venu vers vous sans savoir mon dessein :
Mon amour m'entraînait ; et je venais peut-être
Pour me chercher moi-même, et pour me reconnaître.
Ce qui excuse Titus, ce sont des vers comme ceux-ci :
Je connais Bérénice, et ne sais que trop bien Que son cœur n'a jamais demandé que le mien...
Kilo passe ses jours, i*aulin, sans rien préleiidre
Que quelque heure à me voir, et le reste à m attendre.
Kncor, si quelquefois un peu moins assidu
Je passe le moment où je suis attendu,
Je la revois hieiitAt de pleurs toute trempée :
Ma main à les sécher est loiifçtemps occupée —
Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois,
Et crois toujours la voir pour la première fois.
Bérénice est la femme d'Orient, fine et passionnée, pour qui rien n'existe hors de son amour. On la connaît dès les premiers mots qu'elle prononce :
Enfin je me dérobe à la joie importune De tant d'amis nouveaux que me fait la fortune ; Je fuis de leurs respects l'inutile longueur, Pour chercher un ami qui me parle du co'ur.
Ce qu'elle aime en Titus, ce n'est pas l'empereur, c'est l'homme :
Jugez de ma douleur, moi dont l'ardeur extrême, Je vous l'ai dit cent fois, n'aime en lui que lui-même ; Moi qui, loin des grandeurs dont il est revêtu. Aurais choisi son cœur, et cherché sa vertu.
Peu lui importe tout le reste :
De quel soin votre amour va-t-il s'importuner ?
N'a-t-il que des Etats qu'il me puisse donner ?
Depuis quand croyez-vous que ma grandeur me touche?
t'n soupir, un regard, un mol de votre bouche,
Voilà l'ambition d'un co'ur comme le mien:
Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien.
Elle a cru aux promesses de Titus ;
Qu'avez-vous fait? Hélas ! je me suis crue aimée; Au plaisir de vous voir mon âme accoutumé*' Ne vit plus que pour vous. Igiioriez-vous vos lois, Quand je vous l'avouai pour la première fois?... 11 était temps encor : que ne me quittiez-vous?
Mille raisons alors consolaient ma misère : Je pouvais de ma mort accuser votre père, Le peuple, le sénat, tout Tempire romain, Tout l'univers, plutôt qu'une si chère main.
Elle est certaine pourtant d'être aimée : c'est sa consolation, et ce sera sa vengeance :
Si je forme des vœux contre votre injustice. Si, devant que mourir, la triste Bérénice Vous veut de son trépas laisser quelque vengeur, Je ne le cherche, ingrat, qu'au fond de votre cœur. Je sais que tant d'amour n'en peut être effacée ; Que ma douleur présente, et ma bonté passée, Mon sang, qu'en ce palais je veux même verser. Sont autant d'ennemis que je vais vous laisser : Et, sans me repentir de ma persévérance. Je me remets sur eux de toute ma vengeance.
Elle sent d'avance toutes les douleurs de la séparation :
Je n'écoute plus rien : et, pour jamais, adieu... Pour jamais ! Ah ! seigneur, songez-vous en vous-même Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ? Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous, Seigneur, que tant de mers me séparent devons, Que le jour recommence et que le jour finisse. Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice, Sans que de tout le jour, je puisse voir Titus?
Elle réussit enfin à dominer son désespoir. Tandis que Titus et Antiochus parlent de se tuer et ne se tuent pas, Bérénice s'en va avec beaucoup de simplicité et de dignité :
J'aimais, seigneur, j'aimais, je voulais être aimée...
Je crois, depuis cinq ans jusqu'à ce dernier jour.
Vous avoir assuré d'un véritable amour.
Ce n'est pas tout : je veux, en ce moment funeste,
Par un dernier effort couronner tout le reste :
Je vivrai, je suivrai vos ordres absolus.
Adieu, seigneur, régnez : je ne vous verrai plus.
Ce vô\c de Bt^rénice, c'est réellement toute la |)iùce : malgré tous les défauts du drame, il suflil à rt'tidrr délicieuse à la lecture, et toujours supportable à la scène, cette longue, trop longue élégie.
LES ORIENTADX.
Bajazrt et Mit/iridate nous transportent en plein Orient. Un s'en aperçoit vile à certains traits de civilisation qui n'ont point changé depuis trois ou quatre mille ans. Evidemment, pas plus ici que pour les autres pièces de Racine, il ne faut s'attendre à trouver dans le décor ou le costume cette exactitude matérielle, cette couleur locale dont on s'est avisé dans notre siècle etdoul la mode commence à passer. Mais ce qui est bien oriental dans Jiajazet, dans Mithridate, c'est, pour les mœurs, les caprices du despotisme, la réclusion des femmes, le goùl de l'intrigue, le mépris de la vie humaine, les grandes tueries, et, pour les caractères, un mélange très curieux, et très vrai, de ruse, de calcul et de passion sans frein. A vrai dire, ces deux tragédies sont deux intrigues de sérail, l'une dans l'antiquité, l'autre dans les temps modernes.
Le sujet de Mithridate est la rivalité amoureuse de Mithridate avec ses fils, et la mort du héros vaincu par les Romains.
Racine, dans sa préface, déclare qu'il a suivi très exactement l'histoire, et indique ses sources : Dion Cassius, Appien, Florus, surtout Plutarque.
Aux récits des historiens de l'antiquité le poète a cependant fait quelques changements pour les besoins du drame. Il modifie la tradition relative à Xi phares dont il prolonge beaucoup la vie, H fait des deux fils de Mithridate, Xipharès et Pharnace, les rivaux de
leur père, en les rendant tous deux amoureux de Moninie, la future sullane. Ces inventions du poète n'empêchent point qu'il n'ait, comme il le dit, respecté l'histoire. Pour les traits essentiels, il se conforme exactement au témoig'nag'e des auteurs anciens ; et ce qu'il ajoute, sauf pour quelques détails secondaires, ne choque point la vraisemblance. Ce qu'il a voulu peindre, c'est le dernier épisode de la lutte contre les Romains, compliqué d'un amour de sérail. Le poète a bien compris son héros, ce despote à demi grec, à demi perse, grand par l'énergie de sa haine contre Rome, mais toujours occupé de quelque amour, toujours violent, jaloux, capricieux, rusé, sanguinaire. C'est bien la physionomie du vrai Mithridate, telle qu'on la peut reconstituer de nos jours (1),
Dans la conduite de l'action, Racine conserve naturellement les quelques incidents fournis par l'histoire : Milhrida+e en fuite sème le bruit de sa mort et se rend au Bosphore Cimmérien ; au moment oii il prépare une grande expédition en Italie, il est trahi par son fils Pharnace qui soulève l'armée et appelle les Romains; pendant l'émeute, le héros craint d'être pris et se frappe d'un coup mortel. Telles sont dans la tragédie les données historiques. Tous les autres incidents sont causés par le caractère jaloux et soupçonneux de Mithridate. Ses deux fils, à la nouvelle de sa mort, ont déclaré leur amour à Monime. Aussi le retour du héros produit un coup de théâtre. Tout en préparant son expédition, Mithridate songe à épouser Monime et observe l'attitude de ceux qui l'entourent. Il se défie surtout de Pharnace, qui, se croyant dénoncé, pare le coup en dénonçant lui-même son frère. Mithridate s'assure de la vérité en tendant un piège à Monime. Xipharès est menacé du supplice, quand éclate la révolte; il dompte les rebelles et réussit même
Cl) Voyez Th. Reinach, Mithridate Eupator, roi de Pont. Fiimiu- Didot, 1890.
BACINB. 7
à repoussor les Romains. Mithridafo mourant lui pardonne el lui cède Moniine.
Des personnages du drame, un seul est peu intéressant : c'est justement Xipharës. Il est trop doux, trop galant, trop parfait. A la scène, c'est un grave défau que de n'en pas avoir.
Pharnace, au contraire, est bien vivant. C'est un curieux type de traître ambitieux, hautain et fourbe. Pour s'assurer un royaume, il n'hi'site pas à s'tMitendre avec les Romains contre son père et son frère. Du moins il est sincère dans son amour impérieux pour Monime :
•lusiiues à quand, madame, attendrc7.-vous mon père ?... Maître de cet l^lat (jut' mon père me laisse, Madame, c'est à moi d'accomi)Iir sa promesse. Mais il faut, croye/.-moi, sans attendre i)lus tard, Ainsi que notre hymen presser notre départ : Nos intérêts comnmns et mon cœur le demandent. Prêts à vous recevoir, mes vaisseaux vous attendent ; Et du pied de l'autel vous y pouvez monter, Souveraine des mers qui vous doivent porter.
Monime est exquise. Pure jeune lille d'ionie, elle a, sans le vouloir, inspiré une folle passion au vieux Mithridale. Ses parents ont disposé d'elle; il a fallu se résigner :
Ce fut pour ma famille une suprême loi :
Il fallut obéir. Ksclave couronnée.
Je partis ptjur l'hymen où j'étais destinée.
Soumise et triste, elle a conservé jusque dans le sérail ses vertus et ses grâces naïves. Elle est décidée à subir son destin : elle sera, puisqu'il le faut, la sultane favorite de .Mithridale. Mais voilà qu'un événement inattendu lui rend tout à coup l'espérance : on dit que le héros est mort. Monime redevient libre de son C(Rur, qu'elle peut désormais, et sans remords, écouter [lar- 1er. Pourlan' un nouveau danger la menace, l'amour
d'un homme qu'elle hait. Elle repousse Phai uace avec horreur, lui, lallié de ces Romains qui lui ont tué son père :
Je ne puis point à Rome opposer une armée..,.
Tout ce que je puis faire,
C'est de garder la foi que je dois à mon père.
De ne point dans son sang aller tremper mes mains
En épousant en vous Tallié des Romains.
