‹ Racine. Textes choisis et commentésChapitre 9 sur 130 · LE PAYSAGE EN GROS · texte numérisé non relu

LE PAYSAGE EN GROS

Que je me plais sur ces montagnes, Qui, s'élevant jusques aux cieux.

D'un diadème gTacieux Couronnent ces belles campagnes !

0 Dieu, que d'objets ravissants S'y viennent offrir à mes sens !

HY.M.NE.^ Ki ODES = 21

De leurs riches vallées, Quel amas brillant et confu?,

De beautés rassemblées, Éblouit mes yeux éperdus !

De là j'aperçois les prairies, Sur les plaines et les coteaux.

Parmi les arbres et les eaux, Étaler leurs pompes fleuries.

Deçà je vois les pampres verts Enrichir cent tertres divere

De leurs grappes fécondes.

Et là les prodigues guérets,

De leurs javelles blondes.

Border les prés et les forêts.

Dessus ces javelles fertiles, Et dessus cet or tout mouvant, Je vois aussi l'air et le vent Promener leurs souffles tranquilles ; Et comme on voit l'onde en repos Souvent refriser de ses flots

La surface inconstante, Je vois de ces pompeux sillons

La richesse flottante Ondoyer dessus ces vallons.

Je vois ce sacré sanctuaire, Ce grand temple, ce saint séjour, Où Jésus encor chaque jour S'immole pour nous à son père.

Muse, c'est à ce doux Sauveur Que je dois consacrer mon cœur,

Mes travaux et mes veilles :

C'est lui de qui le puissant bras

Fit toutes ces merveilles Qui nous fournissent tant d'appas.

Ainsi d'un facile langage, L'on voit ce temple spacieux S'élevant dessus tous les Ueux, Leur demander un humble hommage,

Et semble aller au firmament, Publier encor hautement

A ces sphères roulantes, Qu'ainsi qu'en l'azur lumineux

De leurs voûtes brillantes, Dieu loge en son sein bienheureux.

Je vois ce cloître vénérable, Ces beaux heux du ciel bien aimés, Qui de cent temples animés Cachent la richesse adorable.

C'est dans ce chaste paradis Que règne en un trône de lis

La virginité sainte :

C'est là que mille anges mortels,

D'une éternelle plainte, Gémissent aux pieds des autels.

Sacré palais de l'Innocence, Astres vivants, chœurs glorieux, Qui faites voir de nouveaux cieus Dans ces demeures de silence, Non, ma plume n'entreprend pas De tracer ici vos combats,

Vos jeûnes et vos veilles :

Il faut pour en bien révérer

Les augustes merveilles.

Et les taire et les adorer.

Je vois les altières futaies.

De qui les arbres verdoyants Dessous leurs grands bras ondoyants, Cachent les buissons et les haies.

L'on dirait même que les cieux Posent sur ces audacieux

Leur pesante machine, Et qu'eux, d'un orgueil non pareil,

Prêtent leur forte échine A ces grands trônes du soleil

Je vois les fruitiers innombrables Tantôt rangés en espaliers,

OUE UACI.NE EMPORTAIT DE PnRT-F. < i VA I. -l'i

Tantôt ombrager les sentiers De leurs richesses î^éables.

Mais allons dans tons ces beaux lieux Voir, d'un regard plus curieux,

Leur pompe renfermée ; Et vous, souffrez, riches désorts,

Que mon âme charmée Contemple vos trésors divers.

11 est assez curieux que les deux seules strophes passables (et même assez puissantes) de cette médiocre amplification soient celles que Racine consacre aux religieuses de Port-Royal. Joas neût point parlé autrement et avec une plus fervente admiration des filles de Lévi. Peut-on dire encore, après les avoir lues et rapprochées de Télégie Aâ Christum, que Racine, déjà « formé » à seize ans. n'offiait plus de prise aux disciplmes des Solitaires? Mais n'est-ce pas au contraire à la faveur de cet âge mcertain. hésitant et pourtant décisif, qu'ils mirent sur Racine ks signes qu'il devait porter sa vie entière?

Déjà des deuils répétés, des séparations, une affection contrariée du côté des Sconin avaient développé sa faculté native d" émotion ; une aussi vive sensibilité que la sienne donne vite le pouvoir de pénétrer dans les cœurs et le goût voluptueux, mi-charitable, mi-pervers, d'en compter les battements. Mais, dans une âme dadolescent, cette curiosité de l'amour est toujours tempérée par la cramte de ses effets. L'éducation janséniste se trouvait donc momentanément d'accord avec la nature : Racine dut se plaire

supputer la faiblesse de la volonté humaine à l'égard ui'S passions, qui vont irrésistiblement jusqu'au bout d'elles-mêmes, si la grâce divine ne les dompte. C'est du moins ce qu'on lui enseignait à Port-Royal, non dogmatiquement peut-être, mais non pas davantîige à mots

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couverts; et-^ cette thèse lui fournii'a le ressort secret de tout son théâtre à partir d'Andromaque.

Qu'il ait donné dans sa vie tant de place au monde, et au roi, et à la beauté, qui comptaient bien peu aux yeux des Solitaires, cela ne prouve point que l'âme de Port- Eoyal ne se soit point mêlée à celle du jeune poète ; plus tard n lui reviendra et avec une contrition, une ferveur trop parfaites, pour que nous ne reconnaissions pas la force d'un antique et profond attachement. Mais, à mesure qu'il grandissait et qu'il prenait de l'assurance, Racine montrait un goût si vif de la vie que l'austère religion ne pouvait tenir plus longtemps contre ses vieilles ennemies, la dissipation, la volupté, l'ambition. Le flot de la jeunesse passé, elle rétablha son empire.

Près de trois ans s'étaient écoulés depuis l'entrée de Racme à Port-Royal. Le poète avait fait bien du chemin en ces trois ans : il s'était lié avec son cousin Vitard qui faisait sa philosophie au collège d'Harcourt ; il lui adressait de longues lettres qui ne sentent guère leur pédant, encore que les vers latins s'y entrelacent à une prose spirituelle et toute pétillante de curiosité et même à des badinages en vers français où U est question pêle-mêle des « combats du roi polonais », des « miracles de Port- Royal » et de la « déconfiture des pauvres Augustiniens ». Ce n'est plus le ton du Paysage en gros^ et de l'élégie Ad Chrisfum. Le détachement est proche ; il a commencé du jour que l'air du siècle est entré avec Vitard dans les corridors de l'austère maison. Bien que Racine en emporte un solide et précieux bagage intellectuel et moral, on peut tout attendre de lui, lorsque Paris va le tenh.

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