LA SOCIÉTÉ DU XVII® SIÈCLE
Que le Seigneur est bon ! que son joug est aimable ! Heureux qui dèsTenfance en connaît la douceur! Jeune peuple, courez à ce maître adorable : Les biens les plus charmants n'ont rien de comparable Aux torrents de plaisir qu'il répand dans un cœur. Que le Seigneur est bon ! que son joug est aimable ! Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur !
De même dans Athalie, le chœur chante la nécessité de l'amour de Dieu, encore une des doctrines favorites des amis de Pascal et d'Arnauld :
Vous qui ne connaissez qu'une crainte servile, Ingrats, un Dieu si bon ne peut-il vous charmer? Est-il donc à vos cœurs, est-il si difficile Et si pénible de Taimer ?
L'esclave craint le tyran qui l'outrage ; Mais des enfants l'amour est le partage. Vous voulez que ce Dieu vous comble de bienfaits. Et ne l'aimer jamais I
Et ce ne sont point là des rapports, fortuits, témoin ce curieux passage de V Histoire de Port-Royal, où Racine indique lui-même la comparaison •,
« On pourrait citer un grand nombre de filles élevées dans ce monastère, qui ont depuis édifié le monde par leur sagesse et par leur vertu. On sait avec quels sentiments d'admiration et de reconnaissance elles ont toujours parlé de l'éducation qu'elles y avaient reçue ; et il y en a encore qui conservent, au milieu du monde et de la cour, pour les restes de cette maison affligée, le même amour que les anciens Juifs conservaient, dans leur captivité, pour les ruines de Jérusalem. »
Toutes ces allusions de Racine à des événements ou à des personnages de son temps relèvent surtout de la curiosité historique. Ce qu'il importe davantage de marquer, c'est ce qui, dans les idées et les mœurs du xvii° siècle, s'est imposé à Racine comme malgré lui et à son insu.
Il ne faut pas oublier d'abord qu'au xvii^ siècle on no
connaissait pas de costumes de théâtre proprement dits. Les femmes portaient sur la scène une longue robe à traîne" en soie ou en brocart, le grand manteau d'apparal, des souliers de satin, un diadème à panache, le tout agrémenté de dentelles, de diamants, de rubans et de chaînes. Les hommes paraissaient en habit brodé. avec une cuirasse de drap d'or ou d'argent, un élégant baudrier d'où pendait l'épée, des ganis blanc^s à crépines, une cravate de dentelle, un grand chapeau à plumes qu'on tenait sous le bras ou à la main, de hauts souliers à talon rouge et une énorme perruque. Kn réalité, ce que la tradition imposait aux acteurs comme aux actrices, c'était le costume de cour, mais encore plus compliqué, surchargé de broderies et de clinquant.
Voilà qui explique, non point tout le IhéAtre di- Hacine, mais certaines formes extérieures de ce théâtre, l'aisance des conversations, le souci presque constant des bienséances et la politesse des manières. On jxnirrait, il est vrai, citer bien des scènes violentes où se montre à nu la passion. Mais justement, ce qui donne tant de puissance et de relief à ces scènes-là, c'est qu'elles contrastent avec le ton ordinaire du drame, où tous les personnages ont des fai-ons de gens du monde.
En ce sens on peut reconnaître dans le théûtre de Racine certains traits de la cour de Louis XIV. Dans ses tragéilies, comme à Versailles, le j)enple ne paraît pas. Les rois de Racine, comme le Itoi- Soleil, croient à leur droit divin et à l'étiquette. Ses confidents font songer à ces gentilshommes-servants, toujours perdus dans l'ombre d'un prince, uniquement préoccupés de l'accompagner, de l'annoncer, de l'écouler. Ses héroïnes parlent volontiers de leur rang, de leur naissance, comme les grandes dames du xvn' siècle. Et si par hasard elles ne mouraient point de leur amour comme Phi'dre ou Roxane, si elles ne fiivaient pas au bout du monde comme Bérénice, elles rejoindraient Junie chez les Vestales, comme au temps de Louis XIV les illustres pécheresses se réfugiaient
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au couvent. On peut retrouver tout cela dans Racine, avec un peu de bonne volonté. Mais, après tout, ce sont là de bien petits détails, qu'on découvre à la lecture par un effort de réflexion, mais qui disparaissent à la scène dans le mouvement du drame.