Comme Pharnace prétend l'épouser de force, Monime cherche protection autour d'elle. D'instinct elle s'adresse à Xipliarès. Celui-ci promet de la défendre, et peu à peu se déclare à son tour : il aime Monime depuis bien longtemps, depuis l'époque où pour la première fois il l'a vue en lonie; mais il l'aime d'un amour délicat et respectueux. Il la protégera, mais elle sera libre de disposer d'elle-même. Monime l'écoute avec un curieux mélange de joie et de pudeur etïarouchée : un rayon de bonheur brille dans ses yeux et va éclairer sa vie. Elle aussi, et depuis longtemps, aimait Xipharès ; et elle avait en vain tâché de l'oublier depuis que ses parents l'avaient donnée à Mithridate. Elle se tait pourtant, ou tâche de se taire ; elle veut renfermer encore son secret en elle-même, avec une sorte d'effroi de l'avenir. Elle a tant souffert déjà qu'elle doute du bonheur.
Ses pressentiments avaient raison. Mithridate vit encore, le voici qui s'approche, toujours obstiné dans sa haine des Romains et dans son amour pour la jeune Grecque. Il a des droits sur elle. Monime obéira donc elle renoncera à son rêve, et suivra le vieux héros à l'autel. En vain Xipharès lui arrache l'aveu de son amour; elle ne parle que pour lui ordonner de l'oublier :
Ah! par quel soin cruel le ciel avait-il joint
Deux cœurs que l'un pour l'autre il ne destinait point I
Car, quoi que soit vers vous le pinicliaul qui in'alliro, Je vous le dis, soigneur, pour ne i)lus vous le dire, Ma gloire me rappelle et m'cnlraine à laulel, Où je vais vous jurer un silence éternel.
Comme elle se sont trop faible contre lui et qu'elle le sait i^énéreux, elle le supplie de lui venir encore en aide, cette fois en l'évitant :
Plus je vous parle, et plus, trop faible que je suis,
Je cherche à prolonj^er le péril <jue je fuis.
11 faut pourtant, il faut se faire violence ;
Et, sans perdre en adieux un reste de constance.
Je fuis. Souvenez-vous, prince, de iné^-iter ;
Et méritez les pleurs que vous m'allez coûter.
Sincère comme elle est, Monime est facilement dupe de la ruse de Mithridate. Quand on lui parle d'épouser Xi|)liarés, elle se défend mal contre la joie et trahit son secret. Mais alors la douce, la timide jeune fille ose, avec une indignation éloquente, reprocher au héros cet artifice indigne de lui :
Vous seul, seigneur, vous seul, vous m'avez arrachée
A cette obéissance où j'étais attachée ;
Et ce fatal amour dont j'avais triomphé,
Ce feu que dans l'oubli je croyais étouffé.
Dont la cause â jamais s'éloignait de ma vue.
Vos détours l'ont surpris, et m'en ont convaincue.
le vous l'ai confessé, je le dois soutenir.
Elle lui lient léte hardiment et déclare qu'après celle injure elle ne saurait l'épouser. La trahison de IMiarnace, l'attaque subite des Romains relurdent la vengeance de .Milhridale. Quand on annonce que Xipharès est mort dans la mêlée, Monime veut en finir avec la vie. Elle cherchf en vain à s'étran;:ler, quand arrive du poison envoyé par Mithridate. Monime fait bon visage à la mort. .Mais soudain accourt un officier du roi, qui arrache des mains de la jeune fille la coupe
empoisonnée : Xipharès vit encore, et Monime vivra pour lui.
Mithridate est frappant de vérité. Racine marque admirablement les deux grands traits de ce caractère : l'ennemi de Rome, le despote oriental.
D'abord l'ennemi de Rome, jamais désespéré, imposant jusque dans sa défaite. On le reconnaît dès ses premières paroles:
Enfin, après un an, tu me revois, Arbate,
Non plus, comme autrefois, cet heureux Mithridate
Qui, de Rome toujours balançant le destin,
Tenait entre elle et moi l'univers incertain.
Je suis vaincu.
A peine arrivé, il se prépare à recommencer la g-uerre, avec plus de hardiesse que jamais. Il expose à ses fils le plan de sa campagne contre Rome :
Approchez, mes enfants. Enfin Fheure est venue
Qu'il faut que mon secret éclate à votre vue.
A mes nobles projets je vois tout conspirer;
Il ne me reste plus qu'à vous les déclarer.
Je fuis : ainsi le veut la fortune ennemie.
Mais vous savez trop bien Thistoire de ma vie
Pour croire que longtemps, soigneux de me cacher.
J'attende en ces déserts qu'on me vienne chercher...
C'est à Rome, mes fils, que je prétends marcher.
Ce dessein vous surprend; et vous croyez peut-être
Que le seul désespoir aujourd'hui le fait naître.
J'excuse votre erreur ; et pour être approuvés.
De semblables projets veulent être achevés.
Ne vous figurez point que de cette contrée
Par d'éternels remparts Rome soit séparée.
Je sais tous les chemins par où je dois passer ;
Et, si la mort bientôt ne me vient traverser.
Sans reculer plus loin feffetde ma parole.
Je vous rends dans trois mois au pied du Capitole,...
Marchons; et dans son sein rejetons cette guerre
Que sa fureur envoie aux deux bouts de la terre.
Attaquons dans leurs murs ces conquérants si fiers ;
Qu'ils tremblent, à leur tour, pour leurs propres foyers.
Aniiiltal l'a prctlil, croyoïis-cii ce f^raii»! Immiiu», Jamais 011 no vaincra les I{(Mnains i\\u' dans Home. Noyons-la dans son sanp jnsItMncnl iM'|>aiidu. Bridions co Capilole où j'étais allcnilu. Détruisons ses honneurs, cl Taisons disparaître La honte de cent rois, et la mienne pcul-ùlre.
Oiiand les Romains débarquent à rini[)rovisle, Milliridate se frappe pour leur échapper. En mourant, il a du moins la consolalion de voir fuir l'ennemi :
J'ai vengeTuniversaulant que je l'ai pu :
La mort dans ce projet m'a seule interrompu.
Knnemi des Romains et de la tyrannie,
Je n'ai point de leur joug sulii l'ignominie;
Ht j'ose me flatter qu'entre les noms fameux
Qu'une jtareille haine a signalés contre eux,
Nul ne leur a plus fait acheter la victoire,
Ni de jours malheureux plus rempli leur histoire.
Le ciel n'a pas voulu qu'a<'hevanl mon dessein
Rome en cendre^ me vil expirer dans son sein.
Mais au moins qnehpiejoie en mourant nie console:
J'expire environné d ennemis (juo j'immole ;
Dans leur sang odieux j ai pu tromper mes mains.
Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.
Voici ensuite le despote oriental, défiant, soupçonneux, cruel, qui ne connaît aucun frein à ses passions.
Au milieu de ces guerres lerribles, il est resté l'amoureux obstiné que nous a peint Plutarque. Il s'irrite du froid accueil de Monime. Use croit méprisé à cause de sa défaite :
Faut il que désormais, renonçant à vous plaire, Je ne prétende jilus qui vous tyranniser? Mes malheurs, en un mot, me font-ils mé[)riser? Ah ! pour tenter oncor de nouvelles conquêtes, Quand je ne verrais pas des routes toutes prêtes, r)uand le sort ennemi m'aurait jeté plus bas, Vaincu, persécuté, sans secours, sans Ktats, Krranl de mers en mers, et moins roi que pirate, CoDscrvanl pour tous biens le nom de Mithridate,
d'après Gravcint.
MirilRIDATE.
Apprenez que, suivi d'un nom si glorieux,
Partout de Tunivers j'attacherais les yeux;
Et qu'il n'est point de rois, s'ils sont dignes de l'être,
Qui, sur le trône assis, n'enviassent peut-être
Au-dessus de leur gloire un naufrage élevé,
Que Rome et quarante ans ont à peine achevé.
lia résolu d'épouser Monime le jour même. Etonné de sa tristesse résignée, il soupçonne ses fils et tout le monde de le trahir. Dans son inquiétude jalouse, il recourt à la ruse. Quand Monime a parlé, il prépare , une vengeance terrible : sa cruauté n'épargnera pas son fils préféré, et c'est au milieu même de sa lutte contre les Romains qu'il envoie à Monime le poison.
Sa colère ne s'apaisera, ou ne semblera s'apaiser, qu'en face de la mort. Ce n'est point qu'alors il éprouve un regret; et cette fin du héros n'est point si chrétienne qu'on l'a dit. Seulement sa haine contre Rome est plus forte que sa colère amoureuse. Il va mourir : Xipharès seul peut le remplacer, et Xipharès ne survivrait pas à Monime. C'est par un effort suprême de haine que Mithridate est amené à pardonner, même à unir les deux amants. Cette belle scène est la conséquence logique de tout le caractère de Mithridate: le despote sacrifie ses rancunes jalouses à l'ennemi de Rome.
Avant de s'attaquer à cette grande figure orientale de l'antiquilé. Racine s'était comme fait la main en transportant sur la scène française les Orientaux de son temps. Bajazet et Mithridate procèdent de la même inspiration: les deux pièces ont été composées à la même époque, à peine un an d'intervalle ; elles se complètent et s'expliquent l'une l'autre. Racine n'eût peutêtre point écrilBajazet, s'il n'eût déjà songé kMithridate.
Le poète nous raconte lui-même dans sa préface comment lui vint l'idée de sa tragédie turque ;
« C'est une aventure arrivée dans le sérail, il ny a pas plus
de trente ans. M. le comte de Cv/.y élail alors amliassadenr à Consianlinople. Il lui instruit de toutes les parlicularilcs de la mort lie Haja/.i'l ; et il y a quaiititi! de pcrsonni's à la et)ur (|ui se souviennent de les lui avoir entendu conlrr lorsciirii lut de retour en France. M. le clievalier de Nantouillct est du nond)rc de ces personnes, et c esta lui (pie je suis redevaltle de cette histoire, et môme du dessein que j'ai pris d'eu furnier une tragédie. »
Cette aventure avait déjà tenté un auteur fran(;ais. Segrais, dès 16.*)7, en avait tiré une de ses nouvelles, Floi'idon ou rAmrnir iiaprudcnt. Mais il est probaltlc que Racine n'a pas connu ce conte: il n'en parle [loint, et aucun de ses cont<'mporains, à notre connaissance, n'a signalé ce rapprochement, pas même Se;:rais, qui pourtant assistait à la première représentation. Tout porte à croire que la tragédie, comme la nouvelle, est tirée directement du récit de l'ancien ambassadeur de France en Turquie.
