‹ RacineChapitre 24 sur 30 · LA SOCIÉTÉ DU XVII® SIECLE · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ DU XVII® SIECLE

Pourquoi donc, comme Assuérus, Notre roi, comblé de vertus, N'a-t-il pas calmé sa colère?

Je vais vous le dire en deux mots* Les Juifs n'eurent jamais afifaire Aux Jésuites et aux dévots.

A Paris, c'était un jeu d'esprit. Mais ailleurs on le prit au sérieux. Des protestants de Neufchâtel n'hésitèrent pas à écrire en tête d'une édition spéciale d'Esther : « On y voit clairement un triste récit de la der-> nière persécution.... Le lecteur pourra faire aisément une application des personnages d'Assuérus et d'Aman. »

A côté de l'interprétation frondeuse et huguenote, voici la version janséniste. Sion figure Port-Royal ; Mardochée n'est qu'un Arnauld déguisé; le chœur représente les religieuses persécutées; et Esther s'évanouit devant son mari tout comme la Mère Angélique devant son père lors de la fameuse- yoi/r;2ee du guichet.

Racine dut être bien étonné d'apprendre tous les mystères que cachait sa pièce. Mais ses fils et ses petitsfils devaient assister à bien d'autres métamorphoses de ses drames bibliques. En 1716, quandl'on donna aux Tuileries la première représentation publique à'Athalle, le petit roi Louis XV était dans la salle. On tressaillait à des vers comme celui-ci :

Songez qu'en cet enfant tout Israël réside.

L'allusion était assez claire : Joas orphelin et menacé par Athalie, c'était Louis XV, presque seul survivant de la race de Louis XIV, et mal élevé par le Régent. Ce fut bien pis pendant les années qui précédèrent la Révolution, puis sous la Terreur et le premier Empire. Plusieurs fois on dut interdire la représentation à'Athalie, à cause des allusions hardies de Racine aux événements du jour. Et, en 1792, peu de temps avant

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la destruction définitive de Saint-Cyr, une vieille r«*ligieiise à l'aj^^tinie clianlail les chdMirs iVEsthcr. où étaient prédits les malheurs de sa patrie et de sa maison.

Voilà de quoi rendre circonspect sur le chapitre des allusions. Et iionrtanl les contemporains de Racine, (]ni devinaient tant d'inlentions dans ses pii'ces, n'avaient pas tout à fait tort. Le poète, dans ses Plaideurs, sY^ait amusé à crayonner en charf,^^ un pré-ideni de la Cour des comptes, la femme du lieutenant-criminel, iu)e comtesse et plusieurs avocats célèbres. Il n'a pas pris tant de libertés dans ses tragédies ; cependant, à l'occasion, il donnait à l'un de ses héros quehjue trait d'une physionomie de son temps.

Dés V Alexandre^ Racine ( il le déclare lui-même dans sa dédicace ) avait songé au roi en dessinant la figure du conquérant macédonien. Si l'on en croit Boileau, ce ne serait pas la seule fois que Louis XIV aurait posé devant Racine :

Que Racine, enfantant des miracles nouveaux. De ses héros sur lui forme tous les tableaux.

[Art poétique, \y, 197-108.)

Le roi aurait même profité des leçons du poète. C'est encore Boileau qui l'affirme :

« Un grand prince, qui avait dansé à plusieurs ballots , ayant vu jouer le lirilnumms de M. Racine, où la fureur de Néron à monter sur le théAtre est si bien attaquée, il ne dansa plus à aucun ballet, non pas même au temps du carnaval. ») (Lettre à Monchesnay, septembre 1707.)

On sait que //t'/c/»V<» fut demandée à Racine par Madame. Suivant Voltaire, la princesse, en choisissant ce sujet, aurait sftn^-^é à la sympathie très vive qu'elle-même avait éprouvée pour le roi (f). Le fait est douteux. .Mais

(1) Voltaire, Commenlaire sur Bérénice, et S.ecle de Louit XIV, chapitre 35.

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l'histoire de Titus et de Bérénice présente plus d'un rapport avec la liaison de Louis XIV et de Marie IVIancini. Le vers de Bérénice :

Vous êtes empereur, seigneur, et vous pleurez !

est évidemment un souvenir de la réponse que Marie Mancini fit à Louis XIV : « Vous m'aimez, vous êtes roi, vous pleurez, et je pars! »

Bans Bajazet, on peut trouver quelque analogie entre l'amour de Roxane pour Bajazet et l'amour de la reine Christine pour Monaldeschi. On sait comment cet Italien fut assassiné en 1637, à Fontainebleau, par l'ordre de Christine jalouse ; avant de le faire tuer, elle lui avait vivement reproché son infidélité et, comme la sullane au prince turc, lui avait mis sous les yeux des lettres d'amour écrites par lui à une autre femme. De plus, Atalide entre Bajazet et Roxane fait songer à M"" de Boutteville entre le grand Condé et M"^ du Vigean.

Pour Esther, il y avait certainement un peu de vérité au fond des interprétations fantaisistes qu'au xvii' siècle on donnait de la pièce. On ne peut nier l'analogie du chœur des Israélites avec les pensionnaires de Saint-Cyr, ou d'P^sther avec M™^ de Maintenon : ces rapprochements sont indiqués dans le Prologue même de la tragédie. Au témoignage de M™" de Caylus, M"^ de Maintenon elle-même prenait plaisir à se reconnaître dans Esther. D'ailleurs, plusieurs traits semblent tout à fait caractéristiques. Voici M™' de Maintenon à Saint-Cyr :

Cependant mon amour pour notre nation

A rempli ce palais de filles de Sion,

Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées,

Sous un ciel étranger comme moi transplantées.

Dans un lieu séparé de profanes témoins,

Je mets à les former mon étude et mes soins ;

Et c'est là que, fuyant l'orgueil du diadème.

Lasse de vains honneurs, et me cherchant moi-même,

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Aux pieds de lEternel je viens m'humilier Et goiUer le plaisir de me faire oublier.

Voici Louis XIV chez M""" de Maintcnon :

Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cot empire.

Et cos profoiuis rosp(>cls (juc la terreur inspire,

A leur pompeux éclal nuMcnt peu de douceur,

El rali,:;u('nl souvjMit leur triste possesseur.

Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle };ràce

Qui me charme toujours et jamais ne me lasse.

De Taimalde vertu doux et puissants attraits !

Tout respire en Esther l'innoceneeet la }>aix.

Du chagrin le plus noir elle écarte les oinhres,

El fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.

Boileau savait bien que tout le monde comprendrait quand il disait :

A Paris, à la cour, on trouve, je l'avoue, Des femmes dont le zèle est digne qu'on le loue, Qui s'occupent du bien en tout temps, eu tout lieu. Jen sais une, chérie et du monde et de; Dieu, Humble dans les grandeurs, sage dans la fortune, Oui gémit, romme L'sthri\ de sa gloire importune, Que le vice lui-même est contraint d'estimer Et que sur ce tableau d'abord tu vas nommer.

(Satire x, oi:i-:320.)

Jusque dans son épitaphe, M"" de Maintenon sera comparée à Esther.

Ce n'est pas tout. Dans celte tragédie destinée à Saint-C'yr, l'aciiie paraît bien avoir quehjuefois pensé à Porl-Hoyai, aux persécutions qui le frappaient, aux calomnies dont on le poursuivait. Dès le second vers du Prologue, on voit paraître la Grâce, si chère à l'abbaye janséniste :

Je descends dans ce lieu, par la Grâce habité.

Plusieurs passages de la tragédie semblent évoquer le souvenir de la pieuse éducation du poêle à Port-Uoyal:

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