‹ Récréations mathématiquesChapitre 99 sur 128 · DISCUSSION ETYMOLOGIQUE DE M. GROS · texte numérisé non relu

DISCUSSION ETYMOLOGIQUE DE M. GROS

« Au lieu de décrire longuement un objet qui est dans le commerce, rassurons le lecteur, déjà choqué de l'orthographe que j'ai adoptée : baguenodier, et non baguenxudier. Je ne suis pas un libre penseur, pas plus en orthographe qu'en religion et en politique; je me soumets à toutes les autorités légitimes, surtout à celle de TAcadémie française.

« Cependant, j'ai un grain d'indépendance, et, quand je vois un mot orthographié d'une manière compliquée et contraire à l'étymologie, je propose une réforme.

(( Quelle est la véritable étymologie du mot baguenodier? Consultons Ménage- il ne dit pas un mot du jouet dont nous nous occupons; mais il a des articles sur bague, baguenaude, baguenauder, baguenaudier.

c( Il fait dériver bague à^ bacca, que les Latins ont dit d'une perle, à cause de la ressemblance quont les perles pour leur rondeur avec les bacques ou baies.

« Les annotateurs de Ménage ne sont point satisfaits de cette explication ; ils remarquent que bague ne vi^nt point de bacca ; ni une baie, ni une perle ne ressemblent à une bague.

ce Ils font venir bague de la langue des Francs, de celle des Goths, de celle des Cimbres et de celle des Saxons; ils trouvent des mots analogues dans l'anglo-saxon, dans le vieux franc, dans l'allemand, dans l'irlandais, dans le suédois et dans l'anglais.

Le jeu du baguenaudier. 171

c( Ces estimables annotateurs vivaient à une époque où le sanscrit n'était pas étudié; ne pourrait-on pas^ à présent, trouver la racine primitive dans la langue sacrée des Indous, puisqu'elle est la mère de toutes les anciennes langues européennes?

« Baguenaude, fruit, et baguenaudier, arbuste, dérivent, suivant Gaseneuve, de bacca, qui est proprement le fruit rond de certains arbres, tels que sont le laurier, le lierre, le myrte et le houx; ce nom a été donné au baguenaudier à cause du petit fruit rond contenu dans sa cosse.

ce Ménage dit que de bacca on a fait baccana, baccanalda, baccanaldarius,

« Les annotateurs ne trouvent rien à redire à cela; je suis plus difficile qu'eux : la graine du colutea, pour parler le langage officiel moderne^ ne ressemble point à celle du lierre et du houx; elle a la forme allongée d'un très petit haricot.

« Ce sont les mots extrêmement usuels qui se transforment beaucoup dans le langage; or, je ne crois pas que l'on ait jamais eu à parler souvent des grains renfermés dans les petites vessies du colutea et à leur donner trois noms successifs ou simultanés.

« Un glossaire de Rabelais fait dénwtï baguenaude, futilité, de bague, et nade {nulle bague).

« Ces conjectures n'ont point de fondements; j'ai d'autres idées, et les voici :

a Lebaguenodier est un j^^u très ancien; nous verrons bientôt que ce n'était pas une nouveauté il y a trois cents ans; on a dû lui donner un nom; celui qui s'est présenté tout naturellement est nœud de bagues; ce sont, en effet, des anneaux qui retiennent la navette par une certaine combinaison^ comme deux brins de fil sont unis par une certaine manière de les contourner.

Septième récréation.

« Le mot bague^ dans le sens (ï anneau^ était dans la langue depuis longtemps; en y joignant le mot nodus, ou son dérivé français nœud (avec œ en souvenir de Vo de nodus)^ on a fait baguenodier,

<c Celui qui voit un homme sérieux passer de longs moments à élever et baisser les anneaux du baguenodier est invinciblement porté à dire : « En voilà un qui perd son temps; » de là s'occuper du nœud de bagues, bagiienoder a pris la signification que nous connaissons bien.

« Faire éclater entre ses doigts le fruit du colutea est un plaisir champêtre auquel s'attache aussi forcément l'idée de perte de temps sans profit; on a donc employé dans cette circonstance le mot baguetîoder^ fait pour le nœud de bagues, et, par suite, l'arbuste a reçu le nom du jouet.

« Pourquoi a-t-on écrit baguenauder et non baguenoder? Il y a trois ou quatre cents ans, l'orthographe n'avait rien de fixe; chaque auteur avait la sienne, et même beaucoup d'auteurs ne s'occupaient point de ce détail : ils s'en rapportaient aux imprimeurs; Montaigne dit qu'il se contentait de recommander l'emploi de l'orthographe la plus ancienne dans l'impression de ses Essais (Livre III, Ch. IX). Tantôt on compliquait l'orthographe, comme lorsque àliomo on a fait homme; tantôt on la simplifiait, comme lorsque à'auris on a fait oreille, et d'aiidere, oser. Baguenoder a eu la mauvaise chance d'être compliqué d'un au; puis, pour justifier cet au, l'abbé Ménage a imaginé baccana, baccanalda, baccanaldarius.

a Ami lecteur, j'espère que, cela dit, vous me pardonnerez de ramener le mot baguenodier à l'orthographe étymologique. »

Le jeu du baguenaudier.

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