‹ RacineChapitre 27 sur 30 · SIMPLICITÉ DES MOYENS · texte numérisé non relu

SIMPLICITÉ DES MOYENS

jug-é qu^il allait trop loin dans cette voie. Récemment l'on s'est amusé à signaler dans ses drames de curieux contrastes entre les actions ou les antécédents de ses héros et leurs façons de gens du monde (1): Oreste^ qui parle si galamment, a tué sa mère et va tuer Pyrrhus ; la délicate fiancée d'Achille, comme une biche, va être sacrifiée sur un autel ; Aricie a pour aïeule la Terre, Thésée vient de rendre visite à Plulon, et Phèdre, la Phèdre chrétienne de Port-Royal et du grand Arnauld, est petite-fille du Soleil, fille de Minos et de Pasiphaé.^ Tout cela est juste : mais qui donc, pendant la représentation, y a jamais songé ? Il est certain que tous ces contrastes disparaissent à la scène. C'est miracle, au contraire, d'avoir pu rendre ces anciens ou ces orientaux si aisément intelhgibles aux gens du xvn® siècle, sans jamais sacrifier l'essentiel de la vérité historique : Racine y a réussi parce que son drame est tout psychologique et parce que sa psychologie s'attache surtout à démêler dans l'homme ce qu'il y a de permanent et d'universel. Ces passions communes, présentées sous le costume et l'extérieur du xvii* siècle, dans le cadre exact d'un sujet historique, ne perdent rien de leur vérité générale, gagnent en vraisemblance scénique, et se détachent mieux en relief.

Les grands noms des héros et l'énergie des peintures ne doivent pas faire illusion sur les moyens employés. Ce que Racine étudie, ce sont bien les sentiments du commun des hommes dans les conditions ordinaires de la vie. Par là, il se rapproche évidemment des auteurs comiques. En effet, sa poétique ne diffère pas de celle de Molière. Bien souvent les ressorts du drame de Racine sont ceux de la comédie. Par exemple, dans la conduite de l'intrigue, on peut signaler de curieuses analogies entre Mithridate et X Avare ^ entre Bajazet ou Andr orna que et le Dépit amoureux de Molière ou les Fausses confidences de Marivaux.

(1) Lemaître, Impressions de théâtre, 1" série, p. 78 et suir.

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Ct's moyens de comrdie produisent dans la tijif^rdie de Racine un eiïel tout didérent, à cause du caractère des personnages. Néron se cache pour épier la conversation de Junie et de Hrifaiiiiicus. Le même Néion, un peu plus tard, surprend iirilunnicus aux pieds de Junie:

Prince, continuez des transports si charmants. Je conçois vos bontés par ses remercienu'nls, Madame : à vos genoux je viens de le surprendre. Mais il aurait aussi quelque grâce à me rendre : Ce lieu le favorise, et je vous y relions Pour lui faciliter de si doux entretiens.

Voilà des scènes de comédie ; mais celui qui observe derrière un rideau, celui qui trouble l'entretien îles deux amants, c'est Néron, et la situation devient terrible. De même dans Mithridate. Le héros, pour connaître les vrais sentim'iits de Monime, feint de vouloir la marier à Xipharès. Harpagon emploie la môme ruse avec son fils. Mais Harpagon est un barbon ridicule et peu dangereux, tandis que Mithridate est un des[»ote jaloux et sanguinaire: il y va de la vie de Xipharès et de Monime.

De plus, ces sentiments et ces situations ordinaires, qui sont la matière de la comédie, deviennent éminemment tragiques dans Uacine parce qu'il en tire tontes les conséquences. Molière s'arrêtait à mi-chemin ; Uacine va jusqu'au bout. L'homme le plus ridicule cesse de l'être le jour où l'on n*connaît en lui un assassin ou un fou. De même ici les moyens de comédie produisent la terreur ou la pitié, parce qu'ils mènent au crime, à la folie ou au suicide.

Des passions Racine fait sortir tout le drame. Il conserve naturellement les quelques incidonls fournis par l'histoire; mais il les prépare et b'sdtl'duit logiquement. Et tous ceux qu'il ajoute sont la conséquence même des caractères.

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