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CHAPITRE PREMIER l'enfance de racine

/. Le "paysage raanien. — //, Les origines du poète. IIL Son milieu de prmation.

H n'y a point accord chez les dévots raciniens qui ont visité la Ferté-Milon : et, pour les uns, c'est proprement un charme que cette petite ^^lle pittoresque qui, avec ses vieilles petites maisons, escalade la pente abrupte d'une colline tout juste assez large pour sen-ir d'assiette à un château féodal et qui descend ensuite jusqu'aux bords de rOiu-cq par des rampes de murailles, des pans de tours et des jardinets en terrasses ; pour les autres, La Ferté « n"a rien d'attrayant... Morne bourg, triste et froid, dit M. Sallesse. Rien, chez les Milonais, ne dériderait un visage attristé. »

Il paraît bien, d'ailleurs, que certains traits du paysage milonais ont quelque peu changé depuis le dix-sq)tième siècle : l'Ourcq, aujourd'hui canalisé et qui déroule son cours paisible entre un double rideau de grands peupliers, s'étalait, au temps de Racine, en forme de marécage ; la

culture n'avait qu'à peine entamé les forêts profondes qui, de tous côtés, cernaient la petite ville et la bloquaient sur son étroit plateau de craie. Cependant le dessin général de la vallée n'a pu se déranger beaucoup en moins de trois cents ans, et nos raciniens n'ont ici qu'une voix ])Our vanter sa facture délicate, les molles lignes des coteaux qui s'étagent autour de la Ferté et qui s'entre-croisent sans se briser, leur « amplitude », leur « flexibilité de rythme », leur « sinuosité élégante », surtout le bon ordre et l'harmonie des divers plans d'un paysage qu'on dirait composé par une nature musicienne et géomètre. Comment ne pas sentir « l'accord mystérieux et subtil » (Hallays) qui existe entre un tel ])aysage et le génie d'un Racine? Enfin il n'est ])oint jusqu'à la ville elle-même, si triste qu'on la veuille, et aux ruines du château féodal de Louis d'Orléans qui ne recèlent des éléments de beauté en rapport presque parfait avec l'idéal racinien, comme cette vierge gothique de la façade sud du donjon qui a déjà quelque chose dans l'attitude de « la grâce touchante d'Esther aux pieds d'Assuérus » (Hallays) ou comme ces verrières de l'église Xotre-Dame et Saint-Vaast, « d'une beauté tragique, infiniment biblique », et dont M. Masson-Forestier veut trouver la paraphrase dans certains passages des tragédies sacrées du poète...

Xous ne songeons point à contester cet accord entre le génie de Racine et son pays. Accord tout naturel, quand la fleur humaine, comme c'est le cas ici, n'est pas le produit d'une acclimatation récente, mais l'épanouissement d'une longue suite d'ascendants à demeure sur le même sol. Souvenons-nous pourtant qu'il n'y. a pas une ligne de Racine sur le paysage milonais et que, quand il parle de la Ferté, c'est pour la nommer seulement. L'homme du dix-septième siècle portait avec d'autant plus d'aisance certaines fatalités de race et de milieu qu'il n'en avait pas le plus léger soupçon. En outre, quelque indépendance doit être concédée au génie, en raison de son caractère exceptionnel.

Sous les réserves qui précèdent, il ne nous est pas défendu d'évoquer, dans le cadre le plus caressant et une

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fois fTancliic Tenceinte sévère de la ])etite cité rétractée sur son roc féodal, la vieille famille d'honnêtes fonctionnaires dont est sorti le plus pur des poètes français.

