‹ Raffet, sa vie et ses œuvresChapitre 7 sur 15 · MAISON DU · texte numérisé non relu

MAISON DU

Direction des Musées royaux.

«M. de Cailleux prie M. Raflet de lui faire savoir s'il s'est occupé du tableau de la prise de Coblentz par le général Marceau, et lui sera fort reconnaissant de lui envoyer son esquisse le plus tôt possible.

« 11 lui renouvelle l'assurance de ses sentiments distingués.

» Au Louvre, ce 12 novembre 183G. »

Vers la fin de cette année, les journaux retentirent des tristes résultats de notre première expédition de Constantine, entreprise avec des forces insuffisantes et dans une saison trop avancée; Raffet s'en émeut, saisit ses crayons et nous donne : le Bataillon carré de Changarnier ; A nous, 2e léger! le Capitaine Peijronny ramenant un soldat blessé qu'il a placé sur son propre chevai, dont il tient la bride ; l'Embuscade; une Marche sur Constantine par un temps de neige ; enfin, une brillante charge de chasseurs d'Afrique sur les Arabes. Ce magnifique cahier de six planches et un frontispice fut publié dans le mois de février 1837, deux mois à peine après l'expédition ; puis il reprit la suite de Pourrat : les Puritains; Kenilivorth; Nigel et Jacques; l'Antiquaire; le Pirate; les Eaux de Saint-Roman ; Richard en Palestine; la Fiancée de Lammermoor; le Château

dangereux; Guy Mannering; Charles le Téméraire; Peveril du Pic; Chactas et l'Espagnol; le Dernier Abencerage. Il fit aussi pour le journal l'Artiste : État-major (179/i), ainsi que trois lithographies pour V Album cosmopolite.

Nous voici arrivé à 1837, date intéressante dans la trop courte carrière de notre cher artiste. A cette époque, un homme jeune et plein d'ardeur pour les arts et les sciences, auxquels il consacrait une part importante de sa grande fortune, M. le comte Anatole Démidoff, allait entreprendre un grand voyage scientifique dans la Russie méridionale et la Grimée; il se faisait accompagner par des ingénieurs, des savants : il fallait aussi un artiste. M. de Sainson, le voyageur maritime dont nous avons parle, était depuis peu attaché au comte Démidoff. Il avait conservé un très-bon souvenir de Raffet, dont le nom était répété avec enthousiasme dans les salons artistiques depuis ses récentes publications de la Grande revue et de la Retraite de Constantine; il vint le voir et, après de nombreux pourparlers, le présenta au comte, qui le connaissait déjà par ses œuvres; dès lors le voyage fut résolu. La seule objection de Raffet se rapportait à sa mère; c'était pour elle seule qu'il redoutait les éventualités d'une pérégrination lointaine ; mais il avait trouvé un cœur généreux et accessible à tous les nobles sentiments : l'obstacle fut aisément levé.

Il s'agissait d'une exploration à la fois industrielle et scientifique, organisée sur la plus vaste échelle. Dès le commencement d'avril, les ingénieurs étaient partis pour les bords du Don, avec un personnel choisi. Au mois de juin, les naturalistes se trouvaient réunis à Vienne. C'est là qu'ils furent rejoints par le chef et le promoteur de

l'expédition. M. Démidoff arrivail accompagné de M. de Sainson et de Raffet, qui étail venu me faire ses adieux le mardi 13 juin, veille du départ.

Quel vaste champ allait s'offrir à. la vive imagination du grand artiste, lui qui souvent avait rêvé à quelquesuns de ces pays qu'il allait parcourir,!

Nos voyageurs visitèrent l'Autriche, la Hongrie et le cours du Danube, la Valacliie, la Moldavie; la Bessarabie, Odessa, la zone méridionale de la Russie, la Crimée, traversèrent le détroit de Kertsch et ne s'arrêtèrent qu'à Taman, au pied du Caucase, terme extrême de leur longue et fructueuse excursion.

