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I. A l'KEMIÈRE PASSION DE KACLNE

Critique de V Ecole des Femmes, son « teiiit d'une blancheur éblouissante » et ses « lèvTes d'une couleur de feu siuiDreiiante ». C'est cette beauté qui devait faire le principal de son succès, car il semble bien qu'elle n'ait été qu'une bonne actrice sans plus, jusqu'au moment où elle passa entre les mains de Racine. Il fut le Pygmalion de cette Galatliée. Il recommença son éducation ; il la fit « répéter comme une écolière » (Brossette) et il lui apprit vers par vers le rôle d'Andromàque, qu'il avait composé « pour eUe ».

Ce « pour elle » prête à équivoque. Encore n'y aurait-on pas pris garde, si Mme de Sévigné n'avait semblé con-oborer l'opinion de Brossette dans la phrase fameuse où elle dit que Racine a toujoiurs travaillé pour ses maîtresses. Entendons seulement par là qu'il excellait à tirer parti de leurs dons natm'els et à les employer au mieux de ses intérêts. Si la Duparc avait été une Andromaque, U n'y aurait pas eu besoin que Racine lui apprit son rôle : eUe l'eût possédé de naissance et fût entrée tout de suite dans les intentions du poète. Or c'est tout le contraire qui arriva, et Racine dut la plier, par une longue étude, au personnage de la veuve d'Hector. La Cliampmeslé, qu'il façonna CDmme la Duparc, était aussi comme elle, et plus qu'elle encore peut-être, un tempérament dramatique d'une étonnante plasticité, au point que les contemporains faisaient honneur à, sou professeur de toute l'intelligence qu'elle déployait en scène. Conunent l'honmie, l'artiste qui avait si amoureusement modelé ces « statues », qui leiu* avait insufflé son esprit, ne leur eût-il pas donné aussi un peu '■-^ son cœur? Du moins était-ce l'avis des contemporains. Ivacine, écrira ^Mme de Sévigné en 1689 (après Esther), <t surpassé; il aime Dieu comme il amiait ses maîsses. » Aux obsèques de la Dupaix-, qui devait mom'ir un an après avoir créé le rôle d'Andromàque, Robinet nous montre derrière le convoi Racine « à demi trépassé ». •Et, un peu plus tard, à un endroit des Amours de Psyché où deux amants se retrouvent et versent des larmes de tendresse, La Fontaine nous dit qu' « Acante, qui se sou- \ int de quelque chose, fit un soupir ».

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Ce soupir ne pouvait être qu'à radicsse de Mlle Duparc, que Racine venait de perdre dans des circonstances assez mystérieuses : elle était morte en couches, non point empoisonnée par son amant, comme le prétendit la Voisin, mais probablement des suites de manœuvres abortives, (nous y reviendrons plus loin). Personne, d'ailleurs, ne soupçonna ces manœuvres jusqu'à l'inten'ogatoire du 21 novembre 1679. La Voisin, en veine de confidences, dit tenir encore de la de Gorle (belle-mère de la Duparc) que Racine, qui avait « épousé secrètement » sa maîtresse et qui ne bougeait point de son chevet pendant sa maladie, lui tb-a du doigt, après qu'elle fut morte, « un diamant de prix » et fit main basse sur ses autres bijoux, allégation qui ne mérite évidemment pas plus de crédit que la précédente, et dont on ne voit point en effet que. sauf Louvois et le conseiller Bazin de Bezons, les contemporains se soient beaucoup souciés.

Maintenant, quelle sorte d'amour Racine voua-t-il à ses maîtresses? Il est assez difficile de se ])rononcer, et l'on doit, d'ailleurs, distinguer entre les deux liaisons du poète. D'une manière générale, Louis Racine, dans son désir de justifier son père et d'atténuer ses faiblesses, n'est peutêtre pas si loin de la vérité quand il dit : « J'ose soutenir qu'il n'a jamais connu ])ar expérience ces troubles, ces transports qu'il a si bien dépeints. » Ecartons les transports et gardons les troubles, conséquence de la jalousie, sans laquelle il n'y a point de grand amour.

C'est aimer froidement que n'être point jaloux,

dit la Climène des Fâcheux. Et Bérénice pense là-dessus comme Climène :

Si Titus est jaloux, Titus est amoureux...