La date de sa naissance doit être placée le 20 ou Je 21 décembre 1639, puisque Tenfant fut tenu sur les fonts baptismaux le 22 par son aïeul paternel Pien-e Sconin et son aïeule maternelle ]\Iarie Racine, née des Moulins. Une tradition le fait naître dans la rue de la Pescherie, présentement rue Saint- Vaast ; mais elle hésite entre le numéro 3 et le numéro 14 de cette rue, tout en penchant pour le numéro 3, où habitaient la fille et le gendre de Pierre Sconin auquel la maison appartenait. Le pavillon portant le numéro 14 lui appartenait aussi, d'ailleurs. On ignore pour quelles causes Jeanne Racine vint faire S9S couches chez le père de son mari, au lieu de les faire chez elle. Elle les y fit encore en janvier 1641 et mourut quelques joui^s après avoir donné naissance à une fille qui fut Marie Racine.

Le père du poète, remarié deux ans ])lus tard à Madeleine Vol, mourut presque aussitôt, le 6 février 1643. Ainsi le ])etit Racine ne connut ni son père ni sa mère, étant, quand ils moururent, à nn âge où les im])rcssions ne laissent aucune trace. Sa belle-mère (et qui l'avait été si peu) se letira chez ses parents et, pour disparaître jîIus coml)lètement de la vie de ses beaux-enfants, épousa en secondes noces Henri C'iiéron, prévôt de Xeuilly-sur-Front. Jean Racine fut recueilli par ses aïeuls jjaternels ; Marie Racme, par le grand-père Sconin. Le bonhomme Racine ■^"éteignit en septembre 1649. Le petit Jean eut donc le temps de le connaître, mais il semble que sa tendresse soit allée surtout à 'Slane des Moulins, qui lui fut une seconde mère et à qui, d'ailleurs, il donna toujours ce nom de mère, mérité par un dévouement et des soins qui, de l'aveu de Racine, passaient ceux qu'elle avait eus pour « ses propres enfants )>.

Comme on a fait grand bruit, ces derniers temps, d'une prétendue ascendance germanique de Racine, il faut en toucher ici quelques mots.

Le nom de Racine est si français qu'aucune hésitation n'est permise. Il y a des Racine à phauny (Aisne) dès le douzième siècle. Ce sont des clercs, des menuisiers. Un de ces Racine émigra-t-U à la Ferté-Milon? Il est possible. Toujours est-il qu'on ne trouve de Racine dans le Valois qu'au début du seizième siècle.

Le prénom de Jean est héréditaire dans cette f amUle chez les aînés du sexe mâle. En 1508, un acte est passé devant Jean Racine, notake à la Ferté-Milon, antérieurement substitut du procureur du roi dans la même vUle. C'était le quadrisaïeul du poète. Son fils, Jean Racine, deuxième du nom, fut receveur du domame et duché de Valois et des greniers à sel de la Ferté-Milon et de Crespy, Charges modestes quant aux revenus, mais qui s'entouraient d'assez de considération pour avoh valu à ce Racine une manière d'anoblissement et des armoiries. On a supposé que les Sconin lui enlevèrent la première de ces charges, qu'ils ont fort bien pu lui acheter. Toujours est-il qu'il ne transmit que le contrôle du grenier à son fils aîné, Jean Racine, troisième du nom, lequel épousa Marie des Moulins, sœur de Suzanne des Moulins, cellerière de Port-Royal, et de Claude des MouUns, également au service de Port- Royal pendant quelques années et qui, devenue dame Vitard, donna l'hospitalité aux Solitahes, lors de la première persécution.

Jean Racine et Marie des Moulins eurent huit enfants, dont Agnès Racine, qui entra à Port-Royal et fut la fameuse mère Agnès de Sainte-Thècle, et Jean Racine, quatrième du nom, père du poète, né en 1615, cadet au réghnent des

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zardes, qui abandonna presque tout de suite le parti des limes pour celui de la chicane. Espérait-il qu'on créerait jiour lui ime charo^e d'avocat? La supposition est permise, 11 abdiqua donc assez vite cet espoir, puisque, n'ayant encore que vingt-trois ans, il épousa Jeanne Sconin, plus âîïée que lui de quatre ans et fille du président au grenier à sel Pierre Sconin, lequel l'agréa dans son administration en qualité de greffier et l'aida ensuite à devenir procureur au bailliage.