De retour à Odessa, et au moment- où nos voyageurs se disposaient à rentrer par la frontière autrichienne, la peste venait d'éclater dans la ville ; toute issue fut immédiatement fermée du côté de la terre : heureusement que la mer était encore libre ; aussi se hâtèrent-ils de prendre passage à bord du bateau à vapeur le Nicolas I", qui appareillait pour Constantinople. Quelle joie pour Raffet, que ce voyage inattendu ! il allait voir la ville des merveilles orientales, il ne cessait de répéter : « Constantinople ! est-ce possible? nous allons voir Constantinople! »

Le 6 novembre, la tribu voyageuse entrait dans le Bosphore ; Raffet, placé comme une vigie à l'avant du navire, poussait des cris d'admiration à mesure qu'un détour du canal révélait de nouvelles beautés. Il était enivré d'enthousiasme et, traçant sur son calepin, d'une main fiévreuse, tout ce qu'il pouvait saisir, il ne cessait de s'écrier : « Que c'est beau ! Dieu ! que c'est beau ! »

On visita, trop rapidement au gré de l'artiste, ces splendeurs qu'on n'oublie jamais, puis il fallut s'embarquer

sur le Dante pour revenir en France. Les Dardanelles franchies, on mit pied à terre à Smyrne, à Malte, et on aborda à Marseille.

Au départ, le grand seigneur et l'artiste se connaissaient à peine; au retour, Raffet,, digne appréciateur des qualités d'un grand cœur, vouait à son Mécène une amitié qui fut sincèrement partagée et qui ne s'est jamais démentie.

Raffet rentrait à Paris le lundi 15 janvier 1838, rapportant de son voyage assez de motifs pour en enrichir un album de cinq cents planches. Quand on lit, au bas des dessins de Russie, les dates où ils furent pris et qui sont extraites de son journal de voyage, c'est à peine si l'on en croit ses yeux ! on se demande comment sa main, quelque rapide qu'elle fut, pouvait si vite obéir à sa pensée !

M. Anatole de Démidoff, dans ce magnifique ouvrage qui fut publié pour rendre compte de son expédition dans la Russie méridionale, se plaît à citer souvent l'activité du grand artiste. Qu'il nous soit permis de retracer ici quelques passages de cet excellent livre

(A Rastadt, page 22.)

« Pendant qu'on changeait nos chevaux, Raffet eut le « loisir de dessiner en détail l'uniforme complet des sol- « dats de la belle infanterie badoise, casernes dans le voi- « sinage de la poste et qui se prêtèrent avec beaucoup de « complaisance aux désirs de l'artiste.

« .Raffet est actif, il met à profit les moindres accidents « du chemin; sa main toujours prêle, son crayon tout « taillé, il ne demande qu'un prétexte pour jeter sur le « papier tout ce qui passe sur la route ; aussi, comme il

»( apprécie l'admirable lenteur des postilloni badois, qui « paraissaient le comprendre à merveille! Chaque fois a que le maudit postillon nous arrêtai! un quarl d'heure « au moins à chaque relais : « Voilà comment il faut courir « la poste, » disait Raffet... »

(A Stuttgard, page 28.)

« L'armée wurtembergeoise a occupé le peu de

« loisir que laissait à Raffet notre rapide passage; les uni- « formes ne lui ont pas manqué aux abords du palais du « roi... »

(A Drenkova, page 9G.)

« Nous étions tous descendus pour jouir de la prome- « nade et du plaisir de fouler la terre ferme; nos natura- « listes furent en peu d'instants dispersés dans toutes les « directions, pendant que Raffet, sans crier gare ! jetait « chaque passant sur son album.

« Ces modèles, qui passaient là si à propos, étaient des « femmes qui portent sur le sommet de la tête une sorte « de couronne d'étoffe roulée ; une large chemise ouverte « par devant cache à peine leur buste; leur étroit vête- « ment se compose de deux espèces de tabliers de couleurs « éclatantes, appliqués sur une jupe très-serrée; c'étaient « aussi des soldats colonistes dans le plus simple uniforme, « capote délabrée, pauvre casquette, et le reste à l'ave- « nant ; c'étaient des cavaliers du corps d'observation de « cette côte, qui portent un bonnet de peau de mouton « noir, et dont le fourniment est chargé de clous de fer « et de cuivre. Ces êtres complaisants autant que pitto- « resques se prêtaient aux désirs de notre peintre, et la

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« légère récompense qu'ils recevaient pour leur immo- « bilité d'un instant semblait les transporter d'aise et « d'étonnement. »

(A Skoulani, page 254.)

« J'avais obtenu aussi la faveur de faire poser devant « Raffet, à distance convenable, sous la surveillance des « gardiens, ceux de nos tristes compagnons de quaran- « taine, presque tous Juifs ou Arméniens, qui consentaient « à servir de modèles à l'artiste. »

(A Odessa, page 268.)

