‹ Racine. Textes choisis et commentésChapitre 4 sur 130 · LES ORIGINES DU POÈTE · texte numérisé non relu

LES ORIGINES DU POÈTE

village au sud-ouest de Soissons viendrait à l'appui de cette opinion et de l'antique mainmise des Sconin sur le pays où ils s'étaient fixés.

Telle est la thèse. Ses adversaires, non sans apparence de raison, lui opposent que, loin que les noms de lieux dérivent des noms de famUle, ce sont les noms de famille qui dérivent en général des noms de lieux et que ceux-ci sont plus anciens que ceux-là. Or, Saconin, primitivement Saconi, est si peu un nom germanique qu'il est de pure « origine gallo-romaine : Sacconiacus, domaine de Sacconius » (Jean Herluison) : Saconin aurait donc fait Sconin, comme Satenay a fait par contraction Stenay. Et cela encore est possible, mais a le tort de ne tenir aucun compte de la tradition de famille rapportée par Mesnard.

On peut, semble-t-il, accepter cette tradition, sans qu'il en résulte, autant que l'espéraient les auteurs de la thèse, l'impression d'un Racine Scandinave ou gemiain. Car est-il admissible que les Sconin aient traversé douze siècles >ans altérer la pureté de leur lignage? Quelques gouttes miraculeusement transmises du sang de la conquête ne suffisent pas pour déclasser Racine et permettre aux Allemands de le revendiquer. Il n'y a point d'exemple d'une famille franque, si haut placée qu'elle fût dans l'échelle sociale (et ce n'est point le cas des Sconin), dont les membres ne se soient mariés qu'avec des Francs jusqu'au dix-septième siècle. Et le fait est qu'à cette époque et bien plus anciennement encore, peut-être dès le septième siècle, coimne le croit Fustel de Coulanges, on ne distmguait plus entre les Gallo-Romains et les Francs. La fusion se fit de très bonne heure. En tout cas elle était complète au dix-septième siècle. Le premier Sconin qu'on rencontre à la Ferté (vers 1550) est marié à Pierrette Dejardin, dont le nom, je pense, n'a rien de germanique ; et son fils, Pierre Sconin, qui épouse Marguerite Chéron, grand'mère du ]ioète, et, en secondes noces, Claude Jolly, témoigne dans ses deux mariages d'un égal éclectisme. Cela suffit pour montrer que, s'il y a de l'Allemand chez Racine, il y est à peu près dans les mêmes proportions que le Viking chez

Corneille et le Kymri chez Chateaubriand. Notre patriotisme peut se rassurer.

Il ne faut pas ajouter plus d'importance aux prétention? que la Picardie élève sur la Ferté-Milon. Le Valois, sans doute, n'a été rattaché qu'assez tard à l'Ile-de-France : il ne s'ensuit point qu'il ait fait partie intégrante de la Picardie et par là même d'un « terroir essentiellement nordique » ou franc. H aurait plutôt été de très bonne heure une marche de l'He-de-France à laquelle il finit par s'agréger.

« Pays de grande douceur, dit l'auteur du Lys ronge, à qui ses eaux et ses bois, son histohe et ses légendes, ont fait une atmosphère de rêve ! » Contrée privilégiée, dont les femmes, au temps de Gérard de NeiTal encore, parlaient « un français si natm'ellement pur que l'on se sentait bien exister dans ce vieux pays du Valois où, pendant plus de mille ans, a battu le cœur de la France ! »

H n'est pas indifférent qu'un Jean Eacine y soit né. Et l'on ne saurait fahe assez senth non plus à quel point son enfance fut intunem ent associée à la vie la plus ardente de la Ferté. Nulle part mieux qu'ici nous ne vérifierons ce qu'a écrit un jour M. Maurice Barrés sur la vertu de la petite ville et les sources secrètes qu'y trouve le génie. Cette Ferté, toute confite en dévotion, elle n'est peut-être pas la vUle sainte, le grand monastère laïque qu'on a dit, et le siècle y fait entendre trop de rumeurs; mais c'est pourtant une ville singidière, janséniste avant la lettre (au moins partiellement), et, dans l'ensemble, de mœurs assez rigides : son grand orgueil aura été d'avoir donné asile aux Solitaires cnassés de Port- Royal, lors de l'emprisonnement de Saint-Cyran en 1638. Or, c'est Nicolas Vitard et Claude des Moulins sa mère, grand'tante du poète, qui reçurent sous leur toit et à leur table les pros-

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crits : Lancelot, Antoine Le Maître, M. de Séricoiirt et M. Singlin.

