RACINE ASPIRANT AU PETIT COLLET HO
\cc Vitard. qu'il eutreteuait d'affakes, galant avec
•llle Vitard, spiiituel piquant ou moqueur avec les autres,
Racine, dans cette correspondance d'Uzès, prend tour à
tour tous les tons, même celui de Télégie pour ressembler
un peu plus à cet Ovide dont il n'a pas renoncé à mettre
les amours sur la scène. Au vrai, il supporte malaisément
d'être éloigné de Paris, et cette année qu'il passera tout
•itière à Uzès, de novemljre 1661 à la fin de 1662, lui
■nih].'r:vl;i }^]u< lourde et la plus maussade de sa vie.
LETTRES DE JEUNESSE
A La Fontaine.
A Uzès, le 11 novembre 1661.
J'ai bien vu du pays et j'ai bien voyagé
Depuis que de vos yeux les miens ont pris congé.
Mais tout cela ne m'a pas empêclié de songer toujours autant à vous que je faisais lorsque nous nous voyions tous les jours,
Avant qu'une fièvre importune Nous fît courir même fortune, Et nous mît chacun en danger De ne plus jamais voyager.
Je ne sais pas sous queDe constellation je vous écris présentement ; mais je vous assure que je n'ai point encore fait tant de vers depuis ma maladie. Je croyais même en avoir tout à fait oublié le métier. Serait-il possible que les Muses eussent plus d'empire en ce pays que sur les rives de la Seine ! Nous le reconnaîtrons dans la suite. Cependant je commencerai à vous dire en prose que mon voyage a été plus heureux que je ne pensais. Nous n'avons eu que deux hem'es de ])luie jusqu'à Lyon. Notre compagnie était gaie et assez plaisante : il y avait trois huguenots, un Anglais, deux Itahens, un conseiller du Châtelet, deux secrétaires du roi et deux de ses mousquetaires ; enfin nous étions au nombre de neuf ou dix. Je ne manquais
^ LKTTKES DE JEUNESSE == il
pas tous les soirs de prendre le galop devant les autres pour aller retenir mon lit ; car j'avais fort bien retenu cela de iL Botreau, et je lui en suis infiniment obligé : ainsi j'ai toujours été bien couché; et, quand je suis arrivé à Lyon, je ne me suis senti non plus fatigué que si du quartier de Sainte-Gene%iève j'avais été à celui de la rue Galande.
A Lyon, je ne suis resté que deux jours, et je m'embarquai sur le Rhône avec deux mousquetaires de notre troupe, qui étaient du Pont-Saint-Esprit. Nous nous embarquâmes, il y a huit jours, dans un vaisseau tout neuf et bien couvert, que nous avions retenu exprès, avec le meilleur patron du pays; car il n'y a pas trop de siireté de se mettre sur le Rhône qu'à bonnes enseignes : néanmoins, comme il n'a point plu du tout devers Lyon, le Rhône étant fort bas, il avait perdu beaucoup de sa rapidité ordinaii-e.
On pouvait sans difficulté Voir ces naïades toutes nues, Et qui, honteuses d'être vues, Pour mieux cacher leur nudité.
Cherchaient des places inconnues.
Ces nymphes sont de gros rochei^s. Auteurs de mainte sépulture.
Et dont l'effroyable figure Fait changer de visage aux plus hardis nochers.