« Raffet enrichissait son portefeuille de toutes les

« scènes qu'une population si variée faisait passer sous « ses yeux. Juifs, Karaïmes, Moldaves, Turcs, Petits-Rus- « siens et Russes de la vieille Russie, à la barbe caracté- « ristique, tous ces types si pittoresques étaient esquissés « sur les feuilles d'un album déjà bien rempli. »

Nous venons de voir Raffet apprécié comme artiste infatigable et toujours possédé de la passion de son art : nous ne pouvons résister au plaisir de reproduire l'épisode émouvant qu'on va lire, où il apparaît comme un camarade courageux et dévoué.

(Entre Sevastopol et Balaklava, page 398.)

« A cet endroit-là, MM. Huot et Raffet, nos deux

« aventureux compagnons, nous quittèrent pour descendre « à grand'peine vers la plage située à cinq cents pieds au- « dessous de nous. M. Huot y avait avisé quelques filons « de lave; Raffet voulait voir de plus près deux rochers « aigus qu'on pourrait nommer Oreste et Pylade... Pen-

in RAFFET,

« dantque nos deux compagnons parcouraient celte route u hasardeuse, nous poursuivions nos recherches d'antiqui- « lés. Mais le premier feu de l'imagination s'étanl calmé, « nous nous trouvions face à face avec la réalité, belle « encore à coup sur et cependant belle tout simplemenl « comme de la belle prose. Déjà les heures s'écoulaient, « les voitures de bagages, sous la conduite de Michaël, « avaient pris depuis longtemps le chemin de Balaklava, « l'instant du rendez-vous général était passé, et cepen- « dant nos deux collègues ne se montraient pas. Nos cris, « nos signaux, nos coups de fusil répétés, restaient sans « réponse, lorsque enfin un murmure lointain, qui s'éle- « vait du bord de la mer, vint nous inspirer quelque idée « de détresse. Rousseau, qui s'était porté jusqu'à la pointe « du cap, s'achemina en toute hâte dans cette direction. « Nous, cependant, en proie à de vives inquiétudes, nous « nous demandions si l'un de nos amis était la victime « d'un accident grave, par quel moyen on le pourrait « hisser au sommet de cette muraille immense ; comment « lui donner les soins nécessaires quand nous venions de « nous séparer de nos bagages, où les instruments du doc- « teur Léveillé étaient contenus. Notre angoisse était donc « grande, lorsque Rousseau parut enfin sur la crête du « promontoire ; un coup de feu. puis un second, nous don- « nèrent le signal convenu ; il annonçait un malheur, et « lequel? Quelques secondes après, deux télègues lancés « au galop emportaient le docteur et quelques personnes « vers le lieu fatal.

« L'événement, grâce à Dieu, n'était pas aussi grave u que nous l'avions redouté. M. Huot, exténué de lassi- « tude par ses intrépides travaux de tous les jours, n'a-

« vait pu remonter les escarpements du promontoire ; ses « forces l'avaient deux fois trahi jusqu'à lui faire perdre « connaissance. Heureusement Raffet, âme énergique, « avait rencontré son camarade assez à temps pour lui « porter secours. Bientôt le malade avait repris quelques « forces dans un bain de mer, pendant que les cris d'ace larme de l'artiste frappaient en vain les rochers sans « parvenir jusqu'à nous, tant était grande la distance « qui nous séparait ! . . . »

(A Odessa, page 416.)

«... Ainsi réunis, et lorsque je me disposais à partir « sans retard pour Vosnessensk, nous fûmes tout à coup « arrêtés par une indisposition subite de Raffet, qui, après « avoir bien résisté, payait à son tour son tribut aux « fatigues du voyage. Mais quand on dit à Raffet qu'il « allait avoir sous les yeux une si belle armée, il se hâta « de guérir ; il aurait fallu qu'il fût mort pour ne pas « arriver à temps au camp de Vosnessensk. »

(A Vosnessensk, page 437.)

«... Cependant, parmi les souvenirs qui ne peuvent « et ne doivent point s'effacer, en voici un dont ce bon « Raffet a été presque le héros. Ceux qui ont vu les com- « positions du jeune artiste, les coursiers qui remuent à « sa voix, les batailles qu'il a gagnées ou perdues, ceux-- « là aussi peuvent savoir combien il aime tout ce qui est « un soldat, un cavalier, un capitaine, un général, une « armée. Au camp de Vosnessensk, Raffet, plein d'en- « thousiasme, ne songeait qu'à saisir ces escadrons bril- « lants qui passaient et repassaient devant lui. Un jour

'c! RAFFRT.

m qu'il était le plus occupé à reproduire les pins beaux <( uniformes, il s'entendil appeler par son nom: c'étail h