Le sujet de Bnjazrt, c'était donc presque de l'histoire contemporaine : une intrigue du sérail de Constanlinople, où périt Bajazet en 1638. Le complot est dirigé par le grand vizir Acomat et par Hoxane, la sultane favorite, qui veulent prolitcr de l'ahsence du sultan pour le détrôner el mettre à sa place son frèr(* IJaja/.el. Iloxane aime ce jeune |)rince et veut lui donner le pouvoir, mais à condition (ju'il l'épouse. Baja/.et refuse de quitter Alalide, qu'il aime, pour Hoxane, qu'il n'aime pas. La sultane, pour se venger, le fait mettre àniort, et est frap{)ée elle-même par un émissaire du sultan.
Racine fait remarquer dans sa préface qu'il s'est efforcé d'observer les mœurs turques :
« La principale chose k quoi je mt; suis attaché, c'a éld' de ne rien changer ni aux nio-urs ni aux coutumes de la nation; et j'ai pris soin de ne rien avancer qui ne tiU confV)rm(' a l'histoire des Turcs et a la nouvelle Relation de l'empire ottoman, que I on a traduite de l'ançlais. »
Cependant Donneau de Visé et d'autres s'avisèrent de contester l'exactitude du poêle, même l'existence de Bajazet, Racine répondit dans une seconde préface,, qui ut publiée quelques années plus tard ; il donna celte fois une dissertation en règle sur l'histoire et les mœurs de la Turquie. 11 disait, par exemple :
« Time semble qu'il suffit de dire que la scène est dans le sérail. En effet, y a-t-il une cour au monde où la jalousie et l'amour doivent être si bien connus que dans un lieu où tant de rivales sont enfermées ensemble, et où toutes ces femmes n'ont point d'aulre étude, dans une éternelle oisiveté, que d'apprendre à plaire et à se faire aimer? Les hommes vraisemblablement n'y aiment pas avec la même délicatesse. Aussi ai-je pris soin de mettre une grande différence entre la passion de Bajazet et les tendresses de ses amantes. Il garde, au milieu de son amour, la férocité de la nation. Et si l'on trouve étrange qu'il consente plutôt de mourir que d'abandonner ce qu'il aime et d'épouser ce qu'il n'aime pas, il ne faut que lire l'histoire des Turcs ; on verra partout le mépris qu'ils font de la vie ; on verra en plusieurs endroits à quels excès ils portent les passions. »
Racine a raison, et l'on trouve dans sa pièce une curieuse peinture des mœurs de l'Orient. D'abord il a fort habilement inséré dans le dialogue une foule de détails très caractéristiques. Les allusions fréquentes à Soliman et Roxelane, la porte des tiouveaux sultans, la loi du se' rail, V€tenda?'d du prophète, ces gardes qui surveillent tous les pas de Bajazet, ces murs qui ont des oreilles, le nègre Orcan, le lacet àes étranglements, le conseil des ulémas, les muets, les janissaires : voilà presque de la couleur locale. Mais ce n'est pas tout. En réalité, rien de plus oriental, de plus turc, que l'action et les caractères : ce complot de sérail oii personne ne songe à l'intérêt public, cette conspiration d'un grand vizir et d'une sultane, cette terrible étiquette qui sous peine de mort empêche Roxane de s'entretenir librement avec Bajazet et d'où sort le malentendu , cet amour tout sensuel de la sultane, cette duplicité de tous les autres personnages,
ce dt'Hain do la mort, colle grande tnrrir qui faisait sn rc^cricr M"" de Sévigné.
Avant le lever du rideau, tout a été préparé j)ar Acomal. Mais dans le drame lui-mAme les incidents sont amenés par le déveldjipement du caractère de Hoxane. Jusqu'alors liajazet ne s'est |)as expliqué luimême : tout s'est fait par l'intermédiaire d'Alalide. Hoxane doute un peu de la sincérité du prince. Avant de le délivrer et de le couronner, elle veut le forcer à déclarer son amour et à le lui prouver en ré[)Ousant. Bajazet se dérobe. Les soupçons de Roxane grandissent. Pour éclaircir le mystère, elle annonce à Alalide qu'elle va faire périr le prince. Atalide se trahit. Dans sa colère jalouse, Roxane abandonne Rajazet aux muets.
Acomal est dessiné avec une étonnante sûreté de main. On le counaît tout entier dès la scène d'exposition. Il est l'auteur de cette intrigue, qui doit affermir son pouvoir et peut-être sauver sa tète. Le chef-d'œuvre d'Acomat, c'est d'avoir réussi à rendre la sultane éperdument amoureuse d'un prince (ju'elle n'a jamais vu. Rien n'existe pour le vizir que l'intérêt de son ambition. 11 n'a aucun scrupule, il se rit des serments :
... Ne rougisse/, point : le sang des Ottomans Ne doit point en esclave obéir aux serments.
Il a tout calculé, tout prévu. Par Roxane il est maître dans le sérail. Même il a l'appui des prêtres. Si le complot réussit, il sait que les janissaires se déclareront pour lui. En cas d'échec, ou de conlre-temps, à toute heure un vaisseau l'attend dans le port. Par politique, et pour assurer sa situation, il veut épouser une femme qui ajipartienne à la famille de ses maîtres ; il a choisi Atalide, dont au fond il ne se soucie guère :
Voudrais-tu qu'à mon Age
Je fisse de l'amour le vil apprentissaf;*' ? Qu'un cœur qu'ont endurci la latiguc ri les ans Suivit d'un vain j)laisir les conseils imi)rudents ?
C'est par d'autres attraits qu'elle plaît à ma vue : J'aime en elle le sang dont elle est descendue. Par elle Bajazet, en m'approchantde lui, Me va, contre lui-même, assurer un appui... S'il ose quelque jour me demander ma tête..., Je ne m'explique point, Osmin, mais je prétends Que du moins il faudra la demander longtemps.
Il faut voir Acomat à l'œuvre au moment le plus critique, quand tout son plan paraît détruit par les emportements de Roxane. La sultane, toute frémissante, vient de lui montrer le billet de Bajazet à Atalide. Le vizir a feint une grande indignation. Mais, resté seul avec son confident Osmin :
Que veux-tu dire ? Es-tu toi-même si crédule Que de me soupçonner d'un courroux ridicule? Moi, jaloux ! Plût au ciel que me manquant de foi L'imprudent Bajazet n'eût ofï'ensé que moi I
Et, comme Osmin lui demande pourquoi il n'a pas cherché à défendre Bajazet :
Eh ! la sultane est-elle en état de m'entendre ? Ne voyais-tu pas bien, quand je Fallais trouver. Que j'allais avec lui me perdre ou me sauver?
Osmin l'engage à sacrifier Bajazet pour faire sa paix avec le sultan. Alors Acomat :
Roxane en sa fureur peut raisonner ainsi :
Mais moi qui vois plus loin, qui, par un long usage,
Des maximes du Irone ai fait l'apprentissage.
Qui d'emplois en emplois, vieilli sous trois sultans,
Ai vu de mes pareils les malheurs éclatants,
Je sais, sans me flatter, que de sa seule audace
Un homme tel que moi doit attendre sa grâce.
Et qu'une mort sanglante est l'unique traité
Qui reste entre 1 esclave et le maître irrité.
i:;s RACîNE
D'ailleurs, rien n'est désespéré:
Bajazel vit cnror : pourquoi uous étonner ? Acomatde plus loin a su le ramener.
La conspiration d'Acomat échoue, mais non par la faute du vizir. Las de voir tout compromis par ses alliés, il s'est décidé à agir seul. Quand il s'est rendu maître du sérail, il trouve liaja/et assassiné. Désormais la lutte serait sans objet. Acomat va se retirer sur son vaisseau, mais avec les honneurs de la guerre, et tout prêt à recommencer un jour; car il emmène une troupe de partisans.
Alalide et lîajazet ne se soucient guëre des combinaisons du vizir, lis ne s'occupent que de leur amour, et par là contrecarrent tous les projets d'Acomat.
Bajazet paraît trop galant et trop indécis. 11 se prête trop aisément à la comédie de l'amour pour Roxane. 11 a beau répondre assez froidement aux avances de la sultane : elle est en droit de conclure qu'il n'est pas loin de l'aimer. Sa conduite a quelque choee de louche qui n'est point d'wn grand cœur ni m(''m«' d'un Darfait honnête homme. Son excuse, c'est qu'il a peur ce causer la perte d'Atalide ; c'est aussi que pour son compte il ne redoute rien, il le dit du moins :
La mort n'est point pour moi le comble dos disj^ràces; J'osai, tout jeune encor, la chercher sur vos traces ; Et l'indigne prison où je suis renfermé A la voir de plus près ma même accoutumé.
Et c'est parce mépris de la mort que Bajazel, malgré tout, est bien turc.