Nous fûmes deux jours sur le Rhône, et nous couchâmes à Vienne et à Valence. J'avais commencé dès Lyon à ne plus guère entendre le langage du pays et à n"être plus intelligible moi-même. Ce malheur s'accrut à Valence, et Dieu voulut qu'ayant demandé à une servante un pot de cfcambre, elle mit un réchaud sous mon lit. Vous pouvez vous imaginer les suites de cette maudite aventure, et ce qui peut arriver à un homme endormi qui se sert d'un réchaud dans ses nécessités de mut. Mais c'est encore bien pis dans ce pays. Je vous jm-e que j'ai autant besoin d'un interprète qu'un Moscovite en aurait besoin dans Paris. Néanmoins je commence à mapercevoir que c'est un langage mêlé d'espagnol et d'itaUen ; et, comme j'entends assez bien ces deux langues, j"y ai quelquefois recours pour entendre les autres et pour me faire entendre. Mais il arrive souvent que je perds toutes, mes mesures, comme il arriva liier, qu'ayant besoin de petits clous à broquette pour ajuster ma chambre, j'envoyai le valet de mon oncle en ville, et lui dis de m'acheter
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deux ou trois cents de broquettes ; il m'apporta incontinent trois bottes d'allumettes ; jugez s'il y a sujet d'enrager en de semblables malentendus. Cela irait à l'infini si je voulais dire tous les inconvénients qui arrivent aux nouveaux venus en ce pays comme moi.
Au reste, pour la situation d'Uzès, vous saurez qu'elle est sur une montagne fort haute, et cette montagne n'est qu'un rocher continuel : si bien qu'en quelque temps qu'il fasse, on peut aller à pied sec tout autour de la ville. Les campagnes qui l'environnent sont toutes couvertes d'ohviers qui portent les plus belles ohves du monde, mais bien trompeuses pourtant car j'y ai été attrapé moi-même. Je voulus en cueillir quelquesunes au premier ohvier que je rencontrai, et je les mis dans ma bouche avec le plus grand appétit qu'on puisse avoir ; mais Dieu me préserve de sentir jamais une amertume pareille à celle que je sentis ! J'en eus la bouche toute perdue plus de quatre heures durant, et l'on m'a appris depuis qu'il fallait bien des lessives et des cérémonies pour rendi^e les olives douces comme on les mange. L'huile qu'on en retire sert ici de beuiTe, et j'appréhendais bien ce changement ; mais j'en ai goûté aujourd'hui dans les sauces, et sans mentir il n'y a rien de meilleur. On sent bien moins l'huile qu'on ne sentirait le meilleur beurre de France. Mais c'est assez vous parler d'huile, et vous me pourrez reprocher, plus justement qu'on ne faisait à un ancien orateur, que mes ouvi-ages sentent trop l'huile.
Il faut vous entretenir d'autre chose, ou plutôt remettre cela à un autre voyage, pour ne vous pas ennuyer. Je ne me sam'ais empêcher de vous dire un mot des beautés de cette province. On m'en avait dit beaucoup de bien à Paris ; mais sans mentir on «le m'en avait encore rien dit au prix de ce qui en est, et pour le nombre, et pom- l'excellence : il n'y a pas une villageoise, pas une saveticre qui ne disputât de beauté avec les Fouilloux et les Memieville. Si le pays de soi avait un peu de délicatesse, et que les rochers y fussent lui peu moins fréquents, on le prendrait pour un neà pays de Cythère. Toutes les fenmies y sont éclatantes, et s'y ajustent d'une façon qui leur est la plus naturelle du monde ; et pour ce qui est de leur personne,
Color vcrus, coriiun solidum el succi -plénum (1).
(1) Un colons vrai, un corps fenuo, la fleur de l'ombonpoiiit et de l;i santé. (Terent., Eunuch., acte II, scène tn.)
LETTRES DE JEUNESSE == 43
Mais, coîiimc c"e?t la première chose dont on m"a dit de me donner de garde, je ne veux pas en parler davantage; aussi bien ce serait profaner une maison de bénéficier, comme celle où je suis, que d'y faire de longs discours sur cette matière. Donuis mca, domus oralioms (1). C'est pourquoi vous devez vous attendre que je ne vous en parlerai plus du tout. On m'a dit : Soyez aveugle. Si je ne le puis être tout à fait, il faut du moins que je sois muet ; car, voyez-vous, il faut être régulier avec les réguliers, comme j'ai été loup avec vous et avec les autres loups vos compères. Adiousias.
A M. Vitart, à Paris.