« coup sur une de ces voix faites pour commander aux « hommes ci aux choses, ferme, nette ci sonore. \ cette « voix, l'artiste se retourne vivemenl : que voit-il? L'Em- « poreur lui-même! l'Empereur qui sail son nom déjà, u qui lui parle de l'arl qu'il professe, qui lui fail pour « ainsi dire les honneurs de son armée! Vous jugez si ce u modeste Raflel fui étonné el confus! Il lit tous ses « efforts pour se dérober à sa gloire; mais. ;i dater de ce « moment, il fui traité par l'armée entière comme un « protégé de l'Empereur.

a Cette entrevue valut à notre peintre l'invitation de se « présenter à Leurs Majestés, et au moment même où il « quittait l'Empereur, il fut accompagné d'un officier « supérieur et distingué de l'état-major, le baron Hahn ; « cet officier fut chargé de lui procurer les moyens de « tout voir et d'exercer son talent sur les objets qui lui a paraîtraient dignes d'intérêt, parmi tant de grandes « scènes et tant de détails curieux.

«... Quelques jours après, nous quittions bien à regret « ce camp de merveilles ; mais derrière nous, nous lais- « sions Raffet à Vosnessensk ; trop de sujets d'études se « succédaient dans ce riche tumulte, pour qu'il pût quitte ter ainsi ces grandes manœuvres avant leur conclu- « sion... »

Raffet, avant de quitter Vosnessensk, fit offrir à S. M. l'empereur, pour son auguste épouse, un souvenir du camp (dessin à l'aquarelle); quelque temps après il recevait de Leurs Majestés deux magnifiques joyaux enrichis de diamants.

Pendant le mois d'octobre 1837, alors que Raffet parcourait Kertsch, le mont Mithridate, Taman et la ligne du Kouban, nos soldats s'emparaient de Constantine, après un siège dans lequel le général en chef, comte de Damrémont, perdit la vie, frappé par un boulet. A peine arrivé, Raffet me demanda des pierres et des crayons, et fit pour le frontispice de la Prise de Constantine un soldat en faction auprès d'un drapeau mutilé par la mitraille, et arboré sur la brèche de la ville ennemie. Ce délicieux croquis témoigne du patriotisme de l'artiste dont le cœur français battait avec tant de force quand il s'agissait de la gloire de nos armes! Il avait fait dire au voltigeur blessé du frontispice de la Retraite de Constantine : Nous reprendrons cela au printemps ! Il inscrivit sous celui-ci ces mots simples et sublimes : Ils ont tenu parole!

Cet album de 12 planches retrace fidèlement l'aspect des lieux, la position des différents corps de troupes et toutes les phases du siège. Ces divers renseignements lui étaient envoyés par des officiers attachés au corps expéditionnaire, et sa vive imagination savait donner à ses sujets une couleur locale qui a fait dire et répéter souvent que l'artiste avait fait ces dessins d'après nature. Non; malgré le désir qu'il en avait et la proposition qu'il me fit un jour, en 18/lO, de l'accompagner en Afrique dans une excursion qui ne devait durer qu'un mois, jamais Raffet n'a été en Algérie!

Les six premières planches de cette publication parurent en mars et les nos 7 à 42 en juin 1838. Dans ce dernier cahier, Raffet a représenté son ancien camarade de l'atelier de Charlet, le capitaine du génie Th. Leblanc, au moment où il vient d'être blessé mortellement en fai-

M R MTKT.

sant ses efforts pour empêcher les Arabes de sortir d'une

maison où ils furent Ions prisonniers.

Los dix-huit planches de la Retraite el de la Prise de Constantine doivent être classées parmi ce qu'il a l'ail de plus beau.

Le 26 juin, il retoucha pour son ancien éditeur, M. I)écrouan, le Trompette mort et le Chien d/u Régiment^ lithographies par Alph. Urruty, d'après II. Vernet.

Au mois de septembre, Raffet présenta à M. le comte de Démidoff un cahier-spécimen du voyage dans la Russie méridionale et la Crimée, composé de 5 planches, dont un frontispice, qu'il venait de terminer; c'était :

\ Madjar à Pérékop, n° 69 (Crimée, 2e partie);

2 La Jok, danse valaque, n° 10;

3 Tombeau de Mari ah, n° Wl ; h Cosaques d'escorte, n° 73 ;

5 Arméniens dans un café, n° 75.

Il continua cette année par les planches suivantes :

1 Frontispice;

2 Orpailleurs (Hongrie);

3 Infanterie hongroise; h Femmes d'un Pacha;

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