Un volume grand in-8°, publié chez l'éditeur Bourdin
RAFFET. ol
fois, comme il avait le secret de les faire, parut vers la fin de septembre; nous voulons parler du Drapeau du 17e léger! Trois mois après, il termina la lithographie du Colonel du 17e léger : le prince est représenté à cheval ayant à sa gauche le lieutenant-colonel Levaillant et suivi du chef d'escadron Jamin.
L'année suivante (1842) , il reprit son Voyage en Russie par les numéros :
51 Femmes tatares;
55 Dragons de Kasan ;
56 S. M. l'Empereur Nicolas Ier ;
58 Camp d'infanterie ;
59 Camp de cavalerie ;
60 Circassiens, Lesghines et Cosaques;
61 Revue de cavalerie passée par LL. MM. II.
Puis il ajouta les figures aux planches 18, 36, kt\, du Voyage en Russie, par A. Durand.
Le jeudi 12 mai, en présence du prince Démidoff et de madame la princesse Mathilde, j'imprimais quelques épreuves d'une petite planche que la princesse avait lithographiée sous la direction de Raffet, et d'après un de ses dessins représentant : Une jeune fille tatare de retour de la fontaine ; on trouve dans la figure principale quelques touches du grand artiste.
Le mois suivant, Raffet exécuta pour moi quatre croquis au lavis lithographique, au moyen d'une encre que j'avais composée. Ces essais réussirent parfaitement, ce sont :
1 Infanterie de ligne (1793) ;
2 Infanterie légère (Algérie 1840);
S L'Empereur au bivouac ;
A Officiers des grenadiers (vieille garde).
Le i" décembre9 il terminait pour un de ses amis, M. I*..., une petite planche représentanl un tombeau, sur lequel on lit : « Julie morte le ï) mai 18/|2, » dessin effacé après le tirage de quelques épreuves.
Vers le mois d'avril de l'année précédente, noire ami fut mandé par S. A. R. le duc d'Orléans, qui lui confia l'illustration de toute la partie: militaire de son ouvrage intitulé : Journal de l'expédition des Portes-de-Fer. Dauzats, qui avait accompagné le prince royal dans cette campagne, fut chargé de la reproduction de la partie pittoresque composée de 88 dessins; Decamps en fit 13, et Ralïet, 92. Le grand artiste se surpassa encore dans le fini et la vigueur de ses admirables compositions, dont l'exécution est poussée à un degré de perfection que la gravure sur bois avait rarement atteint.
En même temps qu'il s'occupait de ce beau travail, il enrichissait de 83 sujets l'Algérie ancienne et moderne de L. Galibert, pour le libraire Furne. Cet ouvrage rivalise, pour le soin et l'exécution, avec celui des Portes-de-Fer. Ces deux publications, commencées en 1841, furent terminées presque en même temps: l'Algérie,, vers la fin de 18/j.o ; les Portes-de-Fer, dans le commencement de l'année ÏSfik; ce dernier ouvrage ne se trouve malheureusement pas dans le commerce.
En 1843, le 14 janvier, Raffet terminait le dessin de l'affiche pour l'Algérie* et, le mois suivant, le portrait en pied de S. A. R. le duc d'Aumale. Le prince est représenté sur un champ de manœuvres, ayant à sa droite deux
de ses officiers d'état-major, le chef d'escadron Jamin et le capitaine de Beaufort.
Raffet eut un moment l'intention de s'occuper du camp de Compiègne, dont il fit le titre et le frontispice : l'un représentant un tambour battant la retraite; l'autre un factionnaire auprès d'une guérite en paille; mais, pressé par ses éditeurs, dont les publications étaient en retard, il dut ajourner cet album, qui n'eut pas d'autre suite. Il reprit donc son Voyage en Russie par le n° 57; sous-officier et soldats du régiment de Volhynie, et fit les figures dans les planches 20, 26, 35, 45, 46, 47, 48, /|9, 52, 60, 62, de la Russie, par A. Durand.
L'année suivante il continua ce travail par les nos 28, 30, 42, 43, 51, 53, 58, 68, qu'il alterna avec son Voyage en Russie, dont il fit les planches suivantes :
62 Défilé d'artillerie;
64 Incendie de la ville factice ;
65 La messe au camp ;
67 Passage de ligne en avant ;
68 Manœuvre du 15 septembre ; 70 Karaïmes;
77 Tatars en prière.
Dans les premiers jours de cette année, Raffet consentit à ce que l'on reproduisît dans V Algérie que publiait le libraire Delahaye une de ses compositions : Ponce de Balagnier enfonçant son poignard dans la porte Bab-Azoun; et il désigna pour cette reproduction son camarade Guérard ; mais il est facile de reconnaître, aux procédés de travail qui lui étaient propres, que Raffet fit la plus grande partie de cette planche.
Le 20 avril, Ralïet me donna pour mon exposition de l'industrie un lavis lithographique représentant un groupe d'infanterie légère et de turcos. Dans le courant de cette année et de l'année précédente, Ralïet avait été assez gravement indisposé pour garder le lit pendant plusieurs mois; son médecin lui ayant conseillé l'air de la campagne, il alla se fixer à Chàtillon près Paris, où il habita depuis le mois de décembre 18tik jusqu'en octobre 4 8/i7.