A Uzès, le 15 novembre 1661.
E y a aujourd'hui huit joiurs que je partis du Pont-Saint- ::..^prit, et que je vins à Uzès, où je fus reçu de mon oncle (2) avec toute sorte d'amitiés. Il ne m'attendait que deux jours après, parce que mon oncle Sconin lui avait mandé que je partirais plus tard que je n'ai fait ; sans cela il eût envoyé au Saint- Esprit son garçon et son cheval II m'a donné une chambre auprès de lui, et il prétend que je le soulagerai un peu dans le grand nombre de ses affaires. Je vous ^sure qu'il en a beaucoup. Non seulement il fait toutes celles du diocèse, mais il a même l'administration de tous les revenus du chapitre, jusqu'à ce qu'il ait payé 80 000 livres de dettes où le chapitre s'est engagé. Il s'y entend tout à fait, et il n'y a point de dom Cosme (3) dais son affaire. Avec tout cet embarras, il a encore celui de faire bâtir; car il fait achever une fort jolie maison qu'il a commencée, il y a un au ou deux, à un bénéfice qui est à lui à une demi-lieue d'Uzès. J'en reviens encore tout présentement.
(1) ila maison est une maison de prière.
(2) Le Père Sconin, chanoine régulier de Sainte-Geneviève, chaîne de la cathédrale, officiai et grand vicaire d'Uzès.
{S) Dom Cosme Sconin, religieux bénédictin, frère de celai dont nous venons de parler, et, comme lui, oncle de Racine,
Elle est toute faite déjà ; il n'y a plus que le jardin à défriclier. C'est la plus réguBère et la plus agi'éable de tout TJzès. Elle est tantôt toute meublée, mais il lui en a coûté de l'aident pour la mettre en cet état ; c'est pourquoi il ne faut pas demander à quoi il a employé ses revenus. 11 est fort fâché de ce que je n'ai point apporté de démissoire ; mais c'est la faute de M. Sconin. Je l'ai pressé le plus que j'ai pu pour cela, et lui-même lui en écrit ; mais j'appréhende furieusement sa longueur. D m'aurait déjà mené à Avignon pour y prendre la tonsure, et la raison de cela est que le premier bénéfice qui viendra à vaquer dans le chapitre est à sa nomination, L'évêque a nommé, et le prévôt aussi ; c'est maintenant son tour. Quand ce temps-là viendra, je vous en manderai des nouvelles. Si vous pouviez me faire avoir un démissoire, vous m'obhgeriez infiniment, M. le prieur de la Ferté vous donnera aisément mon extrait baptistaire, et vous n'auriez qu'à l'envoyer à quelqu'un de votre connaissance à Soissons ; on aurait le démissoire aussitôt. Mais ce sera quand vous y poun'ez songer sans vous détourner le moins du monde. Au reste, nous ne laisserons pas d'aller à Avignon quelqu'un de ces jours ; car mon oncle veut m'acheter des Uvres, et il veut que j'étudie. Je ne demande pas mieux, et je vous assure que je n'ai pas encore eu la curiosité de voir la ville d'Uzès, ni quelque personne que ce soit. H est bien aise que j'apprenne un peu de théologie dans saint Thomas, et j'en suis tombé d'accord fort volontiers. Enfin, je m'accorde le plus aisément du monde à tout ce qu'il veut ; il est d'un naturel fort doux, et il me témoigne toutes les tendresses possibles. H reconnaît bien que son affaire d'Anjou a été fort mal conduite ; mais il espère que M. d'Uzès raccommodera tout. En effet, il lui a. mandé qu'il le ferait. Il me demande tous les jours mon Ode de la paix, car il a donné à M. l'évêque celle que je lui envoyai ; et non seulement lui, mais même tous les chanoines m'en demandent, et le prévôt surtout. Ce prévôt