Mariage avantageux, car ces Sconin sont riches, quoique chargés d'enfants (quinze), et assez surprenant tout de même, parce que les Sconin n'ont guère l'esprit janséniste.

Pierre Sconin, père de Jeanne Sconin, est successivement ou en même temps procureur du roi des eaux et forêts de la forêt de Retz, gouverneur échevin, commissaire encpiêteur et examinateur, garde du sceau de la Ferté- Milon et président au grenier à sel. Il exerce ces charges jusque dans l'extrême vieillesse ; il monte à cheval comme un jeune homme et, sans l'affaiblissement de sa vue, il y monterait encore à quatre-vingt-douze ans. C'est se montrer bien modeste en vérité de dire, conmie Paul Mesnard, qu'il est « d'une, sève assez \Tgoureuse » : sang plus riche, sève plus magnifique ne se virent jamais, au moins à la Ferté, et l'arbre généalogique de Racine est tout couvert par la ramure de ce grand vieillard marié deux fois, père d'une lignée de patriarche et qui meurt presque centenaire. Deux de ses fils entreront au grenier à sel; un troisième sera notaire ; le plus jeune, Claude, propriétaire et sire d'ArgenvilMers ; quatre enfin deviendront religieux, et l'un même, Antoine, abbé de Sainte-Geneviève et supérieur général de la congrégation de France. Un autre, Adiien, principal du collège de Soissons (l'énigraatique dom Cosme de la correspondance?), écrira une tragédie d'Hector, aujourd'hui perdue ; un autre, Pierre, composera des poèmes sacrés et une Vie de Saint-Vulgis, patron de la Ferté, dont on dit grand bien.

Racine a donc de qui tenir du côté maternel et il est probable que, de ces Sconin lettrés, ambitieux, arrogants

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et batailleurs (la moitié de leur vie se passe en procès et ils n'ont qu'un respect très modéré de l'autorité |iatcrnelle), il n'IiéritcM'a pas que les dons de l'esprit. Vingt traits cités par les contemporains les montrent eni])ortés, violents et, comme dira lui-même Racine, « francs rustres », sauf l'oncle Antoine, « le seul de sa famille qui a l'âme tendre et généreuse », et y compris le chef du clan, Pierre Sconin, moins gâté, mais qui « tient pourtant sa part » de la rusticité des autres.

Sur ce mot de « franc rustre », tout un roman a été bâti dont il ne semble pas qu'il faille beaucoup s'inquiéter, n n'est que trop évident que franc est pris ici adjectivement et non substantivement, et que Racine se soucie peu d'établir- une distinction entre les Gallo-Romains qu'auraient été ses ancêtres paternels et les Francs, Germains ou Scandinaves, qu'auraient été les Sconin. Il est vrai que, suivant une tradition de famille déjà rapportée par Mesnard, les Sconin de la Ferté-Milon « descendaient d'une noble maison d'Allemagne, dont ils avaient conservé les armes : au cerf issant à senestre et à mi-corps d'un rocher de sahle placé à dextre ». D'où il suivrait que ces Sconin, primitivement fixés aux envii'ons de Soissons, n'ont pu emprunter leur nom qu'au haut allemand skoni, qui veut dire : les heaux. A la Ferté même, « la tradition rapporte qu'on disait : les beaux Sconin ». Il paraît enfin qu'une certaine critique allemarlde se flatte de démontrer que les Sconin, établis assez tard en France, sont « arrivés directement d'Allemagne à la Ferté au seizième siècle». Mais de cette affirmation comme du reste on ne donne jusqu'ici aucune preuve bien rigoureuse, sinon l'orthographe du mot Sconin, qui n'aurait pu, dit-on, se conserver sans altération depuis le seizième siècle. M. Masson- Forestier trouve lui-même la prétention un peu forte. La pureté relative avec laquelle nous est parvenu le nom de Sconin ne lui semble pas une garantie absolue de sa « modernité » : elle atteste seulement, dit-il, que les « Skoni » ont « franchi sans se « gauloiser » tout le moyen âge ». Le nom. « légèrement retouché » (Saconin), d'un

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