‹ Raffet, sa vie et ses œuvresChapitre 5 sur 15 · COURS ET CLASSE · texte numérisé non relu

COURS ET CLASSE

voisinage, où il ne tarda pas à se faire remarquer pour la facilité avec laquelle il apprenait ses leçons; bientôt on le désigna comme l'un des élèves les plus studieux de sa division. Nous possédons un rapport hebdomadaire qui mentionne ses travaux et sa conduite à l'âge de dix ans, et nous avons pensé qu'on ne lirait pas sans intérêt ce petit document dont nous donnons ici le fac-similé.

Pendant tout le temps qu'il resta à l'institution Balette, sa jeune ardeur ne se ralentit pas un seul instant; il arriva ainsi jusqu'à l'âge de treize ans, toujours l'un des premiers pour ses devoirs, quoiqu'il fut souvent mis à la retenue, à cause de ses espiègleries artistiques pendant la classe; en effet, dès que le professeur avait le dos tourné, Raffet faisait passer à ses camarades des petits carrés de papier couverts de griffonnages représentant des soldats et des batailles, indices hiéroglyphiques de sa future vocation.

Un de ces hommes de cœur et de bonne volonté que la Providence sait toujours susciter à propos pour décider d'une existence, M. Richer, dont nous sommes heureux de citer ici le nom, un peu artiste lui-même et ami du maître de pension, voyant un jour ces petits essais de Raffet, y reconnut des dispositions extraordinaires ; il alla trouver la bonne mère et l'engagea à faire donner à son fils des leçons de dessin. Elle le fit pendant quelques mois, mais c'était un surcroît de dépenses; et quelque léger qu'il fût, il devint bientôt impossible d'y subvenir.

M. Richer, qui avait pu constater les rapides progrès que son jeune protégé avait faits en si peu de temps, écrivit à M. Mérimée, artiste peintre qu'il avait connu chez des amis communs, et lui fit remettre sa lettre

par la mère du jeune Raffet : hélas! celle démarche n'eut aucun résultat. Si M. Richer eût été assez puissant pour lui faire obtenir ce qu'il désirait, ce qu'il espérait, que de peines et de privations il eût épargnées à noire futur grand artiste!

Nous reproduisons ici le fac-similé de cette lettre vraiment prophétique.

Le gain de la courageuse mère pouvait suffire à l'entretien commun, mais ne pouvait permettre à Raffet de poursuivre ses études; aussi son parti fut-il bientôt pris : plusieurs de ses camarades venaient d'entrer en apprentissage, il fit comme eux et se présenta avec sa mère chez un tourneur en bois du faubourg Saint-Antoine. Il y entra en qualité d'apprenti, sans toutefois avoir abdiqué ses goûts artistiques ; et cela au grand déplaisir des propriétaires et des portiers du voisinage. Trouvait-il sur son passage une muraille fraîchement badigeonnée , aussitôt, armé d'un morceau de pierre noire qui ne le quittait jamais, il se mettait en devoir d'en décorer l'étendue : ici , c'était un cavalier enlevant un drapeau; là, des grenadiers de la vieille garde culbutant l'ennemi ; quelquefois aussi, c'était la charge d'un portier armé de son balai, et menaçant un gamin qui paraissait le braver.

En apprentissage comme en pension, et ainsi que plus tard dans tout ce qu'il entreprit, Raffet réussit rapidement et devint bientôt l'un des plus habiles et surtout des plus intelligents ouvriers de l'atelier. Il venait d'atteindre sa dix-huitième année quand ses idées d'art se réveillèrent tout à coup plus fort que jamais; il alla le soir dans une petite classe de dessin et ne rêva plus qu'au bonheur de quitter un métier dur et pénible qui lui pro-

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curait à peine de quoi vivre. Dans cette même école venait un jeune élève peintre sur porcelaine auquel il fit part de l'ardent désir qu'il aurait de travailler avec lui ; celui-ci en parla à son maître, qui vit le jeune Raffet, et, quelques jours après, sa mère signait un engagement par lequel son fils entrait chez M. Cabanel comme apprenti peintre doreur et décorateur sur porcelaine.

Le voilà donc au comble de ses vœux ; il va pouvoir s'occuper exclusivement de travaux vers lesquels un penchant irrésistible l'entraînait depuis si .longtemps , il tient enfin les crayons et les pinceaux qui doivent un jour immortaliser son nom ! Avec quelle ardeur il décore cle guirlandes et d'arabesques les pièces qui lui sont confiées! Ses heures de loisirs, il les passe à dessiner, et après ses travaux de la journée il va prendre des leçons dans une école tenue par Dassas-Pitou, rue du Faubourg- Saint-Martin, presque en face de son atelier.