est le doyen du chapitre ; il est âgé de soixante et quinze ans, et le plus honnête homme du monde. Enfin, c'est le seul que mon oncle m'a bien recommandé d'aller voir; ils sont grands amis. Son bénéfice vaut cinq mille Hvres de rente; il est des anciens, et il n'est pas réformé. H a beaucoup d'esprit et d'étude. Ainsi si vous avez encore quelque ode, je vous prie d'en faire bien couper toutes les marges et de me l'envoyer; j'avais néghgé d'en apporter. On me fait ici force caresses à cause do mon oncle ; il n'y a pas un curé ni un maître d'école qui ne
LETTRES DE JEUNESSE
niait fait le compliment gaillard, auquel je ne saurais répondre que par des révérences ; car je n'entends pas le français de ce pays-ci, et on n'y entend pas le mien ; ainsi je tire le pied fort humblement ; et je dis, quand tout est fait : Adiousias. Je suis marri pourtant de ne les point entendre ; car, si je continue à ne leur point répondre, j'aurai bientôt la réputation d'un inci\il ou d'un homme non lettré. Je suis perdu si cela est ; car en ce pays les civilités sont encore plus en usage qu'en Italie. Je suis épouvanté tous les jours de voir des villageois, pieds nus ou ensabotés (ce mot doit bien passer, puisque etœajmchonué a passé), qui font des révérences conuue s'ils avaient appris à danser toute leur vie. Outre cela, ils causent des mieux, et pour moi jespère que l'air du pays me va raffiner de moitié ; car je vous assm'e qu'on y est fin et délié plus qu'en aucun lieu du monde. Tous les arbres sont encore ausïi verts qu'au mois de juin, et aujourd'hui que je suis sorti à la camp^ie, je vous proteste que la chaleur ma tout à fait inconmiodé ; jugez ce que ce peut être en été. Je n'ai plus de papier que pour assurer Mlle Vitai't de mes très humbles respects, et souhaiter à vx)s deux infantes tout ce que les poètes s'en vont prédke de biens au dauphin.
J'oubhais à vous prier d'adi-esser mes lettres à M. "Symil, chirurgien à Uzès, et en dedans à mon illustre persoime chez le R. P. Sconin, \icaue général et officiai de iL d'Uzès. Je salue iL d'Houy de tout mon cœur, et le prie d'avoir quelque peu soin de mes h\Tes, dont je plains fort la destinée s"il ne s'en mêle un peu ; car je serais honteux de vous en parler dans la multitude de vos affaires. Excusez même si j'ai fait .cette lettre si longue. J"ai cru qu'il fallait vous instruire une fois en gros de tout ce qui se passe ici ; une autre fois j'abuserai moins de votre loisir. ^
A Vahbé Le Vasseur, à Paris.
A Uzès, le 24 novembre 1661.
Je ne me plains pas encore de vous, car je crois bien que c'est tout au plus si vous avez maintenant reçu ma première
lettre ; mais je ne vous réponds pas que, dans huit jours, je ne œmmence à gronder si je ne reçois point de vos nouvelles. Epargnez-moi donc cette peine, je vous supplie, et épargnezvous à vous-même de grosses injures que je pourrais bien vous dii-e dans ma mauvaise humeur : Nam coniemptus amor vires hahet (1).
J'ai été à Nîmes, et il faut que je vous en entretienne. Le chemin d'ici à Nîmes est plus diabohque mille fois que celui des Diables à Nevers, et la rue d'Enfer, et tels autres chemins réprouvés ; mais la ville est aussi belle et aussi poUde, comme on dit ici, qu'il y en ait dans le royaume. Il n'y a point de divertissements qui ne s'y trouvent :
Sunni, canii, vesiir, giuochi, vivande,
Quanto puô cor pensar, puô chieder hocca (2).