Or, il ne semble pohit que cet élément essentiel d nue véritable passion se retrouve chez Racine. La Dujiarc était veuve, la Champnieslé mariée : dans ces deux états, l'une et l'autre semblent s'être affranchies de tout pré-

LA PREMIKRI-: l'ASSION DE UA<:IXE i»o

jugé de fidélité. Pour la rhainpmeslé, la choso est cortaine et résulte de vin'jt téiuoiuii;i»'i's ^niis parler de l'épigramme fameusi :

De six amants contents et non jaloux, Qui tour à tour servaient Madame Claude, Le moins vol^e était Jean son époux...

Sur ces six amants, quatre sont connus, en sus du mari : Racine, le peintre de Troy, Charles-Amédée de Broglie, comte de Revel, et, plus sûrement encore, Charles de Sévigné, dont la mère ne fait point mystère des relations de son mauvais sujet de fils avec celle qu'en ses lettres à Mme de Grignan elle ap])elle indulgemment tantôt la petite Chimène, tantôt la petite merveille, tantôt même sa Mle-fille, et dont elle dit. dans un autre endroit de sa correspondance (le-* a\Til 1671) : « H y a une petite comédienne et les Despréaux et les Racine avec elle; ce sont des soupers délicieux, c'est-à-dire des diableries. » Au reste nous avons Taveu personnel d'un des « diables », Boileau, qui, le 28 août 1687, rappelant ces soupers de chez la Champmeslé, écrivait à Racine sur le sujet d'un certain vin de Pantin : « Ce ne serait pas une mauvaise pénitence à proposer à M. de Champmeslé pour tant de bouteilles de vin de Champagne quïl a bues chez lui, vous savez aux dépens de qui. »

Quand donc ce même Boileau dira plus tard à Brossette que Racine « avait été fort amoureux » de la Champmeslé, il faut supposer un attachement assez vif peut-être et très éloigné du platonisme, où donc les « transports » et la sensualité ne manquaient point, mais qui n'avait rien pourtant des grandes passions exclusives et jalouses que le poète prêtait à ses héros.

On n'est pas aussi bien renseigné sur le caractère de sa liaison avec Mlle Duparc. Cependant le passage où Robinet, racontant les funérailles de la comédienne, parle des

... adorateurs de ses charmes Qui ne la suivaient pas sans larmes,

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seml)le bien impliquer qu'elle n'avait pas été plus avare de ses faveurs que la CKampmeslé. Enfin, et quoi qu'en ait dit Boileau que :

Pour peindre des amants la joie et la tristesse, C'est peu d'être poète, il faut être amoureux,

Eacine, senible-t-il, était trop dévoré d'ambition pour se donner tout entier à une femme. L'amour et l'ambition « s'affaiblissent l'une l'autre réciproquement, pour ne pas dire qu'elles se nuisent ». La remarque est de Pascal, et elle aurait pu être de Kacine, qui a écrit dans ses notes de jeunesse : « Quand on aime quelque chose (quelque chose et non pas quelqu'im) avec une passion \àolente, on aime froidement le reste. «Et sans doute il a écrit encore, et cel;' ressemble fort à une maxime de vie, à un programme per sonnel : « Aimer tant qu'on est jeune. » Tout dépend donc du sens qu'on donne au mot aimer.

Il serait assez naturel pourtant, et nous penchons à le croire, que Kacine ait apporté dans sa liaison avec la Duparc une tendresse, une effusion et, pour dire le mot, une jeunesse de cœur qu'on ne trouve point à son roman avec la Champmeslé. Racine n'était certainement pas un novice en 1667. Ses lettres en témoigneraient, qui sont toutes traversées de petites intrigues et de rapides aventures : il n'y a point trace chez lui et jusqu'à cette époque d'un attachement sérieux. Ajoutez que tout le flattait dans la Dupai'c : sa beauté, son renom de comédienne, les hommages dont elle était l'objet. Voilà bien des attraits pour un jeune homme qui mettait avant tout le souci de sa réputation. Et il pouvait s'y joindre un sentiment plus subtil et quelque chose, si l'on peut dire, comme un amourpropre d'auteur : cette Duparc était en partie son œuvre ; il l'avait pétrie, modelée sur le type idéal de sa première héroïne. C'est lui-même encore qu'il aimait en elle.