Son caractère doux et réservé lui attira bientôt les sympathies de ses patrons et de ses camarades : un matin, qu'il soumettait à l'examen du premier peintre de l'atelier Cabanel une tête cle Romulus, qu'il avait terminée la veille à son école, M. Riban,. c'était le peintre en chef, lui dit, après avoir examiné attentivement cette copie : « C'est très-bien, mon cher Raffet; il y a sans doute, çà et là, quelques duretés, mais j'aime cent fois mieux ce défaut que de la mollesse, et c'est une preuve d'énergie assez rare chez un élève pour que je ne t'en complimente pas. — Vous êtes bien bon, lui répondit Raffet, mais si je pouvais parvenir à travailler sous vos yeux, et à ne faire comme vous que des figures, je serais bien heureux et je crois que j'arriverais, tandis qu'à faire de la dorure ou

du décor . cela ne m apprend pas " rand chose. H > avail alors une paire de grand vases .1 terminer, !<■ paysage étail fait, il n'j manquait plus que les figures. M. Riban lui donna deux croquis en lui disanl : « Si lu t'en crois capable, arrange-moi ces petits sujets el >oi les bien. » Rafle! ne se le fil pas répéter : il peignil deux groupes de figures dans les paysages, el il s'en acquitta à la satisfaction de M. Riban, qui ne l'occupa plus qu'à des travaux de ce genre.

Il \ avail environ un an que Raffel faisait de la peinture, quand un jour M. Riban, après l'avoir complimenté sur un sujet qu'il venail de terminer d'après une lithographie d'Horace Vernet, lui dit : Ça va bien, courage! te voilà lancé; mais si quelquefois tu avais besoin de mes conseils, ne te gêne pas, viens me trouver, tu me feras plaisir. - Que j'aille vous trouver, lui dit Raffel avec étonnement, est-ce que je ne vous vois pas tous les jours? — J'ai donc oublié de te dire que je ne viendrai plus ici à partir du mois prochain? Oui. mon garçon, je resterai chez moi. mais je travaillerai toujours pour la maison Gabanel. — Eh bien, alors, qu'est-ce que cela me fait? moi aussi, j'irai travailler chez vous. — Y penses-tu? c'est impossible ! — Impossible! comment et pourquoi? Que voulez-vous que je fasse ici, sans vous? Vous vous en allez, je vous suis, voilà tout! — Et ton engagement? — Mon engagement !.. . tiens, c'est vrai, je n'y pensais pas ! Mais, reprit-il après un moment de réflexion, c'est égal, il vous sera facile d'arranger cela avec M. Cabanel; et puisque vous continuerez vos relations avec la maison, que je travaille ici ou chez vous, n'est-ce pas la même chose? »

Lift-pjpH Deltaider

Imp.par Aujras te Bryà Paris.

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d'après un dessin fait paT lut même eu 1823.

Voyant L'inutilité de ses observations, M. Riban en informa M. Gabanel qui consentit à l'arrangement proposé, et Raffet en fut ravi ; aussi ses progrès devinrent sensibles de jour en jour. Chaque matin il se levait à quatre heures et travaillait en compensation du temps qu'il prenait pour étudier chez Suisse, où il allait à six heures du matin pour dessiner d'après le modèle vivant ; à neuf heures il quittait l'académie, bien que la leçon durât jusqu'à onze heures; puis il travaillait jusqu'à sept heures du soir chez M. Riban, où il gagnait 6 francs par jour; ce prix était celui des bons ouvriers de cette époque; enfin, de huit heures à dix heures du soir, il étudiait chez Dassas-Pitou dont nous avons déjà parlé , et le lendemain c'était à recommencer 1.

A l'académie de Suisse, Raffet avait fait la connaissance de trois élèves de Chaiiet : Théodore Leblanc2, de Rudder3 et Juhel fils4.

a Que vous êtes heureux, leur dit-il un jour, d'être dans l'atelier d'un tel maître, et que je voudrais être à votre place!... » Juhel, que son maître appelait Bras-de-Fer par dérision de sa faiblesse physique, lui proposa de faciliter son admission parmi eux, ce qu'il ne fit jamais, par oubli sans doute ; ce fut de Rudder qui s'en chargea en montrant à Charlet quelques sujets militaires que lui avait confiés son camarade. Quel fut le bonheur de notre artiste quand il apprit que Charlet avait été content de ses cro-

<1 . Tous ces détails, que je connaissais en partie et que je tenais de Raffet, m'ont été répétés tout récemment par M. Riban lui-même.

2. Capitaine du génie, blessé mortellement à la prise de Constantine.

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