J'allai voir le feu de joie qu'un homme de ma connaissance avait entrepris. Les jésuites avaient fourni les devises qui ne valaient rien du tout : ôtez cela, tout allait bien. Mais je n'y ai pas pris assez bien gai'de pour vous en faire le détail; j'étais détourné par d'autres spectacles : il y avait tout autoiu- de moi des visages qu'on voyait à la lueur des fusées, et dont vous auriez bien eu autant de peine à vous défendre que j'en avais. Il n'y en avait pas une à qui vous n'eussiez bien voulu dire ce comphment d'un galant du temps de Néron : Ne fasiidias hominem peregrinum inter cidtores tuos admittere : invenies reli- (jiosum si ie adorari permiseris (3). Mais pour moi, je n'avais garde d'y penser, je ne les regardais pas même en sûreté ; j'étais en la compagnie d'un révérend père de ce chapitre, qui n'aimait pas trop à rire :
E parea, piû cli' alcun fosse mai statfi Di concienza scrupuhsa e schiva (4).
11 fallait être sage avec lui, ou du moins le faire. Voilà ce que vous auriez trouvé de beau dans Nîmes ; mais j'y trouvai
(1) Car l'amour méprisé a des forces.
(2) Musique, chants, toilette, jeux, festins, autant que l'esprit peut en imaginer, que la bouche peut eu demander.
(3) Ne dédaignez pas les hommages d'un étranger : vous le trouverez prêt à vous rendre un culte religieux, si vous lui permettez de vous adorer. (Pétrone.)
(4) Et paraissait, plus que persomie, d'une conscience scrupuleuse et timorée.
LETTRES DE JEUNESSE
oncore d'autres choses qui me plurent fort, surtout les arènes. C'est un grand amphithéâtre un peu ovale, tout bâti de pro- ieuses pierres, lonsrues de deux toises, qui se tiennent là, depuis pins de seize cents ans, sans mortier et par leur seule pesanteur. Il est tout ouvert en dehors par de mandes arcades, et en dedans ce ne sont autour que de grands sièges oîi tout le peuple s'asseyait pour voir les combats des bêtes et des gladiateurs. Mais c'est assez vous parler de ^îmes et de ses raretés ; peut-être même trouverez-vous que j'en ai trop dit. Mais de quoi voidez-vous que je vous entretienne? De vous dire qu'il fait ici le plus beau temps du monde, vous ne vous en mettez guère en peine ; de vous dire qu'on doit cette semaine créer des consuls ou eouses, comme on dit, c^la vous touche fort peu. Cependant c'est une belle chose de voir le compère cardeur et le menuisier gaillard avec la robe rouge, comme un président, doimer des arrêts et aller les premiers à l'offrande. ^'nus ne voyez pas cela à Paris.
A propos de consuls il faut que je vous parle d'un éche\in de Lyon qui doit l'emporter sur les plus fameux quolihétiers du monde. Je lalla! voir pour avoir un billet de sortie, car sans billets les chaînes du Rhône ne se lèvent point. H fit mes dépêches fort gravement ; et après, quittant un peu cette graWté ra^strale qu'on doit garder en donnant de telles ordonnances, il me demanda : Qxdd novi'?n Que dit-on de l'affaire d'Angleterre? » Je répondis qu'on ne savait pas encore à quoi le roi se résoudrait. (' A faire la guerre, dit-il ; car il n'est pas parent du Père Souffren (1). » Je fis bien paraître que je ne l'étais pas non plus ; je lui fis la révérence, et le regardai avec un froid qui montrai bien la rage où j'étais de voir un grand quolibétier impuni. Je n'ai pas voulu en enrager tout seul; j'ai voulu que vous me tinssiez compagnie, et c'est pourquoi je vous fais part de cette îrauderie. Enragez donc : et, si vous ne trouvez point de termes -ez forts pour faire des imprécations, dites avec Yemphasiste Brébœuf :
A qui, dieux rout-puissants, qui gouvernez la terre, A qui résenez-vous les éclats du tonnerre?
Si vous ne vous hâtez de m'écrire, je vous ferai enrager Lore par de semblables nouvelles. Écrivez-moi donc si vous
1) Le Père Suffren, jésuite, confesseur de Louis XIII, dont le nom iirononçait conune soujjrant.
