‹ Racine. Textes choisis et commentésChapitre 13 sur 130 · LETTRE A M. LE VASSEUR · texte numérisé non relu

LETTRE A M. LE VASSEUR

A Paris, le 13 septembre 1660.

Je crois que vous nous voidez abandonner tout à fait, et ne nous plus parler que par lettres. N'est-ce point que vous vous

GRONDEMENT^ ORAGE JANSÉN'ISTK 31

iinaginez que vous eu aurez plus d'autorité sur moi, et que \ tjui en conserverez mieux la majesté de Fempire? Cm* major

longinquo revereniia. Groyez-moi, monsieur, il n'est pas besoin Je cette politique : vos raisons sont trop bonnes d'ellfô-mêmes, sans être appuyées de ces secours étrfuigexs. Votre présence me serait plus utile que votre absence ; car. Tode étant presque imprimée, vos a\is arriveront trop tard.

Elle a été montrée à M. Chapelain ; il a marqué quelques changements à faire ; je les ai faits, et j'étais très embarrassé pour savoir si ces changements n'étaient point eux-mêmes à changer. Je ne savais à qui m'adresser. M. Vitart est rarement capable de donner son attention à quelque chose. M, l'Avocat n'en donne pas beaucoup non plus à ces sortes de choses. Il aime mieux ne voir jamais une pièce, quelque belle qu'elle soit, que de la voir une seconde fois ; si bien que j'étais près de consulter, eonmie 3Ialherbe, ime vieille servante, si je ne m'étais aperçu qu'elle est janséniste comme son maître (1), et quelle pourrait me déceler; ce qui serait ma ruine entière, vu que je reçois encore tous les jours lettres siu- lettres, ou, pour mieux dire, excommimications sur excommimications, à cause de mon triste sonnet. Ainsi j'ai été obhgé de m'en rapporter à moi seul de la bonté de mes vers. Voyez combien votre présence m'aïu-ait fait de bien : mais, puisqu'il n'y a plus de remède, il faut que je vous rende compte de ce qui s'est passé. Je ne sais si vous vous y intéressez ; mais je suis si accoutumé à voua faire part de mes fortunes, bonnes ou mauvaises, que je vous punirais moins que moi-même en vous les taisant.

iL Chapelain a donc reçu l'ode avec la plus grande bonté du monde : tout malade qu'il était, il la retenue trois jours, et a fait des remarques par écrit, que j'ai fort bien suivies. 3L Vitart n'a jamais été si aise qu'après cette visite ; il me pensa confondre de reproches, à cause que je me plaignais de la longueur de M- Chapelain. Je voudrais que vous eussiez vu la chaleur et l'éloquence avec laquelle il me querella. Cela soit dit en passant.

Au sortir de chez M. Chapelain, il alla voir M. Perrault (2), contre notre dessein, comme vous savez. Il ne s'en put empê-

(1) Le duc de Lnynes. Cet endroit fait connaître combien il craignait de déplaire à Port-Royal, où l'on ne voulait pas qu'il fît des vers. fLoois RAcn«E.)

(2) Charles Perrault

cher, et je n'en suis pas marri à présent. M. Perrault lui dit aussi de fort bonnes choses qu'il mit par écrit, et que j'ai encore toutes suivies, à une ou deux près, où je ne suivrais pas Apollon lui-même. C'est la comparaison de Vénus et de Mai's, qu'il récuse à cause que Vénus est une prostituée. Mais vous savez que quand les poètes parlent des dieux, ils les traitent en divinités, et par conséquent comme des êtres parfaits, n'ayant même jamais parlé de leurs crimes comme s'ils eussent été des crimes ; car aucun ne s'est avisé de reprocher à Jupiter et à Vénus leurs adultères ; et si cela était, il ne faudrait plus introduire les dieux dans la poésie, vu qu'à regarder leurs actions il n'y en a pas un qui ne méritât d'être brûlé, si on leur faisait bonne justice.

Mais, en un mot, j'ai pour moi Malherbe, qui a comparé la reine Marie à Vénus, dans quatre vers aussi beaux qu'ils me sont avantageux, puisqu'il y parle des amours de Vénus :

Telle n'est point la Oythérée Quand, d'un nouveau feu s'allumant, Elle sort pompeuse et parée Pour la conquête d'un amant.

Voilà ce qui regarde leur censure : je ne vous dirai rien de leur approbation, sinon que M. Perrault a dit que l'ode valait dix fois la comédie ; et voici les paroles de M. Chapelain, que je vous rapporterai comme le texte de l'Évangile, sans y rien changer. Mais aussi c'est M. Chapelain, comme disait à chaque mot M. Vitai't. « L'ode est fort belle, fort poétique, et il y a beaucoup de stances qui ne peuvent être mieux. Si l'on repasse le peu d'endroits que j'ai marqués, on en fera une fort belle pièce. » n a tant pressé M. Vitart de lui en nommer Fauteiu' que M. Vitart veut à toute force me mener chez lui. Il veut qu'il me voie. Cette vue nuira bien sans doute à l'estime qu'il a pu concevoir de moi.

Ce qu'il y a, eu de plus considérable à changer, c'a été une stance entière, qui est celle des tritons. Il s'est trouvé que les tritons n'avaient jamais logé dans les fleuves, mais seulement dans la mer. Je les ai souhaités bien des fois noyés tous tant qu'ils sont, pour la peine qu'ils m'ont donnée. J'ai donc refait une autre stance. Mais, poi che da tutti i lati ho pieno il foglio (1), adieu.

(1) « Puisque de tous les côtés j'ai la feuiUe pleine.

r.RONr)EMEMS DE L'ORAGE JANSÉNISTE 33

La jolie letti-e. vive, spirituelle et d'une langue si dégagée ! On sait le reste : que Fode, ainsi corrigée, parut la plus belle du monde à Chapelain, que celui-ci prit son jeune confrère sous sa jjrotection et parla de lui à Colbert, et que Colbert enfin lui fit tenir cent louis de gratification, qui en vaudraient bien le triple aujourd'hui.

Voilà Racine « lancé ». Le voilà qui paraît dans le monde, tounie des sonnets et des madrigaux, ébauche des projets de tragédie, en écrit même une, VAmasie, qui faillit être représentée par les comédiens du Marais, bref, commence de faire sa réputation et achève de se brouiller avec Port- Royal.

Déjà, nOhs l'avons vu, son sonnet à la gloire de Mazarin l'avait mis en fâcheuse posture vis-à-vis de ses anciens maîtres et amis. Que fut-ce après la Nymphe de la Seine! Cinq années durant, il reçoit lettres sur lettres, « excommunications sur excommunications ». Il y en a une fameuse de sa tante, la mère Agnès de Sainte-Thècle. C'est la dernière et la seule du reste qui nous soit parvenue. Éloquente, désolée et la plus propre du monde à précipiter dans sa voie un jeune ])oète irritable et passionné de trloire, elle consomma la séparation entre Port-Royal et Racine :

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