Atalide est une figure un peu effacée, touchante pourtant dans son abnégation amoureuse. p]levée avec Bajazet dans le sérail, elle a eu pour lui d'abord une amitié d'enfant, qui, peu à peu, l'âge venant, s'est transformée en une tendre sympathie, puis en un
amour profond, capable de tous les dévouements comme de toutes les délicatesses. Elle ne demanderait (]u'à vivre ignorée avec l'homme de son choix. Mais Bajazet est du sang" des sultans : sa vie sera menacée quelque jour, elle l'est déjà; il n'y a de salut pour lui que s'il monte au premier rang. Voilà ce qui rend Atalide ambitieuse pour son amant. Elle-même l'engage à ménager Roxane, qui peut le couronner ou le perdre. Bien plus, elle se résigne à jouer entre eux un rôle équivoque, à porter de l'un à l'autre des mots d'amour Même elle est prête à se sacrifier réellement, à jeter Bajazet dans les bras de Roxane :
Je n'examine point ma joie ou mon ennui ; J'aime assez mon amant pour renoncer à lui.
Longtemps x\talide réussit à étouffer en elle toute inquiétude jalouse. Mais au moment du sacrifice suprême, le cœur lui manque:
La sultane est contente ; il l'assure qu'il l'aime. Mais je ne m'en plains pas, je l'ai voulu moi-même. Cependant croyais-tu, quand, jaloux de sa foi, Il s'allait plein d'amour sacrifier pour moi ; Lorsque son cœur, tantôt m'exprimant sa tendresse. Refusait à Roxane une simple promesse ; Quand mes larmes en vain lâchaient de l'émouvoir; Quand je m'applaudissais de leur peu de pouvoir. Croyais-tu que son cœur, contre toute apparence, Pour la persuader trouvât tant d'éloquence?
Pour comble de malheur, même ce sacrifice sera inutile. Roxane saura lui arracher son secret; Atalide causera, sans le vouloir, la mort de son amant, et de cette imprudence elle se punira comme d'un crime. Ce personnage est intéressant par lui-même et assez vivant; surtout il est utile au drame en éveillant et déchaînant les fureurs jalouses de Roxane.
Roxane est dans le drame l'antithèse d'Acomat.
L'uu tait tout par calcul ; l'aiilrc lu» sait qn'olxir h sa passion im}»lacal)le el sensiirllc. Par ses ompitrlonicuts, ses exigences el ses caprices, la sultano d(''joue une à une toutes les mesures du vizir. IndifTérenle à tout le reste, elle met sa puissance, ses g(''nérosités, ses ruses, son àme, au service de sa passion. Elle veut, coûte que coûte, l'homme qu'elle aime. Mais elle a beau chercher à se tromper elle ml^me sur les sentiments de lîajazet, elle y voit plus clair qu'elle ne voudrait. Elle a juré de savoir ce qui en est; et c'est là le ressort du drame. Elle a jusqu'ici pris plaisir à ^tre dupe de la comé<lie amoureuse que lui jouaient Alalide et liajazel. Pourtant elle avait de vagues soup(;ons, qu'elle veut maintenant éclaircir. Elle entend désormais que Bajazet se prononce. S'il cherche des fauxfuyants, elle le menace; et, pour se venger, elle ne reculera devant rien :
Mais avez -vous prévu, si vous ne m'épousez.
Les périls plus certains où vous vous exposez?
Songez-vous que, sans moi, tout vous dfvient contraire ?
Que cest à moi surtout qu'il importe de plaire?
Songez-vous que je tiens les port(3s du palais ;
Que je puis vous louvrir ou fermer pour jamais ;
Que j'ai sur votre vie un empire suprême ;
Que vous ne respirez qu'autant que je vous aime?
Et, sans ce même amour, qu'oflenscnt vos relus,
Songez-vous, en un mot, que vous ne seriez plus?
Peu à peu les soupçons de lloxane se précisent. Elle devint' quelque ruse, et pourdémasquer les traîtres, elle se décide à ruser aussi, elle si franchn jus(jue-là. Huand elle sait tout, sa fureur s'augmente de jalousies rétrospectives :
Avec quelle insolence et quelle cruauté IIs.se jouaient tous deux de ma crédulité I
Elle saura se venger du moins, et en vraie sultane,
habituée à voir couler le sang; il faudra qu'Atalide assiste au supplice de Bajazet:
Toi, Zatime, retiens ma rivale en ces lieux.
Qu'il n'ait, en expirant, que ses cris pour adieux.
Qu'elle soit cependant fidèlement servie ;
Prends soin d'elle : ma haine a besoin de sa vie.
Ah ! si pour son amant facile à s'attendrir,
La peur de son trépas la fit presque mourir.
Quel surcroît de vengeance et de douceur nouvelle
De le montrer bientôt pâle et mort devant elle,
De voir sur cet objet ses regards arrêtés
Me payer les plaisirs que je leur ai prêtés ! '
Mais elle ne peut se décider à frapper celui qu'elle aime avant une explication suprême ; elle lui reproche durement, et justement, sa duplicité:
Je ne vous ferai point des reproches frivoles :
Les moments sont trop chers pour les perdre en paroles.
Mes soins vous sont connus : en un mot, vous vivez ;
Et je ne vous dirais que ce que vous savez.
Malgré tout mon amour, si je n'ai pu vous plaire,
Je n'en murmure point; quoiqu'à ne vous rien taire,
Ce même amour peut-être, et ces mêmes bienfaits,
Auraient dû suppléer à mes faibles attraits.
Mais je m'étonne enfin que, pour reconnaissance,
Pour prix de tant d'amour, de tant de confiance,
Vous ayez si longtemps, par des détours si bas.
Feint un amour pour moi que vous ne sentiez pas.
Elle offre de le sauver encore; mais elle dictera les conditions :
Pour la dernière fois, veux-tu vivre et régner ?... Ma rivale est ici : suis-moi sans diflerer ; Dans les mains des muets viens la voir expirer ; Et, libre d'un amour à ta gloire funeste, Viens m'engager ta foi : le temps fera le reste. Ta grâce est à ce prix, si tu veux l'obtenir.
Frémissante de colère et d'amour, elle attend la ré-
162 RACINK
ponse de liaja/ct. [.es muets se licniKMit denii'n' la porte, lacel (M1 main ; malli«Hir à (jiii sortira ! — Bajazot refuse. « Sortez j), dit Hoxane. Sur ce mot terrible Unit vraiment le drame : Koxane peut mourir à son tour, elle n'a plus de raison de vivre.
nAciNK KT r.A Rinr,R.
Les Oébreux de Racine sont encore de vrais Orientaux. Tout le sujet à'Esther, comme celui de fiajazrt, se ramène à une intrigue de sérail ; Athalie fait songer à bien des reines d'Orient, et Joad est proche parent d'Acomat. Mais dans les drames sacrés de Racine, outre l'Orient profane, il y a l'Orient biblique et le Dieu d'Israël. Il y a aussi, dans la mise en œuvre, de grandes nouveautés, les hardiesses de la décoration, la musique, le chant, les chœurs, même le surnaturel et l'esprit religieux du théâtre grec. Tout cela s'annonce dans Esther et se déploie merveilleusement dans Athalie.
Racine avait beaucoup étudié la Bible. Il avait chez lui, nous le savons, plusieurs éditions savantes des livres saints, même des ouvrages d'exégèse. iNous possédons de lui des remarques, des réflexions pieuses, des commentaires sur divers passages de l'.^criture. Tout jeune, pendant son séjour à Port-Royal et à Uzès, il avait lu, relu et annoté l'Ancien et le IVouveau Testament. Pendant les dernières années de sa vie, la Bible était son livre de chevet. C'est là qu'il trouva le sujet de ses deux derniers drames.
Chrétien convaincu et soumis comme il l'était, il dut s'interdire toute invention romanesque, toute modification importante aux données de l'histoire sainte et aux caractères. Ecrivant pour les jeunes filles
de Saint-Cyr, il dut choisir des sujets étrangers à l'amour profane ; il chercha et trouva ailleurs la matière de son drame, oii Dieu devint l'acteur principal. Au poète on demandait aussi des chants, des morceaux lyriques. Par ces exigences, qui auraient sans doute eiïiayé ou égaré un génie moins souple, Racine se trouva comme transporté hors de son temps et placé dans des conditions analogues à celles où écrivaient les grands poètes dramatiques de la Grèce. Avant de mourir, il eut la fortune de réaliser le rêve de toute sa vie : imiter, peut-être égaler Sophocle.
Dans les deux tragédies sacrées de Racine s'agitent également les destinées du peuple élu de Dieu ; ce sont deux crises de l'histoire des Hébreux, où il y allait de l'avenir d'Israël et de l'accomplissement des promesses divines. Esther nous conduit à Suse au temps de la captivité ; Athalie nous ramène au royaume de Juda, dans le temple même de Jérusalem.
On connaît le sujet à'Esther. Les Hébreux, déportés en masse dans la vallée de l'Euphrate, sont menacés d'une nouvelle et plus terrible catastrophc-^man, pour se ^'enger diijuif Mardochée^ a obtenu du roi de Perse, Assuérus, l'ordre de massacrer tous les Israélites de la contrée. Mais Mardochée, à l'insu d'Aman, se trouve être l'oncle de la reine Esther. Celle-ci, pour sauver ses compatriotes, révèle à Assuérus le secret des intrigues d'Aman. Le roi ordonne le supplice de son ministre, accorde sa place à Mardochée et fait grâce à tous les Juifs.
Kien dans ce drame n'est de l'invention de Racine. Sauf « deux ou trois traits d'Hérodote pour mieux peindre Assuérus », il n'a fait que découper en scènes le récit du Linre d Esther. Lui-même a signalé ce caractère de sa pièce :
« Il me sembla que, sans altérer aucune des circonstances tant soit peu considérables de l'Écriture sainte, ce qui serait,
1 fi4 RACINE
à mon avis, une espèce de sacrilt-ge, je pourrais remplir Inule mon action avec les seules scènes que Dieu lui-même, pour ainsi dire, a préparées. »
(Préface d'Esthcr.)
E'^thrr n'est pas une vraie trag^'dJe, au sens moderne du mol. D'après le PriviUuje royal accord»'' aux dames deSainl-Cyr, c'est « un ouvrage depoésie, tiré de l'Ecriture sainte, et propre à être récité et à ^tre chanté. » Voilà bien la déliuilion A' Esther : c'est un cliajiitrc de l'Ecriture sainte, présenté sous forme dramatique.