Le seul anachronisme choquant dans Racine, c'est sa complaisance pour la galanterie compassée du temps de Louis XIV, ou plutôt de la tradition théâtrale à cette époque. Voltaire l'a remarqué dans son Temple du goût '
Racine observe les portraits De Bajazet, de Xipharès, De Britannicus, d'Hippolyte ; A peine il distingue leurs traits.
Ils ont tous le même mérite:
Tendres, galants, doux et discrets.
Et l'Amour qui marche à leur suite Les croit des courtisans français.
Voltaire a raison, et ce défaut nous choque encore plus que lui. Cette galanterie banale a laissé des traces dans quelques-unes des plus belles scènes de Racine. Pyrrhus dit à Andromaque :
Je souffre tous les maux que j'ai faits devant Troie.
Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé,
Brûlé de plus de feux que je n'en allumai,
Tant de soins, tantde pleurs, tant d'ardeurs inquiètes...
Hélas ! fus-je jamais si cruel que vous l'êtes !
Néron même ne parle pas autrement àJunie. Ce qui est plus grave, cette imagination galante a égaré le poète dans la conception même de plusieurs personnages, de son Antiochus, de son Xipharès, de son Achille, de son Hippolyte. Je sais bien que de ces amours épisodiques le poète a tiré souvent, par contrecoup, et pour la peinture des passions jalouses, des effets très dramatiques. Il n'en est pas moins vrai que Racine a trop aisément accepté les traditions et le langage de la galanterie à la mode. C'est la seule partie
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de son Ihôàlre el de son style qui ait vieilli. Par là Jlacine a payé le tribut qu»» lout ('«crivain dramatique, bon gré mal gré, paie à son temps.
Ainsi l'inlluence des mœurs ou de l'idéal amoureux du xvu« siècle est cause du seul défaut grave de l\acint». Au contraire, sa religion l'a hicn servi. On peut suivre l'idée chrétienne dans Andr orna f/ue ci Ip/iif/énie, coiniiit' dans Estlirr ou dans Alhalie. Le christianisme alliancliil le drame de llacine de la fatalité ext«''rie.ure, et par là le rend plus vivant, plus vrai, m^'me historiquement. L'homme n'est mené que par sa passion, il est responsable des fautes et des crimes où elle l'entraîne. De là ce nouveau ressort dramatique que notre poète excelle à manier : le remords.
Ce christianisme a une forme particulière. On sait que Racine fut toute sa vie du parti de Port-Royal. Son christianisme est le jansénisme : livré à ses seules forces, l'homme ne peut qu'errer et pécher. Phèdre montre la faiblesse de la nature humaine, son imjiuissance radicale à accomplir le bien sans le secours de la grâce. Aussi, quand Boileau eut porté la pièce au ])lus intrépide champion du jansénisme, le grand Arnauld rendit cet oracle :
« 11 n'y a rien à reprendre au caractère de Phèdre, puisque par ce caractère il nous donne cette grande leçon, que, lorsqu'en punition de fautes précédentes Dieu nous abandomie à nous-mêmes et à la perversilé de notre cœur, il n'est jxtint d'excès où nous ne puissions nous porter, même en les détestant. » [MémoircsàQ Louis Racine.)
L'idée janséniste de la faiblesse humaine, des concessions trop nombreuses à la galanterie du xvn* siècle, parfois le langage et les manières de Versailles, même quelques allusions certaines à des événements de l'épo(jue : voilà ce qui, dans le théâtre de Racine, est du temps où vivait l'auteur. — « C'est beaucoup, dirat-on, el il n'en faut pas plus pour défigurer des personnages et des sujets empruntés à l'histoire. » — Lob-
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jection serait juste et serait grave, n'était précisément le système dramatique de Racine. Le poète attire notre attention, non point sur l'extérieur du drame, mais uniquement sur les caractères, sur l'âme humaine étudiée dans ses passions les plus générales à une époque déterminée. Dès lors, peu importent le décor et le costume, et les manières et tout l'accessoire. On peut dire que toujours Racine est exact et vrai, parce que la psychologie est le tout de ses drames historiques.