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m'en croyez, et faites de ma part à Mie Lucrèce le compliment latin dont je vous ai parlé, mais que ce soit en beau français.
A Mademoiselle Vitart, à Paris.
A Uzès, le 26 décembre 1661.
Je pensais bien me donner l'honneur de vous écrire il y a huit jours, mais il me fut impossible de le faire ; je ne sais pas même si j'en pourrai venir à bout aujourd'hui. Vous saurez, s'il vous plaît, que ce n'est pas à présent une petite affaire pour moi que de vous écrire. Il a été un temps que je le faisais assez aisément, et il ne me fallait pas beaucoup de temps pour faire une lettre assez passable. Mais ce temps-là est passé pour moi ; il me faut suer sang et eau pour faire quelque chose qui mérite de vous l'adresser; encore sera-ce un grand hasard si j'y réussis. La raison de cela est que je suis un peu plus éloigné de vous que je n'étais lors. Quand je songeais seulement que je n'étais qu'cà quatorze ou quinze heues de vous, cela me mettait en train, et c'était bien autre chose quand je vous Voyais en personne ; c'était alors que les paroles ne me coûtaient rien, et que je causais d'assez bon cœur ; au heu qu'aujourd'hui je ne vous vois qu'en idée ; et, quoique je songe assez fortement à vous, je ne saurais pourtant empêcher qu'il n'y ait cent cinquante heues entre vous et votre idée. Ainsi il m'est un peu plus difficile de m'échauffer, et, quand mes lettres seraient assez heureuses pour vous plaire, que me sert cela? J'aimerais mieux recevoir un soufflet ou un coup de poing de vous, comme cela m'était assez ordinaire, qu'un grand merci qui %iendjait de si loin. Après tout, il faut vous écrire, et il en faut revenir là. Mais que vous mander? Sans mentir, je n'en sais rien pour le présent. Faites-moi une grâce, donnez-moi temps jusqu'au premier ordinaù'e pour y songer, et je vous promets de faire merveiUe ; j'y travaillerais plutôt jour et nuit, aussi bien n'ai-je plus qu'un demi-quart d'heure à moi, et vous-même avez maintenant bien d'autres affaires. Vous n'avez pas à déloger seule-
LETTRKS DE JEUNESSE == 49
ment, comme on m'a mandé, mais vous avez même à préparer les logis au Saint-Esprit (1)," qui doit venir dans huit jours à l'hôtel de Luynes. Travaillez donc à le recevoir comme il le mérite, et moi je travaillçrai à vous écrire comme vous méritez. Comme ce n'est pas une petite entreprise, vous trouverez bon qufc je m'y prépare avec un peu de loisir. Cependant je souhaite que tout le monde se porte bien chez vous ; que vos deux infantes vous ressemblent, et que vous ne soyez point en colère contre moi de ce que j'ai tant tardé à m'acquitter de ce que je vous dois. C'est bien assez que je sois si loin de votre présence, sans me bannir encore de votre esprit. Ainsi soit-il.
Je n'écris pas à mon cousin, car on m"a mandé qu'il était à ia campagne, et puis c'est lui écrire que de vous écrire.
A M. Vitart, à Paris.
A Uzès, le 13 juin 1662.
J'attends avec empressement des nouvelles de votre voyage, et votre absence de Paris m'ennuie déjà autant que si j'étais à Paris même, à cause que je n'ai point reçu de vos lettres depuis que vous en êtes sorti. J'écrivis la semaine passée à dom Cosme, pour le disposer à vous abandonner le bénéfice, ou à quelqu'un de vos amis qui lui fût moins suspect, puisqu'il a pour vous des sentiments si injustes ; et mon oncle approuva ma lettre par une apostille, car il a tout de bon envie de me le donner. Il m'a dit même de traiter avec raumônier de M. d'Uzès, qui a grande en\ie sur ce bénéfice, pour voir s'il me voudrait donner en échange un prieuré simple de cent écus qu'il a en ce pays. Je ne lui en ai point parlé, et jattends de vos nouvelles, n serait fort disposé à cet échange, pourvu que le bénéfice lui fût assuré ; car il ira l" hiver prochain à Paris avec son maître, et ce bénéfice serait foit à sa bienséance, parce que le fermier est
(1) Au duc de LujTies, créé chevalier de TOrdre du Saint-Esprit en décembre 1661.