De là certaines libertés qui donnent à cette pièce une physionomie à part dans l'œuvre du maître. D'abord elle a seulement trois actes. Puis, comme Racine le fait lui-même remarquer, l'unité de lieu n'y est pas slric'.ement observée. Le décor change à chacun des actes : de l'appartement d'Eslher. on passe à la salle du trône dans le palais d'Assuérus, pour revenir aux jardins d'fisther. Il est curieux de constater ici ce goût du spectacle, presque étranger aux drames profanes de Racine.
Enfin le poète admet dans sa tragédie des morceaux lyriques : il revient ainsi à une tradition presque complètement perdue depuis longtemps, et dont on trouve seulement le souvenir dans les Stances du Cid et de Polyeiicte.
hsther marque donc un retour à l'ancienne liberté théâtrale. C'était en même temps, et surtout se rapprocher des conditions scéniques de la tragédie grecque. Racine a lui-même signalé ce rapport :
« J'entrepris donc la chose : et je mapcrçus qu'en travaillant sur le plan (juon m'avait donné, jexêrulais en quelque sorte un dessein (jui m'avait souvent passé dans l'esprit, qui était de lier, comme dans les anciennes tragédies grecques, le chœur et le chant avec l'action, et d'employer à chanter les louanges du vrai Dieu cette partie du cliœur que les païens employaient à chanter les louauges de leurs fausses divinités. »
L'analogie s'observe dans bien des détails. N'avonsnous pas ici un Prologue^ tout comme dans les pièces d'Euripide?
Si Esther est bien réellement, comme l'a voulu Racine, une sorte de tableau historique d'après l'Ecriture sainte, il ne faut pas s'étonner que l'action n'y soit point conduite comme dans un vrai drame. Les incidents ne sortent pas ici des caractères. En réalité, tout dépend du caprice d'Assuérus : ce qui est très conforme aux mœurs orientales, mais peu dramatique, même peu vraisemblable à la scène. On ne trouve point dans, Esther cette profondeur de l'observation psychologique à laquelle nous a habitués Racine. Les personnages n'y sont que des instruments dans la main de Dieu. Mais ils n'en sont pas moins, historiquement, d'une étonnante exactitude : nous sommes bien réellement à Suse dans le palais des rois de Perse.
Assuérus est un vrai roi des contes arabes. On sait comment il s'y est pris pour choisir une femme :
De l'Inde à l'Hellespont ses esclaves coururent • Les filles de l'Egypte à Suse comparurent ; Celles même du Parthe et du Scythe indompté Y briguèrent le sceptre offert à la beauté.
Dans ses accès de terreur superstitieuse, Assuérus s'en rapporte au congrès des devins de Chaldée :
Entre tous les devins fameux dans la Chaldée, Il a fait assembler ceux qui savent le mieux Lire en un songe obscur les volontés des cieux.
Il veut le bien, mais il est entouré de serviteurs et de ministres intéressés à lui cacher la vérité. Dès qu'il soupçonne qu'on ne lui a pas tout dit, il cherche à s'éclairer. Il se fait apporter les annales de son règne, quelque chose comme ces plaques de terre cuite qu'on découvre de nos jours en Assyrie ;
166 RACINB
Il s'est fait apporter ces annales célèl»res
Oii It's lailstlf son rt'j^ne, avec soin amassés, Par (io lidt'Ics mains cliaiine jonr sont tracés.
Assiiénis a lorii;teni[)S oublié Mardocliéç et l'a laissé se niorfoiulrc à la j)orle de son palais. Tout à coup il le comble d'hoiiiieurs, et profite de l'occasion })our rabaisser l'orgueil de son ministre. Puis il offre à Esllier, par caprice, la moitié de son royaume :
Tons vos désirs, Eslher, vous seront accordés; Dussie/.-vous, je Tai dit, et veux bien le redire, Demander la moitié de ce puissant empire.
Mais il serait dangereux de vouloir prendre au motlo despote. A la fin de la pièce, Assuérus fait pendre son premier ministre, donne sa place et ses biens à un mendiant, fait grâce aux Juifs, mais les autorise à se venger sur leurs ennemis :
Je te donne d'Aman les biens et la puissance : Possède justement son injuste opulence.
Je romps le joug l'iincslo où les Juifs sont soumis; Je leur livre le sang de tous leurs ennemis.
Les Juifs profitèrent si bien de la permission qu'avant de partir pour Jérusalem ils massacrèrent soixantequinze mille personnes. Ainsi Assuérus reste cruel jusque dans sa clémence; même dans ses actes de justice, il porte la fantaisie sanguinaire d'un roi d'Orient. Vraiment ne dirait-on pas une figure des Mille et ime 7iui/s ?
Aman, qu'Assuérus traite si mal, était pourtant son digne ministre. C'est un ancien esclave :
Dans les mains des Persans jeune enfant apporté, Je gouverne l'empire où je fus acheté.
Dur comme un parvenu, vaniteux comme un nabab,
ce qu'il aime surtout du pouvoir, ce sont les apparences puériles, les témoignages de respect, les génuflexions du solliciteur et du passant. Aman déteste Mardochée pour des raisons bien singulières et bien orientales. Tout ce qu'il reproche à ce vieux Juif déguenillé, c'est de n'aimer pas à plier le genou :
En vain de la faveur du plus grand des monarques Tout révère à genoux les glorieuses marques ; Lorsque d'un saint respect tous les Persans touches N"osent lever leurs fronts à la terre attachés, Lui, fièrement assis, et la tête immobile. Traite tous ces honneurs d'impiété servile. Présente à mes regards un front séditieux.
Pour se venger d'un pauvre homme, qu'il pourrait faire bàtonner à son aise, ce vizir veut massacrer tout un peuple. Il est habile pourtant, et sait comment l'on en fait accroire à un monarque crédule, jaloux de son pouvoir et tremblant pour sa vie :
Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus ; J'inventai des couleurs, j'armai la calomnie. J'intéressai sa gloire : il trembla pour sa vie. Je les peignis puissants, riches, séditieux ; Leur dieu même ennemi de tous les autres dieux.
Il sait qu'autour de lui bien des haines le guettent ; et il n'en croit que trop les conseils de sa femme :
Enfin la cour nous hait, le peuple nous déteste... Où tendez-vous plus haut ? Je frémis quand je vol Les abîmes profonds qui s'offrent devant moi... La chute désormais ne peut être qu'horrible. Osez chercher ailleurs un destin plus paisible: Regagnez l'Hellespont et ces bords écartés Où vos aïeux errants jadis furent jetés... La mer la plus terrible et la plus orageuse Est plus sûre pour nous que cette cour trompeuse.
Aman va pourtant chez Esther; car il serait plus dan-
gert'ux lie se tenir à l'écart. Lors(ju'il se voit ilécDuvert, il montre à nu toute sa l;\cheté native. Il se jette aux pieds d'Hsllier, se déclare le protecteur des Juifs, s'oiïre à faire massacrer leurs ennemis :
Les intérêts des Juifs déjà me sont sacrés. Parlez : vos ennemis aussitôt massacrés, Victimes delà foi ({ue ma bouche vous jure, De ma fatale erreur répareront l'injure. Quel sang demandez-vous?
Pour peu qu'on l'en pressât, Aman croirait au Dieu d'Israël, et sincèrement peut-être ; car le Dieu d'Israël esl le plus fort.
Mardochée est juif de la tête aux pieds, et à l'àme. C'est bien l'homme de l'Ancien Testament, tout à son Dieu, et pour qui rien n'existe en dehors d'Israël. S'il a poussé sa nièce dans le sérail du roi de Perse, s'il se réjouit de la voir devenue la sultane favorite, c'est uniquement pour le profit qu'en tireront ses compatriotes. Il s'étonne, il s'indij^ne même des hésitations d'Esther, lui dicte sa conduite, et parle ferme au nom de son Dieu :
Quoi ! lorsque vous voyez périr votre patrie,
Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie !
Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le counnux !
Esther peut se définir par ces deux mots qui résument toute sa vie : c'est une Juive devenue sultane en Perse.
Elle raconte naïvement l'histoire de son élévation subite :
Kniin, on m'annonça l'ordre d'Assuérus.
Devant ce fier monarque. Elise, je parus... De mes faibles attraits le roi parut frappé : Il m'observa longtemps dans un sombre silence; Et le ciel, qui pour moi lit pencher la balance,
RACINE ET LA BIBLE \Qd
Dans ce temps-là, sans doute, agissait sur son cœur. Enfin, avec des yeux où régnait la douceur : « Soyez reine », dit-il ; et, dès ce moment même, De sa main sur mon front posa son diadème.
Dans tout le rôle d'Esther on ne trouve pas pour le roi un seul mot d'amour. Pour elle, comme pour toutes les femmes du sérail, il est simplement le maître, le sultan. Elle ne parle de lui qu'en tremblant. Elle s'évanouit de peur en sa présence. Quand elle reprend ses sens, elle s'étonne de ne pas le voir lancer la foudre;
Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte
L'auguste majesté sur votre front empreinte ;
Jugez combien ce front irrité contre moi
Dans mon âme troublée a dû jeter d'effroi :
Sur ce trône sacré qu'environne la foudre
J'ai cru vous voir tout prêt à me réduire en poudre.
Esther est une vraie sultane, mais une sultane juive. Elle s'en remet de tout sur son Dieu, le Dieu d'Israël, maître du ciel et de la terre, toujours occupé à punir ou défendre le peuple élu; pour sauver ses compatriotes, elle ne compte que sur la prière :
0 mon souverain Roi, Me voici donc tremblante et seule devant toi !.., J'attendais le moment marqué dans ton arrêt, Pour oser de ton peuple embrasser l'intérêt. Ce moment est venu : ma prompte obéissance Va d'un roi redoutable affronter la présence.
