‹ Racine. Textes choisis et commentésChapitre 90 sur 130 · UN TABLEAU D'HISTOIRE · texte numérisé non relu

UN TABLEAU D'HISTOIRE

Et que d'autres passages de la pièce il faudrait citer, depuis l'admirable latinisme :

Mou génie étonné tremble devant le sien,

jusqu'aux vers où nous sont présentés les autels de Rome fumant de sacrifices ; Junie embrassant la statue d'Auguste avant de se réfugier chez les vestales ; Narcisse évoquant Locuste et ses poisons ; Burrhus faisant prêter « le serment » aux soldats ; sans oublier la scène finale de l'empoisonnement, traitée avec une si puissante concision et tant de vérité dans les détails : les convives sur leur « lit », César emplissant la « coupe » de Britannicus et procédant, avant de l'offrir à son rival, aux libations consacrées...

Tous ces traits, c'est de la vie romaine, non transposée, non adaptée à la manière française, mais fidèlement, exactement rendue, et répartie cependant avec tant d'art qu'on n'y fait point attention. C'est de ces trais-là qu'il faudrait dire et non des prétendues « fautes de français » de Racine qu'ils « se dérobent habilement dans le tissu harmonieux du style ». Et il est bien vrai, comme le disait encore Victor Hugo, que « le style de Racine ne ressemble pas à ces visages florissants de vie oii l'on voit des rougeurs et des boutons qui ne sont que l'exubérance de la santé ; ici, la peau est fine, le sang est pur », mais il ne faut pas ajouter « en apparence » seulement et « secrètement vicié ». Ce que Hugo qualifiait de « galimatias suave » est en réalité la plus discrète, la plus douce et en même temps la plus forte des musiques verbales. On est moins sensible d'ailleurs, dans Britannicus, à l'harmonie du style qu'à sa vigueur. Une fois au moins Racme, contrairement à ce que dit M. Lanson, s'est piqué d'être historien et, voulant l'être, a emprunté son burin à Tacite.

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Seul peut-être de tous les jjersonnages de Britannicus, le personnage de Junie pourrait sembler un peu « moderne ».

Il n'en fallut pas davantage aux cabaleurs pour contester la vérité des autres. Ces bons apôtres « trouvèrent la nouveauté de la catastrophe si étonnante, dit Boursault, et furent si touchés de voir Junie, après l'empoisonnement de Britannicus. s'aller rendre religieuse de l'ordre de Vesta qu'ils auraient nommé cet ou\Tage une tragédie chrétienne, si l'on ne les eût assurés que Vesta ne l'était pas ».

Le personnage avait un autre défaut, assez véniel, mais qu'on prit soin de grossir : il ne rappelait que de très loin la Junia Calvinia des Annales, qui, au dire de Tacite, traduit par l'abbé du Bos, « étoit une effrontée ».

Convenons que, dans ce personnage, comme dans celui de Britannicus, Racine en a usé fort librement avec Fhistou'e. Sa Junie, en somme, est inventée de toutes pièces, et son Britannicus n'est pas beaucoup plus proche du Britannicus de Tacite. Celui-ci n'était qu'un enfant au moment où il périt. « Il avoit quin/e ans », concède luimême Racine. C'est un âge où l'on peut être Chérubin, mais où l'on est plus difficilement un héros de tragédie. Mais ôtez ces deux personnages secondaires, vous ne trouverez dans les autres que vérité stricte, conformité absolue avec leur personnage historique.

Le di'ame qui va se jouer entre « deux des âmes les plus scélérates, selon le mot de M. Jules Lemaître, qu'ait jamais formées — avec les trois concu]3iscences (des yeux, de la chair et- de l'esprit) — la fohe de la toute-puissance : Agrippine et Néron », c'est, en réalité, l'antique drame manichéen du bien et du mal. Néron et Agrippine se disputent cette toute-puissance qu' Agrippine avait possédée

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