Il y fallait quelque courage et, sans les Vitard, on ne sait trop ce que fussent devenus « ces messieurs », dont personne ne voulait à Paris. La maison était bien étroite pour tant d'hôtes. Us n'en sortaient guère, de surcroît, sauf pour les offices du dimanche qu'ils allaient entendre, non à ^'otre-Dame, mais dans un faubourg de la vUle, au prieuré des Bernardins de Saint-Lazare, qui était davantage selon leur cœur. Ils observèrent tout un an cette claustration rigoureuse, qu'ils rompirent seulement dans l'été de 1639, pour sortir après souper quand le temps était beau. L'air de la Ferté n'étant « pas trop sain » dans la vallée, à cause des marécages, ils se rendaient sur la montagne voisine, où ils s'entretenaient « de bonnes choses ». n fallait, pour s'y rendre, traverser « un petit bout » de la viUe. (c Néaimioins, dit Lancelot, nous ne parhons jamais à personne, et quand nous revenions vers les neuf heures, nous allions l'un après l'autre en silence disant notre chapelet. Tout le monde, qui était aux portes, comme on est l"été, se levait par respect pour nous saluer. » • Peut-être convient-il de rappeler que ces saints personnages avaient entre vingt-quatre et trente ans. Mais telle était déjà « la bonne odeur « qui émanait d'eux qu'au bruit qui se répandit de leur départ, dans le mois d'août de la même année, « les dames de piété qui les avaient retu-és chez elles fiu-ent frappées jusqu'au fond du cœiu" ».

Un attachement si passionné serait inexplicable par la seule affinité des sentiments religieux, et il fallait qu'il y eût dès cette époque partie liée entre la Ferté et Port- Royal. Si ce n'est pas la Ferté qui a fait Port-Royal, comme on la prétendu, elle y a du moins beaucoup aidé par le nombre et la qualité des recrues qu'elle lui fournit (une vmgtaine), au premier rang desquelles la mère abbesse Samte-Tliècle et M. de Sacy, l'ime tante et l'autre cousin de Racine. Claude des Moidins elle-même, du temps qu'elle était fille, avait été, nous le savons, au service de Port- Royal. Avant elle, Suzanne des Mouhns et Marie BariUon,

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veuve de Claude Pâssart et belle-sœur de Suzanne des Moulins, et une autre dame Passart, parente de la dernière et veuve d'Antoine Desseaux, avaient occupé des fonctions à Port- Royal.

C'est assez faii-e entendre dans quelle atmosphère d'austérité grandit le petit Eacine. A la vérité. Port- Royal et la Ferté se confondaient pour lui. Tant de liens jansénistes noués autour de son berceau ne se relâcheront qu'à peine quand, après une enfance pieuse, une enfance d'enfant de chœur, assez pareille à celle d'Eliacin, le jeune Racine, âgé seulement de treize ans (1652), sera envoyé au collège de Beauvais par sa grand'mère lestée veuve et qui désirait en profiter pour se retirer près de sa fille au monastère des Champs.

Le collège de Beauvais était sous la juridiction de Mgr Chouard de Buzanval, qu'on savait favorable aux Solitaires. Eux-mêmes, dit-on, l'indiquèrent à Marie des Moulins. Encore est-il assez étonnant qu'au lieu d'y adresser l'enfant, ils ne l'aient point pris dans leurs « petites écoles )), comme ils l'avaient fait pour son cousin A'icolas Vitard. Tant que Marie des Moulins demeurait à la Ferté, on conçoit qu'elle ait gardé près d'elle son petit-fiîk, d'autant que la ville possédait un collège dirigé par messire Renault, ami de la famille, où il pouvait s'initier au rudiment. Mais, dès lors que Marie des Moulins se retirait à Port-Royal, comment expliquer que l'enfant ne l'y ait point suivie ? Éprouva-t-elle quelque résistance du grandpère Sconin, assez mal disposé pour les Solitaires, et Beauvais fut-il adopté comme un moyen terme entre les deux partis?

Ce qui tend à le faire croire, c'est ce passage des Mémoires de Louis Racine auquel on n'a point assez pris garde, qui dit qu' « après la mort de Pierre Sconin, arrivée en 1650 (confusion pour 1667), Marie des Moulins, qui, étant demeurée veuve, avait vécu avec lui, se retira à Port-Royaldes-Champs ». L'erreur de date redressée, il resterait que Maiie des Moulins aurait passé les années de son veuvage, jusqu'en 1652, près de Pierre Sconin, dont on comprendrait

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ainsi iiiitervpntion pour empêcher que son petit-fils fût envoyé à Port-Tioyal. Beauvais, d'ailleurs, était aux mains d'ecclésiastiques de grand savoir et passait ])our un des meilleurs collèges du royaume. Dirigé par un séculier nommé Mcolas Dessuslefour, il n'était pas fenné comme l?s « petites écoles » aux bruits du dehors, et l'on connaît l'anecdote de la rixe qui y éclata entre écoliers, sur le j)ropos de la Fronde et de ^lazarin, et au cours de laquelle Racine a reçut au front un coup de pierre dont il a toujours porté la cicatrice au-dessus de l'œil gauche ». Seule occasion, ajoute naïvement son fils, où il se soit montré brave. Et ce serait le cas de dire qu'on n'est jamais trahi que par les siens, si Louis Racine n'avait cru avec tout son siècle que la bravoure n'est nécessau'e qu'aux gens dont elle est la vertu professionnelle.

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