LA MERVEILLE D' « ANDHOMAQUE » 97

Andromaque fut représentée pour la première fols devant a cour, le jeudi 17 novembre 1667.

Gfande date pour Fhistoii-e des lettres, date aussi grande jue celle du Cid. Xous pouvons en croire Perrault : « Cette ■ragédie, dit-il, fit le même bruit à peu près que le Cid, orsquïl fut représenté. » C'était Mlle Duparc qui faisait \ndi-omaque. Les autres rôles principaux de la pièce kaient tenus par Floridor (Pyn'hus), Montfleury (OresîeT •Ole qiu devait lui être fatal et, par l'agitation qull^ jrodiguait, lui causer un transport dont il mourut). JMTIédes Eillets (Hermione). La pièce fut bien accueillie de la lOuT et du public, moins favorablement des auteurs, îomme Saint-É\Temont et ce Subligny, dont Molière iliait jouer, sous le nom de la Folle querelle, une assez néchante parodie d'Amlromague (non si méchante pourtant que Racine, quand il corrigea sa pièce, ne crût devoir taire son profit et très largement des observations grammaticales qu'elle contenait). En somme, c'était un succès. Mais il ne semble point qu'on ait vu du premier coup la ^ande nouveauté que Racine apportait, ou, du moins, ie public ne sentit cette nouveauté que confusément.

Cette nouveauté ne consistait peut-être point tant, 2omme on Ta dit, en ce que Racine avait voulu pour la première fois « une action simple » (car l'action était déjà très simplifiée dans la Thébaide et r Alexandre) que dans [e fait qu'il y substituait à des personrrages empruntés des personnages vrais et à la fadeur des premiers ou à leur subtilité raisonneuse ce que Boursault, croyant désobliger Racine, appelait dédaigneusement et si justement « une façon de parler naturelle ». Cette « façon de parler naturelle » était une conséquence logique de la révolution accomplie par Andromaque. Suivant le mot célèbre, Cor-

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neillc avait point les hommes commo ils dovraient être ; Racine les peignait comme ils sont : des sentiments naturels exigeaient une langue naturelle.

Ce n'est jias tout. « Racine, dit M. René Doumic, est le grand peintre de l'amour; et, chez nous, il est même le premier en date. Avant. Racine, Famour fait parler beaucoup de lui dans les romans et dans les tragédies, mais il ne se montre guère lui-même sous ses traits caractéristiques et précis...» Du moins ne s'était-il montré sous ces traits-là qu'aux origines de notre littérature, dans ces romans de la Table-Ronde qui, suivant le mot de Brunetière, ont « créé la conception de l'amour moderne ». Et il est bien vrai en tout cas que c'est la première fois qu'il entre dans la tragédie et que le spectateur est mis en présence de ce que Stendhal appelle « l'amour-passion », si différent de l'amour-goût, de l'araour-galanterie, de l'amour romanesque à la manière des Boyer, des Quinault, des Thomas Corneille et de Racine lui-même dans la Théhaïde et V Alexandre. On peut affirmer sans paradoxe qu'il n'y a pas de femmes dans la Théhaïde et F Alexandre^ tant le rôle des Antigone et des Cléophile est pâle, conventionnel, et l'intérêt accaparé par les hommes : Étéocle, Polynice, Cléon, Alexandre, Porus. Et c'est l'inverse maintenant qui va se produire, le premier plan, dans l'action, appartenant presque toujours aux femmes, parce que « c'est dans les femmes, suivant la remarque do y M. Lanson, que la faiblesse natiu-elle paraîtra le plus visi- ^ \^ J;)lomont », parce qu' « elles sont par excellence des êtres ^O^^ /cl'instinct, de volonté faible ou nulle, de raison ployable ' X* Y^ ^^ et réduite au rôle de servante du sentiment ». Et de ces V Y** \ sortes d'êtres impulsifs et misérables le théâtre de Racine ) * contient sans doute d'assez nombreux exemplaires. Encore

est-ce aller à l'excès de ne voir dans Racine qu'un sensu. iliste, alors que toutes les nuances de l'amour, du p' virginal au plus passionné, sont représentées dans s' pièces et que les plus exaspérées de ses héroïnes ne soni pas toujours en proie à leuis instincts : une Phèdre connaît le remords; sa conscience, qu'on a pu qualifier do

