‹ RacineChapitre 26 sur 30 · L'ART · texte numérisé non relu

L'ART

Dans nos littératures modernes, rien n'est plus voisin de la perfection qu'un drame de Racine. C'est le produit rare d'un génie original et circonspect, toujours égal à lui-même. C'est une entière convenance de l'invention et de l'exécution, de l'expression et de l'idée. C'est une harmonie singulière oîi concourent des qualités opposées et souvent inconciliables : l'audace et le goût, le coup de force et la mesure, le souci du détail et la vue nette de l'ensemble.

HARDIESSE DE LA. CONCEPTION. — SIMPLICITE DES MOYENS. — HAR- MONIE DE LA COMPOSITION.

La forme est si belle et si pure qu'on s'y complaît d'abord et qu'il faut un retour sur soi-même pour saisir toute l'originalité du fond.

Ce poète délicat fut un grand audacieux. Il a osé mettre à la scène les fureurs d'Hermione et la passion éperdue de Phèdre. Il n'a pas craint de peindre après Tacite la Rome des Césars. De trois mots de Suétone, sans presque rien ajouter, il a tiré une pièce en cinq actes. Aux courtisans de Versailles il a fait accepter

les tueries et les folies sensuelles du sérail de Constantiuople. Kf plus lard, lui, le poète de Taniour, il osait coiuj)osor des piiîces sans amour: en dialoguant (judques chapitres des Livres saints, il écrivait des drames dii^nes de la Bible,

Cg qui étonne plus encore, c'est, dans ces créations hardies, la pimpIi(;it(W)es moven«« C'est que justement unedesaudaces de llacine est d'avoir résolument écarlé de la Irai^édie tout convenu comme tout idéal, les êtres d'exception, les aventures extraordinaires et l»'s sentiments guindés, pour en revenir à la nature, aux passions communes et aux situations vulgaires. Il part de données si élémentaires, si universellement vraies, qu'elles en sembleraient presque banales.

Transporter dans le cadre de la tragédie classique les sentiments et les conditions de la vie ordinaire, c'était renouveler entièrement le drame historique. A vrai dire, Racine n'en conserve que le cadre traditionnel. D'abord il évite avec soin les sujets et les héros du passé où il croit reconnaître quelque chose de trop particulier ; il recherche au contraire ceux qui montrent en jeu les passions éternelles. l*uis, il explique toujours les actes de ses personnages par des mobiles purt-mcnt humains. D'où cette conséquence, singulière en apparence, mais très logique au fcmd et naturelle : cerlains héros de Hacine, historifjuemi'ul, sont plus vrais chez lui, ou, si l'on veut, plus vraisembluldcs que dans les récits des auteurs anciens. Il n'y a plus ici ni surnaturel, ni caprice du destin, ni fatalité extérieure : chez Hacine, tout est tiré de l'Ame même. A cet égard, son Androraaquc, sa Phèdre, son Néron, son Athalie, sont des merveilles de restitution psychologique.

Mais un poète tragique n'est ni un archéologue ni un historien. Il ne suflit pas que ses persoimages .soient exacts et vrais ; il faut encore qu'ils soient mis au point pour le public, c*est-à «lire qu'ils ne heurtent pas trop les idées ou les préjugés des contemporains, Hacine excelle dans ce travail de transposition. On a même

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