Elle parle de son Dieu en fille de Juda :
Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux, N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux : L'Eternel est son nom, le monde est son ouvrage ; Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage. Juge tous les mortels avec d'égales lois. Et du haut de son trône interroge les rois.
1 70 BACINE
Des plus fermes EUils la chnlo épotivaiil.iltlo,
Oiiaiid il veul. n'est qu'un jeu de sa main redoulalile.
C'est h\ l'originalité d'EslIicr dans le sérail du roi de. Perse. Pour tout le reste, elle n'est point déjiavséc à Suse. Elle est inaccessible à la pitié, implacable dans sa baine. Elle ne trouve pas un mot pour sauver Aman du supplice et des milliers d'bommes du massacre.
Tous les personnages de la trai^édie sont donc très vrais bistoriquement. Malgré cela, peul-ôtre à cause de cela, ils sont peu dramatiques. Ils sont trop simples, trop entiers j)our être bien vivants à la scène, (^e qui donne de l'unité, même un peu de vie au drame, cVst ce personnage invisible et présent, le Dieu d'Isratd, qui d'un bout à l'autre mène l'action. C'est lui qui fait parler Mardocbée, qui fait agir Esther, qui toucbe le cœur d'Assuérus, qui épouvante Aman et le frappe. Ce Dieu, qui conduit tout sans se montrer lui-même, on le rencontre pourtant dans tout le drame : il est comme rendu visible par le clueur. En cela, Racine a vérilablemenl dérobé à Sophocle un de ses secrets : .If'bovah joue dans Estlirr le rôle de la Fatalité dans OEiliiir- Roi. Le cbœur des jeunes Israélites est à la fois léuKjin de l'action et acteur. Il se mêle à l'entretien d'EsIber cl de Mardorliée. Il accompagne Estber dans la salle du trône. Pendant que la reine avec Assuérus assiste derrière un voile à la délibération des astrologues, le cbeRur appelle au secours de son peuple le Dieu d'Israël :
Dieu d'Israël, dissipe enfin celle ombre. Des larmes de tes saints quand seras-tu touché ?
Quand sera le voile arraché Qui sur tout i univers jette une nuit si sombre? Dieu d'Israi'l. dissipe enfin celte ombre : Jus(iu";i (|uand seras-tu caché?
pendant )e banquet, les groupes d'Israélites se tinnnenl dans les jardins. Elles guettent l'arrivée d'Aman,
s'enfuient à son approche. Puis, Elise donne le signal des chants :
Chères sœurs, suspendez la douleur qui vous presse. Chantons, on nous l'ordonne ; et que puissent nos chants Du cœur d'Assuérus adoucir la rudesse, Comme autrefois David, par ses accords touchants. Calmait d'un roi jaloux la sauvage tristesse !
Et il ne s'agit point là d'un cantique banal. Ces stances alternées, chantées d'abord par une voix, puis reprises par tout le chœur, annoncent l'approche de Jéhovah" qui dissipera les calomnies et changera l'âme du despote. Enfin, quand Esther l'emporte, quand Israël est sauvé, le chœur éclate en un chant de triomphe, en un magnifique concert d'actions de grâces :
J'ai vu l'impie adoré sur la terre.
Pareil au cèdre, il cachait dans les cieux Son front audacieux.
Il semblait à son gré gouverner le tonnerre.
Foulait aux pieds ses ennemis vaincus.
Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus.
Logiquement, aussi bien que dans la réalité chronologique, Esther est comme une préparation, une ébauche à^Athalie. En travaillant une première fois pour Saint-Gyr, Racine s'était affranchi de certaines conditions un peu étroites du théâtre de son temps. Guidé par la Bible et par Sophocle, il avait entrevu une nouvelle conception du drame, oh l'on suivrait fidèlement la tradition historique, où l'on ne serait plus nécessairement asservi à la peinture un peu monotone de l'amour profane, oii s'encadreraient sans effort le chant et les chœurs, oii l'illusion théâtrale se compléterait par l'exactitude du décor, et l'étude des âmes parla beauté vraie du spectacle, oii passerait enfin comme un grand souffle d'esprit religieux. Tout cela était déjà dans Esther ; mais il y manquait précisément ce qui
17L' KAOINK
avait (.Hé autrefois l'essentiel de RaciiK', l'analyse de la passion et la lo^ii]iio du drame. La suprême oi i^^inalilé d'Al/tdlic, c'est d'^^tro aussi ljil)li(jue pour le fond, aussi grecque quEsther pour la forme, et d'être en même temps un superbe drame |)sycliol<»jii(|ue, où tous les personnai^es, (juoique sous l'œil do Dieu, vivent réellement d'une vie propre et se meuvent dans l'indépendance de leurs passions.
Racine a délini lui-môme dans sa préface le sujet d'Athalie :
a Elle a pour sujet Joas reconnu et mis sur le trône ; et j'aurais di1,dans les règles, l'iiililulcp Joas. Mais la pluj)art (lu inonde non ayant entendu parler que sous le nom d'Allinlie, je n'ai pas jugé à propos de la leur présenter sous un autre titre, puisque d'ailleurs Aliialie y joue un personnage si considérable, et que c'est sa mort qui teiniinc la pièce. »
Ici encore le poète s'est conformé scrupuleusement aux données de l'Ecrilure. Nous possédons de lui des Remarques sur Athalie. On y voit avec quel soin il avait étudié son sujet et combien il se préoccupait d'éviter toute erreur bistori(jue. Outre la liible, il se rél'èie au Talmud, aux travaux de l'anglais Lip;hlfood, au Discours sur f histoire universelle de Bossuet, à la traduction de V Histoire des Juifs de Josèpbe par Arnauld d'Andilly, à la lîible de Saci, et à une foule d'auteurs ecclésiastiques. La préface de la pièce, qui est un modèle de précision savante, renferme de curieuses dissertations historiques sur le royaume de .luda, sur le temple de Jérusalem, sur les prêtres et les lévites, sur la vie d'Alhalie, sur le caractère, l'Age et le rôle des personnages, enfin sur le cliouir et la prophétie de Joad. On ne saurait mieux approfondir un sujet. Aussi Racine a-l-il admirablement rendu dans sa tragédie les traits principaux de la civilisation juive à l'époque où se [)asse l'action.
Dans Atluilie encore, et même plus que dans Esther^
se montre le souci du spectacle, de la décoration vraie. Tout se passe dans un temple, comme pour VIo)i d'Euripide ; mais c'est le temple de Salomon, qui résume toute l'histoire religieuse des Hébreux. Il est décrit, au courant de l'action, en quelques traits précis. Tous les personnages y font de fréquentes allusions : ces murs parlent non seulement à leurs yeux, mais à leur âme. C'est que ce temple protège le vrai Dieu et ses prêtres et le roi légitime contre les entreprises de la reine usurpatrice et sacrilège. Naguère tout le peuple d'Israël, aux jours de fête, y apportait la dîme. Maintenant les prêtres offrent seuls le sacrifice ; autour du temple, les lévites en armes montent la garde; et les chœurs de jeunes filles, confiants ou affolés, y passent en chantant. Par un prodige d'art, le décor même joue un rôle dans l'action. Le principal personnage, Joad, se sert du spectacle pour frapper les esprits. Aussi avec quel soin il surveille lui-même la mise en scène ! Il distribue aux lévites les lances et les épées que David a consacrées autrefois après sa victoire sur les Philistins. II ordonne à Josabeth de préparer le diadème. Et voici venir le glaive de David, le livre de la loi, le bandeau royal. Josabeth essaie le diadème sur la tête de Joas. Autour du livre saint s'échangent les serments. Enfin, au dernier acte, c'est par un double décor que le poète traduit aux yeux son magnifique coup de théâtre. Quand Athalie entre, le temple a sa physionomie ordinaire. Soudain, un rideau se tire et découvre l'intérieur du sanctuaire : Joas sur son trône ; à droite, sa nourrice agenouillée ; à gauche, un chef de lévites, l'épée à la main; à genoux sur les degrés, Zacharie et Salomith ; sur les côtés, plusieurs lévites, le glaive nu. Toute cette décoration (ï Athalie est d'autant plus belle qu'elle symbolise l'action même.
Il y a dans la tragédie comme deux drames, l'un terrestre, l'autre divin, qui s'expliquent l'un l'autre et se complètent.
Le drame politique n'est pas seulement conforme à
Thistoire ; il est encore très vraisemblable, simple el naliircl tians les moyens (iraniati(|Ut'S, vrai d'uncî vrrilé iiiiinaine.
Uq prêtre ambitieux sonu^e à proclamer un prétendant. H entre bien des éléments profanes dans le loyalisme obstiné de .l()ad. Des intérêts de son Dieu il ne sépare point ceux de sa caste. S'il montre lanl d'intré[»idilé dans son dévouement à la race de David, c'est <iue, seul, le roi légitime rendra au grand prêtre de Jéhovali la place qui lui apparlient dans l'Etat. Dès le début, Joad laisse voir clairement sa pensée :
Il faut que sur le trône un roi soit élevé.
Qui se souvienne un jour qu'au rang de ses ancêtres
Dieu l'a fait remonter par la main de ses prêtres.
Avant de couronner Joas, il a soin de lier le jeune roi par un serment. Ce qui légitime l'ambition de Joad, c'est sa foi ardente dans la bonté de sa cause, dans la volonté nettement exprimée de son Dieu :
Et comptez-vous pour rien Dieu, qui combat pour nous ?
Dieu, qui de loiplielin protège l'innocence.
Et fait dans la faiblesse éclater sa puissance;
Dieu, qui hait les tyrans, et qui dans Je/.raël
Jura d'exterminer Actiab et J('7.al)el ;
Dieu, qui, frajtpant Jorain, le mari de leur fdle,
A jusfjue sur son tils poursuivi leur famille ;
Dieu, dont le bras vengeur, pour un temps suspendu,
Sur cette race impie est toujours étendu ?