I! A CI. NE PKI.NÏ DES PERSONNAGES 99

janséniste, lutte en elle contre ses sens. Et, à côté des îniourcux frénétiques, il y a chez Racine les amoureux qui commandent à leurs passions : un Titus, une Bérénice, ou qui s'immolent à elles : une Atalide. C'est ainsi encore qu'une Andromaque, mère autant qu'épouse, fidèle à la inémon-e d'Hector et toute palpitante d'angoisse maternelle pour Astyanax, suffira très bien dans la même pièce pour faire contrepoids à ce trio d'hystériques que sont Hermione, Oreste et PyiThus.

11 n'est pas contestable cependant qu'avec Andromaque et ])resque toutes les pièces de Racine qui allaient suivre, la tragédie française descendait un degré : elle se faisait ;( réaliste », c'est-à-dii'e qu'elle renonçait à être une leçon d'héroïsme, pour n'être plus que pathétique et vivante. Elle le devenait même au point de froisser le bon goût d"nn Boileau, qui estimait que Pyrrhus, dans certaines cènes d' Andromaque, s'abaissait « jusqu'à la naïveté comique ».

Aussi bien, de toute la pièce, est-ce ce cai'actère de Pyrrhus qui fut le plus et l'on peut même dire le seul sérieusement contesté. Coudé ne trouvait point Pyrrhus assez tt hoimête homme ». Et l'on sait, par ailleurs, la sanglante épigramme dont Racine riposta à une objection de même sorte du duc de Créqui (qui passait pour n'aimer pas les femmes) et du comte d'Olonne (qui passait pour prêter la sienne aux autres) :

La vraisemblance est choquée en ta pièce, "Si Ton en croit et d'Olonne et Créqui :

( "ré(|ui dit que Pyrrhus aime trop sa maîtresse ;

DOionue qu' Andromaque aime trop son mari.

Sur le j)ersonnage essentiel de la pièce. i\iidromaque, il n'y eut en revanche qu'une seule voix, et tout le monde

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fut d'accord poiu* reconnaître que Racine s'y était surpassé. Il est \Tai qu'il n'avait point eu à se mettre ici en grands frais d'invention : l'Andi-omaque de V Iliade a déjà les deux traits principaux de l'Andromaque racinienne : elle est épouse et elle est mère ; elle est un modèle des deux amours qui se partagent son cœur ou qui plutôt s'y confondent.

Euripide, dans les Troyennes et dans Andromaque même, ne lui avait conservé qu'un seul de ces traits : l'instinct maternel. Et il ne pouvait en être autrement, puisque, dans la première de ces tragédies, il avait pris Andromaque au moment oiî on lui arrache son fils Astyanax, pour le précipiter du haut des rempai-ts de Troie et que les efforts d'Andi'omaque pour qu'on épai'gne son fils font tout le sujet de la pièce ; dans la seconde, il s'agissait encore moins d'Hector, puisque l'enfant auquel Andromaque se sacrifie est Molossus, qu'elle avait eu de Pyn'hus, avant que celui-ci ne l'eût chassée de sa couche pom* épouser Hcrmione. « Choisis, lui dit Ménélas, de mourir toi-même ou de voir la mort de ton fils expier tes offenses envers moi et envers ma fille Hermione. » Mère avant tout, Andromaque n'hésite pas et s'immole au salut de Molossus. IVHector, il n'est question qu'incidemment dans le pas- . ;!o,e d'une si curieuse et si déconcertante psychologie où, ;uix reproches que lui fait Hermione d'avoir osé entrer a\<int elle « dans le lit de celui dont le père a tué son v''|)oux », elle répond par cette invocation aux mânes du liéros :

0 mon Hector, si Vénus t'inspirait quelques désirs, j'ainiu.., à cause de toi, les femmes que tu aimais. Souvent même je prét^cntais mon sein aux enfants qu'une autre femme t'avait donnés, afin d'éloigner de ta demeure l'amertume des querelles. C'est ainsi que je gagnai par ma douceur le cœur de mon épOux.

L"originaUté de Racine va être précisément de restituer à Andi'omaque les deux sentiments qui font d'elle un type féminin si achevé et si rare, l'amour conjugal et l'amour maternel. Il ne lui restera plus qu'à trouver ou à supposer

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