le même à qui son maître a arrenté Saint-Georges. Mais il serait du moins autant à ma bienséance qu'à la sienne, si vous pouviez être assuré du succès de l'affaire ; car je n'aurais jjas grande inclination de faire séjour en ce paj^s-ci. Conseillez-moi donc, et je verrai après en quelle disposition il sera. Il me parle toujours du bénéfice de mon oncle, et il enrage de l'avoir. Mais la méchante condition que d'avoir affaire à dom Cosme ! Je crois que cet homme-là est né pour ruiner toutes mes affaires.
Je souhaite que vous ayez une aussi belle récolte à vos deux fermes que nous en avons en ce pays-ci. La moisson est déjà fort avancée, et elle se fait plaisamment ici au prix de la coutume de France ; car on lie les gerbes à mesure qu'on les coupe ; on ne laisse point sécher le blé sur terre, car il n'est déjà que trop sec, et dès le même jour on le porte à l'aire, où on le bat aussitôt. Ainsi le blé est aussitôt coupé, lié et battu. Vous verriez un tas de moissonneurs rôtis du soleil, qui travaillent comme des démons ; et, quand ils sont hors d'haleine, ils se jettent à terre au soleil même, dorment un miserere, et se relèvent aussitôt. Pour moi, je ne vois cela que de mes fenêtres ; je ne pourrais être un moment dehors sans mourir : l'air est aussi chaud que dans un four allumé, et cette chaleur continue autant la nuit que le jour. Enfin il faudrait se résoudre à fondi'e comme du beurre, n'était un petit vent frais qui a la charité de souffler de temps en temps ; et, pour m' achever, je suis tout le jour étoiu-di d'une infinité de cigales qui ne font que chanter de tous côtés, mais d'un chant le plus perçant et le plus importun du monde. Si j'avais autant d'autorité sur elles qu'en avait le bon saint François, je ne leur dirais pas, comme il faisait : clianiez, ma sœur la cigale; mais je les prierais bien fort de s'en aller faire un tour jusqu'à Paris ou à la Ferté-Mlon, si vous y êtes encore, pour vous faire part d'une si belle harmonie.
Monsieur notre évêque ne se découvi'e encore à personne sur le beau projet de réforme qu'il a fait faire à Paris ; et, pour vous dire ce qu'on pense ici, il est plus irrésolu que jamais. Il appréhende furieusement d'aliéner les esprits de la province. Sur le simple bruit qui courut que l'affaire était conclue, il se voit déjà désert, à ce qu'on dit, et cela le fâche ; car il ne hait pas de voir du monde chez lui : mais il reconnaît bien qu'on ne fait la cour, dans ce pays-ci, qu'à ceux dont on attend du bien. Il en a témoigné son étonnement il y a quelques jours, et ce n'est rien encore pom'tant ; car, s'il établit une fois la réforme, on dit qu'il sera abandonné même de ses valets.