Ce prêtre exalté est de la grande race des conspirateurs : il en a les petites habiletés, les violences soudaines, les ruses, les hardiesses. Jusqu'au moment d'agir, il a su ménager Athalie, ne point la pousser à bout, endormir les soupçons, garder sa place. FA d'Abner, du brave Abner, il joue comme d'une marionnette; il réveille, exalte son loyalisme dans cette curieuse scène qui ouvre le drame ; jusqu'au bout le grand prêtre garde son
d'après Graveltt.
ATIIALIE.
secret, mais, en retour de paroles vagues, il obtient un engagement précis. Puis, quand tout est prêt, Joad éclate en violences inouïes contre Malhan:
Sors donc de devant moi, monstre d'impiété. De toutes tes horreurs, va, comble la mesure. Dieu s'apprête à te joindre à la race parjure, Abiron et Dathan, Doëg, Achitophel :
Les chiens, à qui son bras a livré Jézabel, Al tendant que sur toi sa fureur se déploie. Déjà sont à ta porte, et demandent leur proie.
Avec Athalie il ruse jusqu'à l'instant oii elle donne dans le piège. Mais, quand la malheureuse reine s'est livrée sans défense, il lui fait payer cher tous les ménagements qu'il a longtemps gardés envers elle, il l'outrage à la face, et, sans pitié, la fait tuer sur place. Il faut voir aussi ce prêtre ordonner la défense, disposer les postes, régler tous les détails. Et comme il sait haranguer ses troupes improvisées !
Voilà donc votre roi, votre unique espérance.
.l'ai pris soin jusqu'ici de vous le conserver :
Ministres du Seigneur, c'est à vous d'achever...
Il faut finir des Juifs le honteux esclavage.
Venger vos princes morts, relever votre loi,
El faire aux deux tribus reconnaître leur roi.
L'entreprise, sans doute, est grande et périlleuse .
J'attaque sur son trône une reine orgueilleuse,
Qui voit sous ses drapeaux marcher un camp nombreux
De liardis étrangers, d'infidèles Hébreux.
Mais ma force est au Dieu dont l'intérêt me guide.
Songe/, qu'en cet enfant tout Israël réside...
Mais je vois que déjà vous brûler de me suivre.
Jure/, donc, avant tout, sur cet auguste livre,
A ce roi que le ciel vous redonne aujourd'hui,
De vivre, de combattre, et de mourir pour lui.
A force d'activité et d'éloquence, il a su transformer des lévites en bons soldats. Dans ce fanatique ambitieux il y a du conspirateur et du chef d'armée.
178 BAOINK
Co qui frappe surtout chez lui, c'est la puissance de ridée fixe. Et son ('-nergie impitoyable est d'autant plus saisissante qu'il agit dans un temple, parmi les pâles figures de pr(''tres et de lévites, au milieu de femmes douces et timides comme Josabelh et les jeunes lilles du chœur, à côté d'enfants comme Zacharie et Salomith, pour un roi de neuf ans (jui n'est et toute sa vie ne devraétre (ju'un inslrumenl entre les mains du grand pnHre. Quand Joad n'est pas là, on s'inquiète, on tremble ; dès qu'il paraît, une fièvre de guerre em[)lit le teni{)le comme un camp.
Tout ce complot mené par un prêtre est dirigé contre une reine usurpatrice qui cherche à parer le coup. Alhalie est une grande ambitieuse sur le retour. Elle a pleinement réussi autrefois, elle a établi son pouvoir sur le crime, et elle aime à rappeler que le succès a justifié ses aiudaces ensanglantées:
Jo ne veux point ici rappeler le passé.
Ni vous roridre raisop du sang quf^ j'ai versé :
Ce que j"ai fait, Abner, j'ai cru bulevoir faire.
Je ne prends point pour jug(» un peuple leniéraire :
Quoi que son insolence ail osé publier,
Le ciel même a pris soin do in(; justifier.
Sur d'éclatants succès ma puissance établie
A fait jusqu'aux deux mers respecter Alhalie.
Vieillie maintenant et peureuse, orgueilleuse et faible, elle se défend mal contre la superstition et le remords. Elle s'elfraie d'un songe. Elle ne peut sans terrcMir passer devant le temple de Jéhovah, qui pourtant la fascine :
Lasse enfin des horreurs dont j'étais poursuivie,
J'allais prier Baai de veiller sur ma vie,
Et chercher du repos au pied do ses autels :
Que ne peut la frayeur sur Tosprit des mortels !
I)ans le temple des Juifs un instinct m'a j)oiissée,
Et d'apaiser leur Dieu j'ai conçu la pensée ;
J'ai cru que des présents calmeraient son courroux,
Que ce Dieu, quel qu'il soit, en deviendrait plus doux.
Elle s'épouvante à la vue d^un enfant. Elle s'attendrit, puis se raidit contre la pitié :
La douceur de sa voix, son enfance, sa grâce Font insensiblement à mon inimitié Succéder... Je serais sensible à la pitié !
Elle est prise d'une sorte de vertige, ne sait où fixer son àme inquiète. Elle se décourage, elle passe subitement de la terreur à la menace. Elle voudrait se justifier à elle-même toutes ses cruautés. Et, si enfin renaît' sa confiance superbe, c'est pour aller, au moment oii ses troupes enveloppent le temple, se jeter presque seule au milieu de ses ennemis. Mais en face de la mort se retrouve l'Athalie d'autrefois, hautaine et résolue. Elle se redresse pour maudire le Dieu qui la frappe. Pour sa vengeance elle compte sur ce petit roi qui prend sa place : il est né pour le mal, car il est de sa race :
Qu'il règne donc ce fils, ton soin et ton ouvrage ; Et que, pour signaler son empire nouveau, On lui fasse en mon sein enfoncer le couteau ! Voici ce qu'en mourant lui souhaite sa mère : Que dis-je, souhaiter? Je me flatte, j'espère Qu'indocile à ton joug, fatigué de ta loi. Fidèle au sang d'Achab, qu il a reçu de moi, Conforme à son aïeul, à son père semblable, On verra de David l'héritier détestable Abolir tes honneurs, profaner ton autel, Et venger Athalie, Achab et Jézabel.
Quand x'^.lhalie faiblit ou flotte indécise, un homme est là, qui la pousse aux résolu.tions violentes, un ministre brutal et maladroit. Mathan est un ancien lévite, devenu grand prêtre de Baal. Il ne se soucie guère de son nouveau dieu :
Ami, peux-tu penser que d'un zèle frivole Je me laisse aveugler pour une vaine idole, Pour un fragile bois que, malgré mon secours. Les vers sur son autel consument tous les jours ?
180 RACINR
Mais il a été naguère le conciirrt'iil de Joad ; il le Mail d'iino haiiH» de |)irtr«Ml<''(;n dans ses amhilidiis. Il a jiiié de se venger de .léiiovali sur sou grand [irèlre, et cherche dans le crime l'oubli de ses remords :
Heureux si, sur son temple achevant ma vengeance, Je puis convaincre enfin sa haine d'imi)uissance, Et parmi les dél)ris, le ravage et les morts, A force d'attentats perdre tous mes remords !
Il obéit en esclave à celle jalousie qui l'aveugle. 11 s'irrite de l'irrésolution d'Alhalie :
Ami. depuis deux jours je ne la connais plus.
Ce n'est plus cette reine éclairée, intrépide,
Klevée au-dessus de son sexe timide.
Qui d'abord accablait ses ennemis surpris,
Et d"un instant perdu connaissait tout le prix.
La peur d'un vain remords trouble celte grande Ame:
Elle Hotte, elle hésite ; en un mot, elle est femme.
Les yeux fermés, il la pousse au crime, et à sa perle. Entre les deux partis hésite l'armée, que représente son chef, un brave homme, loyal d'intention, mais peu clairvoyant, désireux de tout ménager, ce qui l'égaré dans une situalioii fausse et le livre à la merci des événements. Pendant bien des années, Abuer a fidèlement servi Alhalie, et maintenant il commande toutes les troupes de la reine. Pourlant il joue un rôle équivoque. C'est qu'il a conservé la foi de ses pères : il croit à Jéhovah et révère son grand prêtre. H laisse même entendre qu'il ne soutiendrait point Alhalie, si louh; la race de David ri'élait éteinte. « Et si par hasard elle ne l'était pas, lui dit Joad, que feriez-vous ? » Abncr répond par une bi'lle protestation qui dans sa pen>ée ne l'engage à rien :
0 jour heureux pour moi !
De quelle ardeur j'irais reconnaître mon roi !
Doutez-vous qu'à ses pieds nos tribus empressées... Mais pourquoi me flatter de ces vaines pensées ?
Joad le tiendra par là, le compromettra si bien qu'au dernier moment le général ne pourra reculer. Malgré toutes ses belles intentions, la conduite du pauvre Abner ressemble fort à une trahison. Au fond, c'est un honnête homme un peu naïf, dont l'habileté de Joad a fait un traître.
De ces caractères si vrais et si simples naît toute l'action. Les inquiétudes d'Athalie la poussent vers le temple où elle sent que se cache un ennemi. Elle y reconnaît, sous la robe de lin d'un jeune lévite, l'enfant qu'elle a vu en songe. Elle le fait venir, l'interroge ; en face de cette candeur si éveillée, ses frayeurs redoublent. Poussée par Mathan, elle exige qu'on lui remette l'enfant. La réponse ambiguë, l'attitude hautaine du grand prêtre l'étonnent et l'irritent. Elle se décide à employer la force et par là précipite les événements. Elle envoie son général porter un ultimatum. Et, comme elle croit avoir terrifié ses ennemis, elle tombe dans le piège qu'on lui tend, elle vient elle-même chercher l'enfant. Mais le jeune roi est déjà proclamé, tous s'inclinent devant le fait accompli, et la malheureuse reine meurt percée de coups. Tout ce drame est si logique, si naturellement déduit de la situation initiale, que dès la première scène le poète a pu, sans choquer la vraisemblance, et par la simple définition des caractères, faire prévoir toutes les péripéties : le rideau est à peine levé, et, par un seul discours d'Abner, on pressent tout ce qui doit sortir de l'àme flottante du général, de l'énergie ambitieuse de Joad, de la scélératesse entêtée de Mathan, de l'inquiétude menaçante d'Athalie.
