‹ Raffet et son œuvreChapitre 5 sur 9 · OFFICIER AUTRICHIEN · texte numérisé non relu

OFFICIER AUTRICHIEN

d'après une étude à l'aquarelle.

(Collection de S. A. R. MB' le duc d'Aumale.)

lg RAFFET.

admirable planche d'un dessin si serré, si nerveux, d'un caractère national si définitif, représentant un groupe de paysans catalans sur la rambla de Barcelone et qui peut figurer en première ligne dans l'œuvre du maître entre ces deux pages fameuses qui portent pour titre : le Drapeau du 17e léger et Prêts à partir pour la ville éternelle. Toute l'Espagne eût certainement figuré dans ce cahier, avec ses fêtes tauromachiques, qui passionnaient si fort l'artiste, ses danses voluptueuses, ses concerts plaintifs et berceurs, ses cérémonies religieuses d'une couleur si fantastique, ses horribles scènes de gargote, ses merveilleux types de gitanes dorées et de mendiants superbes sous leurs haillons multicolores et poussiéreux... et tout le pittoresque imprévu de sa vie populaire.

Mais nous convient-il de signaler, même en la déplorant, une lacune dans une œuvre si considérable, si riche en impérissables beautés qu'elle suffirait à elle seule à la consécration de plusieurs gloires?

L'art de Raffet est fait de réalité et de rêve. Lorsqu'il se trouve le crayon à la main devant le sujet qu'il veut rendre, chacun des traits du personnage, les moindres détails de l'ensemble, sont reproduits avec un surprenant accent de vérité. Pour bien se rendre compte de la puissance de réflexion de cet œil d'artiste, pour avoir une juste idée de la savante précision de son dessin, il faut pouvoir feuilleter ces merveilleux albums de Chantilly, que l'obligeante gracieuseté de Monseigneur le duc d'Aumale nous a permis d'étudier tout dernièrement et où se trouvent assemblés, en si grand nombre, tous ces remarquables portraits de soldats autrichiens et français, depuis le feld- maréchal Radetzky jusqu'au simple tirailleur croate, depuis le duc de Reggio jusqu'à l'humble tringlot... figures d'une exécution souvent un peu froide, il faut le dire, mais dont le riche ensemble forme une collection d'inestimables documents militaires, d'où surgissent parfois des figures de chefs d'une étonnante vérité historique.

Parfois l'émotion de l'artiste semble s'absorber dans la méticuleuse conscience de l'exécution, lorsqu'il s'exerce à reproduire la vie de son temps, dont il paraît très visiblement vouloir être le peintre militaire fidèle et impeccable. Mais, dès qu'il faut exprimer l'autrefois, dès qu'il faut figurer des motifs empruntés aux époques passées, comme les scènes glorieuses et tragiques de la Révolution, les victoires de Napoléon, voire même nos campagnes d'Afrique1, sa pensée s'élargit, son imagination s'attendrit et s'exalte dans des songeries méditatives, et par un phénomène tout naturel, son crayon, dans l'affranchissement fécond d'une large interprétation, esquisse avec une rare originalité et une surprenante puissance d'évocation les glorieuses visions toujours enveloppées d'une fidèle couleur historique, mais que le rêve a singulièrement agrandies.

1. Raffet n'assista pas au siège de Constantine, c'est par la lecture des bulletins militaires, et surtout par des renseignements que lui fournissaient des officiers de ses amis attachés au corps expéditionnaire qu'il connut les divers épisodes traités si magistralement, dans cet album de 12 planches, qui compte parmi ses œuvres les plus remarquables, et où figurent la Marchesur Constantine, la Retraite de Ccnstanline, A ncus, £' liçirl...

RAFFET

Qui ne connaît cette superbe lithographie : la Retraite du bataillon sacré, où l'on voit reculer lentement sous les charges furieuses et impuissantes des escadrons anglais, dont les chevaux mourants se cabrent dans des agonies sculpturales, la vieille garde, au milieu de laquelle se détache, comme en un cadre gigantesque hérissé de baïonnettes, la figure de l'Empereur, silhouette impassible au milieu des nuages de fumée et des éclairs des canons, et à laquelle l'artiste a donné, en l'indiquant à peine, les fabuleuses proportions des dieux sanglants des combats, de l'Arès meurtrier au char traîné par la Terreur et l'Effroi, ou de Thor lanceur de foudres...

Jamais tableau, jamais fresque guerrière aux imposantes dimensions, ne synthétisa d'une manière plus poignante toute la poésie épique et sombre des batailles que cette minuscule lithographie, où un artiste de génie, qu'un souffle de poésie guerrière emportait, a peint en quelques coups de crayon le suprême tressaillement de la plus glorieuse des armées, sur les débris saignants de laquelle va bientôt s'écrouler toute la puissance d'un empire.

Et cependant cette admirable composition n'est pas encore le plus complet, le plus impressionnant des chefs-d'œuvre de Baffet, celui où son inspiration poétique s'est le plus profondément manifestée sous la forme la plus parfaite, celui où la pensée de l'artiste s'est élevée aux plus hauts sommets du rêve avec l'expression lithographique la plus pure. C'est dans le Réveil et la Revue nocturne, ces paraphrases poignantes de la fameuse ballade du poète allemand Sedlitz, pages impérissables auxquelles le nom de Baffe t est éternellement fixé, que le génie tragique de l'artiste s'affirme le plus glorieusement.

On raconte que tout dernièrement un des plus brillants généraux de cavalerie de notre jeune armée se serait écrié en regardant le Réveil : «. Baffet n'aurait fait que cela, que nous lui devrions un monument. » C'est qu'en vérité cette planche est non seulement une pure merveille d'exécution, dans la fermeté du dessin et la fougueuse et savante originalité de la composition, mais encore une œuvre d'une très haute inspiration et d'un symbolisme bien réconfortant. Quand on l'a vue une fois, il est impossible de l'oublier, et souvent dans le souvenir passe et repasse ce formidable tambour des grenadiers de la garde, battant le réveil au milieu de la nuit sombre, pendant qu'autour de lui, sous ses pas, se dresse la légion spectrale des soldats morts qui, avec des mouvements de

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