LETTRES DE "JEUNESSE - 5i
Chacun avait de béHes prétentions sur ce chapitre ; le mal est qu'on lui impute d'aimer beaucoup à dominer, et qu'il aime mieux avoir dans son église des moines dont il prétend disposer, quoique peut-être il se trompe, que des chanoines séculiers, qui le portent un peu plus haut. Les pohtiques, en ces sortes d'affaires, disent que les particuhers sont plus maniables qu'une commimauté, et que les moines n'ont pas toute déférence pour les évêques. Avant-hier, il arriva ime chose par où il montra bien qu'il avait envie d'être le maître. Xous avons un rehgieux qu'on dit être un janséniste couvert. Je coimais le bonhomme, et je puis dire, sans le flatter, qu'il ne sait ]>2l< encore seulement l'état de la question. Sou sous-prieur le déféra à iL l'évêque, lequel appela mon oncle, et lui dit avec beaucoup d'empressement qu'il voulait l'interroger et en être le juge seul, sans que le^irévôt ni le chTapitre s'en mêlât. Mon oncle lui dit froidement qu'il l'interrogeât, mais que ce bon religieux ne savait pas seulement, comme je vous ai dit, ce que c'était du jansénisme. Voilà toutes les nouvelles que je vous puis mander : il ne se passe rien de plus mémorable en ce pays-ci. Le blé est enchéri, quelque belle que soiî la récolte, à cause qu'on en transporte en vos quartiers. Le beau blé, qui ne valait que quinze hvTcs, en vaut Nin^t et une livres la salmée. On l'appelle ainsi, et cette mesure contient en\iron dix minots, ou six pichets ou un peu plus. Poiu- le vin. on ne saura du tout qu'en faire. Le meilleur, c'est-à-dire le meilleur du royaume, se vend deux carolm le pot, mesure de Saint-Denis. J'aurai de quoi boire à votre santé à bon marché ; mais j'aimerais mieux l'aller boire là-bas, avec du ^'in de la montagne de Reims.
Je baise très humblement les mains à Mie Vitart, à vos deux mignonnes, et universellement à toute la famille. Je m'avise toujours un peu tard d'écrire ; cela est cause que je ne saurai presque écrire qu'à vous. J'ai pourtant écrit à ma mère, et je remets iL l'abbé à jeudi prochain ; il lui en coûtera un port de lettre de ce retardement, car je ne pourrai pas vous l'adresser comme les autres fois. Je voudrais qu'il m'en fît coûter plus 'ivent qu'il ne fait. Il est grand ménager de ses lettres et de bourse de mou oncle. Je suis tout à vous, et uniquement à
52 RACINE. — CIIAP. IV
Tous les critiques ont remarqué comme un sentiment un peu vif de la nature semblait être étranger au Racine de cette époque. Il paraît avoir été insensible aux attraits de la vieille cité féodale et à la douceur virgilienne de sa vallée, comme aux ombres touffues du grand parc épiscopal. Les critiques se scandalisent surtout que le jeune homme, dans un panorama splendide, n'ait vu que des moissonneurs rôtis au soleil. Nous goûterons mieux sur ce })oint l'observation de Sainte-Beuve : « Comme tout cela est net, simple, bien dit, agréable, positif, vu à l'œU nu avant l'invention des lunettes ou lorgnons de couleur! » Et nous la goûterons bien davantage, cette observation, lorsque M. HaUays nous aura mis au fait d'une de ses trouvailles.
On voulait absolument jusqu'ici que Racine eût habité dans la demeure de son oncle un certain pavillon Martine, d'où la vue s'étend sur la vallée d'Eure et le plus pittoresque enchevêtrement de broussailles, de touffes d'arbres, de rochers et d'eaux courantes qu'un romantique ait januiis rêvé. Eh bien. Racine a sans doute habité là, mais aussi dans une autre maison de son oncle, au château de Saint-Maximin, qui existe toujours et d'où nous pourrions voh encore, sur une plaine nue et baignée de soleil, ces moissonneurs qui travaillent « comme des démons », se jettent à terre hors d'haleine, « dorment un miserere et se relèvent aussitôt ». Enfin, et pour tout dhe, ce qui nous plaît dans un paysage, à savoir ses accidents et son désordre, est précisément ce qui déplaisait le plus aux gens du dixseptième siècle, qui, comme Racine, ne discernaient rien là que de « diabolique ». Ils goûtaient la nature sans doute, mais en délicats. Et, bien loin qu'ils se laissassent absorber par elle, ils la soumettaient au contrôle de leur raison et lui