Ainsi l'intrigue entière s'explique par des mobiles purement humains. Et pourtant Jéhovah domine tout le drame. L'enfant que redoute Athalie et que couronne Joad est le seul représentant de la famille dont sortira le Messie : Dieu intervient et doit intervenir, parce que
182 RACINB
du succès de la conspiration dépond raccomplissemciil dos promossos divines. Dorrière Athalie et Joad, (]ui se disputent le pouvoir, s'agitent les destinées du pcu[»le élu et l'avenir roligieux de l'humanité.
Jéhovah est partout présent. C'est lui qu'invoque Joad dès le début du drame ; c'est pour lui et en sou nom que l'on conspire :
Grand Dieu, si tu prévois qu'indigne de sa race, 11 doive de David ahandonner la trace, Qu'il soit comme le fruit en naissant arraché, Ou qu'un souffle ennemi dans sa fleura séché ! Mais, si ce même enfant, à tes ordres docile, Doit être à tes desseins un instrument utile. Fais qu'au juste héritier le sceptre soit remis ; Livre à mes faibles mains ses puissants ennoinis ; Confonds dans ses conseils une reine cruelle : Daigne, daigne, mon Dieu, sur Mathan et sur elle Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur. De la chute des rois funeste avant-coureur I
Quand Alhalie approche, c'est à Dieu que Joad prétend immoler sa victime :
Grand Dieu, voici ton heure, on t'amène ta proie I
C'est au nom du même Dieu qu'il la menace :
Tes yeux cherchent en vain, tu ne peux échapper, Et Dieu de toutes parts a su t'envelopper. Ce Dieu que tu bravais en nos mains la livrée : Rends-lui compte du sang dont lu l'os enivrée.
Athalie ello-méme dans tout le complot reconiiaîl la main de Jéhovah :
Dieu des Juifs, tu l'emportes !...
David, David triomphe ; Arhab seul est détruit. Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit 1
Celle intervention de Dieu, d'un bout à lautre du
drame, se marque aussi dans les chants du chœur. Ce chœur est réellement un personnage distinct qui prend part à l'action. Il joue son rôle à côté de Joad dans plusieurs scènes. Il précise la continuité du drame, que Racine d'ailleurs a rendue sensible par un petit détail matériel, en faisant rimer le premier vers du cinquième acte avec un des derniers vers lyriques du quatrième. C'est toujours Dieu que célèbre le chœur : au premier acte, la grandeur de Dieu :
Tout l'univers est plein de sa magnificence. Qu'on ladore, ce Dieu, qu'on Finvoque à jamais ! Son empire a des temps précédé la naissance. Chantons, publions ses bienfaits.
Au second acte, le chœur vante la bonté de Dieu qui vient d'inspirer les réponses de Joas ; au quatrième acte, quand le temple est investi, il invoque l'aide de Jéhovah.
Le Dieu d'Israël se révèle mieux encore dans la magnifique prophétie de Joad ; il parle véritablement par la bouche de son grand prêtre inspiré :
Cieux, écoutez ma voix ; terre, prête Toreille. Ne dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille ! Pécheurs, disparaissez, le Seigneur se réveille... Comment en un plomb vil For pur s'est-il changé ? Quel est dans le lieu saint ce pontife égorgé ? Pleure, Jérusalem, pleure, cité perfide.
Des prophètes divins malheureuse homicide. De son amour pour toi ton Dieu s'est dépouillé ; Ton encens à ses yeux est un encens souillé.
Où menez-vous ces enfants et ces femmes ? Le Seigneur a détruit la reine des cités : Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejetés. Dieu ne veut plus qu'on vienne à ses solennités. Temple, renverse-toi ; cèdres, jetez des flammes.
Jérusalem, objet de ma douleur.
Quelle main en un jour a ravi tous tes charmes? Qui changera mes yeux en deux sources de larmes Pour pleurer ton malheur ?...
Quelle Jérusalem nouvelle
Sort du fond du désert brillante de clarlés, Et porto sur le Iront une: marque iminorlelle ?
IN'upk's de la terre, elianle/, :
Jérusaieni r(>naît plus brillanlcel plus belle.
D'où lui viennent de Ions côtés Ces entants qu'en son sein elle n'a point portés ? Lève, Jérusalem, lève ta tête allière ; Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés ; Les rois des nations, devant toi prosternés,
De tes pieds baisent la poussière ; Les peuples à l'envi marrhontà la lumière, Heureux cpii pour Sion d'une sainte ferveur
Sentira son âme embrasée !
Cieux, répandez voire rosée, El que la terre entante son Sauveur I
Atlialie mérile une place à part, même dans l'œuvre si parfaite de Racine. De ce double drame (jù l'espi'il divin passe sans délruire le jeu des passions humaines, de ce temple qui paraît complice delà sainte conspiration, de celle mise en scène éclatante et vraie, de ces cortèges de prêtres, de ces bataillons de lévites, de ces groupes de jeunes filles, de ces évolutions du cliumr, de celte musique et de ces chants, de ce lyrisme qui nnil riionime à Dieu et le drame humain au diame divin, de ces beaux vers si francs et si forts, de tout cela se forme un ensemble merveilleux, un cbef-d'œnvre complet comme en produisait la Grèce de Sophocle et (le Pliidias.
LB TnKATnr. DK RACINK et la SOCIKTK du XVII'' SîKCLE.
Nous avons admiré chez Racine la puissance de l'observation psychologique et la vérité historique des caractères. Mais dans son théâtre n'y a-t-il rien de son temps?
Ce serait bien surprenant. Toute œuvre dramatique
LA SOClÉTé DU XVII* SIÈCLE 185
porte la marque de l'époque où elle est née. D'un certain point de vue on peut dire que dans tout théâtre on trouve les éléments d'un tableau de la société contemporaine du poète, ou du moins de l'idéal rêvé par les gens de sa génération. Racine n'a pas échappé à cette loi, et l'on peut distinguer dans son œuvre bien des détails particuliers au xvii® siècle français.
Mais là-dessus il faut s'entendre. Soutenir, comme on l'a fait(l), que Racine a peint toujours ses contemporains, que dans toutes ses tragédies on retrouve invariablement et seul ement la cour de Louis XIV, les gentilshommes et es belles dames de Versailles, c'est abuser étrangement de quelques apparences, c'est jouer du paradoxe. Surtout c'est méconnaître les deux plus grandes beautés du théâtre de Racine. C'est oublier d'abord la vérité humaine de ces drames qui mettent seulemënt^en jeuTés passions les plus générales, qui par la sont de tous^lé's tël5[pSî jie tous les pays, et qui dédaignent précisément les conipirGmis^^t ksjaénage^ mehfsTaîïïîïïers aux gens decour, pourj^uivre, l'âme dans saTogîqlîè^îâr'pTlis^ïïrpîtoyable, d^^ plus crue, jusqu'à l'égarement etjusqu/au crime. C'est aulsTrèrméFtèS jBux sur la vérité historique des caractères; c'est faire bon marché de Néron et de Mithridate, d'Acomat et de Joad, d'Agrippine et d'Athalie. Celte vérité historique et cette vérité humaine, voilà l'essentiel de Racine : c'est ce qu'il ne faut pas oublier, quand on cherche et qu'on trouve réellement daus son théâtre certains traits du xvii® siècle.
Pour reconnaître sûrement les traces qu'a laissées dans les tragédies de Racine la société de son temps, il faut distinguer avec soin : 1° ce que ses contemporains y ont vu à tort ; 2° ce que lui-même y a bien certainement voulu mettre ; 3° ce qu'il y a mis malgré lui.
La tactique ordinaire de ses ennemis était de prétendre, à l'apparition de chacune de ses pièces, que Ihis-
(1) Tainc, Nouveaux essaie de criliqne et d'histoire, p. 171-223.
ISfi RACINE
toirc n'y était iiullomont rospeclép et qiio tous ses personnaj^es, sous des noms anciens ou exotiques, (étaient de vrais courtisans fran(;ais. Pour peu (|ue la situation s'y ])rèlàt, on se faisait un malin plaisir (l'iilenlilicr les héros du poète avec quelques contemporains célèbres. C'est surtout à propos d^Esther, que l'imagination se donna carrière. On vit dans la pièce composée f>our les jeunes lilles de Saint-Cyr un drame allègori(jue (1). On reconnut le roi dans Assuérus, M™' de Maintenon dans Esther, M"" de Montespan dans Vastlii, Louvois dans Anian. On compara la proscription des Juifs à celle des huguenots. Ce simple vers :
Et le roi trop crédule a signé cet édit,
devint une allusion terrible à la révocation de l'édil de Nantes. Tout le mystère fut dévoilé par ces couplets qu'on attribua au baron de Breteuil :
Uacino, cet homme excellent,
Dans l'antiquitt' si savant,
Des (jrecs imite les ouvrages;
Il peint, sous dos noms empruntés,
Les plus illustres personnages
QnApfillon ait jamais chantés.
Sous le nom dAman le cTuel Lcjuvois est peint au naturel ; Kt de Vaslliy la décadence Nous retrace un portrait vivant De ce qu"a vu la cour de France A la chute de Montespan.
La persécution des Juifs
De nos huguenots fugitifs
Est uns vive ressemblance;
Et IKslIier (pii règne aujourd'hui
Descend des rois dont la puissance
Eut leur asile et leur apjjui.
(1» Mi^iiioiff* fie la cour de France |/oiir 1« s nnné'.s Ifi^S pt IfiSt), par II»* de La Fayette.