CHAPITRE III
RACIXE A l' HOTEL DE LUYNES
/. La Nymphe de la Seine. — //. Premiers grondements de Vorage janséniste. — ///. Un 'brelan de joyeux compagrums.
Comme le collège de Beauvais, et plus encore peut-être, le collège d'Harcourt, où Eacine débarqua au mois d'octobre 1658, était une maison fort pieuse et très en honneur chez les Solitaires, qui savaient gré au principal, M. Fortin, d'avoir prêté ses caves à l'impression clandestine de plusieurs des Lettres provinciales. Les élèves, dans les classes supérieures, y avaient licence de loger en ville. On les traitait comme nous traitons nos étudiants, et c'est qu'au dix-septième siècle les études classiques se prolongeaient bien plus avant que de nos jours. Racine ne dérogea point à la règle, et, si précoce écolier qu'il fût, c'est seulement quand il eut atteint ses dix-neuf ans qu'on lui permit d'entrer en logique.
n entrait du même coup en possession de sa liberté, dont nous voiûons espérer qu'il fit un bon usage ; maLs la vérité est que nous ne savons rien sur son année du collège d'Harcourt. sinon qu'en arrivant à Paris il s'alla loger au Qnai'ïieTLiit'm, kVhnage Saint-Louis, près de Sainte-Geneviève, et qu'n assista, dans une chapelle de jésuites, à a une mascarade du plus mauvais goût «. L'année suivante,
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sa logique terminée, il déménage et troque sa mansarde d'étudiant contre une chambre de l'hôtel de Luynes, dont son oncle à la mode de Bretagne, ]^icolas Vftai'd, frère aîné du « cousin » Antoine, est intendant et où il va lui-même remplu- un vague office de secrétaire ou de sousintendant. Quelle nouveauté d'existence !
Antoine Vitard et sa femme sont jeunes, aimables e; laissent à Jean Racine la bride sur le cou. Et l'hôtel de Luynes, bien que demeure janséniste, n'est pas la sombre et hargneuse « thébaïde » qu'on se peindrait sur la réputation d'austérité de son propriétaire. C'est un vaste et beau quadrilatère qui fait le coin de la rue Gît-le-Cœur et du quai des Grands-Augustins, et d'où l'on embrasse la Cité, la courbe élégante de la Seine, le Louvre et le PontiN^euf. Sauf a une vieille servante, janséniste comme son maître », on n'y voit que des gens gais, une compagnie de beaux esprits et de joyeux biberons, comme l'abbé Le Vasseur, poète et langoureux, spirituel et léger, ou ce M. d'Houy qui, pour ne point faire menth' son nom, n'a jamais su refuser qui lui offrait à boue. Le maître du logis n'est presque jamais céans : il ne quitte guère Chevreuse ou son triste Vaumurier et, lui absent, les souris dansent... La Fontaine, qui voudrait bien planter là Châteim-ïhierry et sa femme et qui ne ])erd pas une occasion de leur fausser compagnie, survient fort à propos pour compléter le brelan. Désormais Racine, M. d'Houy, l'abbé Le Vasseur et lui seront des inséparables et courront de compagnie les ruelles, les cabarets et les couhsses. L'abbé Le Vasseur surtout s'entend aux madrigaux ; il est fort en faveur près des belles actrices du Marais et de l'hôtel de Bourgogne ; il leur présente son nouvel ami, Jean Racine. Ce petit provincial est de la figure la plus jolie du monde et il a tant d'esprit déjà qu'on ne ])eut faire autrement que de s'intéresser à lui. Ne songe-t-il point à composer des tragédies? Mlle Roste ou Mlle Beauchâteau lui diront comme on s'y prend. Leurs noms et celui d'une certaine demoiselle Lucrèce, dont on n'a pu percer l'incognito, sont les premiers noms de femmes qui apparaissent dans
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la loiiespondancc de Racine. H s"en ajoutera bien d'autres. Il n'est pas jusqu'à de mystérieuses chambrières qui ne traversent furtivement cette correspondance, lorsque la ])onsée du poète, un peu plus tard, reviendra sur ces vertes et libres aimées.
La dame du logis elle-même y tient une place. Il semble qu'elle ne détestait pas les fadeurs, et que ces jeunes gens, ])lus naïfs que corrompus, ne furent pas tout à fait à l'abri de sa coquetterie. Un printemps que Le Vasseur était allé prendre les eaux à Bourbon, Racine lui écrit :
J'étais à riiôtel de Babvlone (1) quand M. l'Avocat (2) y apporta vos lettres. Il y eut deux endroits dans celle de Mlle Vitart qui produisirent deux effets assez plaisants. Le premier fut que ÎDle Vitart, lisant que vous alliez- prendre les eaux, ne put s'empêcher de crier, comme si vous étiez déjà mort, et de dire que cela vous tuerait infaiUiblement. Elle dit cela avec chaleiu-, et M. Vitart s'en aperçut bien. Mais quand elle vint à dire que c'était poiu: l'aborder plus hbrement, etc.
S^aUonito restasse e mal contenta (3)
vous n'en devez nullement douter, fl prit la lettre et, ayant cherché cet endroit, après s'être frotté les yeux,
Tre voUe e quatro e sei, hsse lo scritto (4)
et, ayant regardé ensuite Mlle Vitart, il lui demanda Con il ciglio fierarnento inascato (5)
ce que tout cela voulait dire. Ce fut à iL l'Avocat et à moi de nous taire cependant, car nous ne trouvions point là le mot poiur rire ; Mlle'Vitart tâcha de détourner la chose. Enfin, elle fut obligée de lui dire quelque chose à l'oreille,
(1) Chevreuse, sam^mmé Babvlone. parce que Racine s'y sentait en exil, comme les juifs au temps de la captivité.
(2) Persnnage inconnu que Mesnard cuit avoir é-é un frère de l'abbé Le Vasseur
(3) S'il resta étonné et mécontent
(4) Trois, quatre et six fois il lut l'écrit.
(5) Avec le sourcil fièrement baissé.
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que nous n'entendîmes point. Cela le satisfit peut-être. Quoi qu'il en soit, il n'en dit plus mot et se mit à parler d'autre chose.
Le Mademoiselle de cette correspondance, c'est notre Madame d'aujourd'hui (qui ne se donnait alors qu'aux personnes de qualité). On imagine volontiers que le jeune Racine ait senti vivement le charme du fruit défendu. Atmosphère propice pour un poète qui commence de s'écouter! Il va bientôt se fake entendre. D'abord par un sonnet à Mazarin sur la paix des Pyrénées, sonnet qui fera froncer le sourcil aux Solitah-es ; puis, en 1660, par une ode au roi sur son mariage. Une manière de concours avait été ouverte à cette occasion entre les poètes. « Mon père, très inconnu encore, dit Louis Racine, entra comme les autres dans la carrière et composa l'ode intitulée : la Nymphe de la Seine. )> Comme elle est la première œuvre du poète rendue publique, il convient de la donner ici en partie :