En 18/J.5, il exécuta pour M. Fume : le Triomphe de Marat; le Jugement de Marie-Antoinette; Normandie- Infanterie ; Infanterie de ligne, République; puis, il continua son Voyage en Russie par les numéros :
63 Défilé d'infanterie ;
66 Bal donné à LL. MM. l'empereur et l'impératrice de Russie ; 76 Derviches tatars;
et par les figures des planches 37, 55, 56, 57, 59, 60, 63, 66, 67, 70, 71, 72, 73, du Voyage de Durand pour le prince A. de Démidoff.
Cette année, il retoucha une copie de la Sortie de la mosquée, lithographiée par Muie Céleste Royé; cette planche fut effacée après le tirage de quelques épreuves ; il reprit également, à ma prière, la figure du grenadier de la vieille garde sur le frontispice d'un ouvrage intitulé : Les belles pages de l'histoire de France, par Moynet.
Tout le temps que Rafifet n'employait pas à ses lithographies appartenait à Furne, qui exerçait sur notre artiste, par suite de leurs relations amicales, une influence telle, qu'il le fit consentir à faire des changements et des retouches sur un très-grand nombre de planches devant
être reprises par les graveurs. Cet ennuyeux travail demandait une patiente abnégation, il fut continué jusqu'en 1848. Plusieurs fois Raffet, découragé, faillit renoncer à cette tâche si nouvelle pour lui, mais M. Furne n'avait qu'à lui dire : « Vous avez cent fois raison, mon bon ami, mais à qui voulez-vous que je m'adresse? Qui comme vous comprendrait mes exigences et pourrait interpréter ma pensée? » Alors le grand artiste poussait un soupir, le regardait en souriant et poursuivait son ingrat labeur.
Le séjour de la campagne avait amélioré la santé de notre ami; aussi en 1846 il nous donnait pour le Voyage en Russie les planches suivantes :
71 Le vieux bazar et le mont Mithridate ;
72 Corps de garde de Cosaques ;
74 Vue perspective de la flèche d'Arabat;
78 Famille tatare dans son intérieur;
79 Vue du village tatar d'Alouchta;
80 Retour de la fontaine;
puis les figures aux nos 6k, 65, 69, 74, 75, 77, 78, 79, 80, 83, 84, 94, du Voyage archéologique en Russie d'André Durand.
En même temps qu'il retouchait les planches pour Furne, il lui livrait les portraits de Mme Roland, Marat, Saint- Just, Robespierre, Mirabeau, Lafayette, Danton, Bailly, Drouet, Théroigne, Buzot,Dumouriez, Santerre, Philippe- Égalité, Gensonné, C. Desmoulins, Guadet, Billaud-Varennes, Collot d'Herbois, Péthion, Roland, Couthon, Cambon, Fouquier-Tinville, Barras, Mlle Maillard, Barbaroux; et les sujets suivants: le Consulat à vie; Hohen-
linden; Bataille de Rivoli; Lutzen; le Château dangereux 5 le Castillet de Perpignan; Marengo; Morl de Napoléons puis, deux uniformes de Gardes Françaises el un costume de Suisse au 10 août 1792.
Le 2/j. aoùl, Raffel prenait ses vacances; il partail avec Furne pour faire un petit voyage d'agrément dans le midi de la France et sur la frontière de l'Espagne. 11 visita Bordeaux. Bayonnc, Fohtarabie, Saint-Sébastien, Irun, Pau, Perpignan, Narbonne, Toulouse, et rentrait à Châtillon le 2G septembre, avec une nombreuse série de jolis croquis.
A peine de retour, il termina le portrait de son camarade Victor Royé, architecte, commencé sur pierre par Mme Céleste Royé.
Ici vient se placer un fait qui honore le caractère de Raffet, et qu'on ne saurait passer sous silence. Charlet était mort le 30 décembre 18Û.5, laissant inachevée sa dernière publication : l'Empereur et la garde impériale; ses élèves eurent un instant l'idée de contribuer, chacun selon la mesure de son talent, à l'achèvement de cet ouvrage, et d'en faire hommage à la veuve de leur ancien maître. Ils se réunirent, à cet effet, rue du Cherche-Midi, 57, dans l'atelier de Charlet ; j'assistais à cette réunion, qui était composée de MM. Canon, Ginain , Lalaisse, Raffet, de Rudder et Valerio. On y décida que les planches seraient préparées par chacun et que Raffet les terminerait, mais qu'aucune signature ne figurerait au bas des dessins, les noms des artistes devant être inscrits collectivement sur la couverture de l'ouvrage. L'un des élèves déclara retirer son concours, si on ne lui laissait faire entièrement ses planches et les signer; tous s'y opposèrent.
Raffet, espérant ramener l'accord, fit la proposition d'ébaucher toutes les lithographies, qui seraient terminées par ses collègues ; mais, reconnaissant la supériorité d'un tel camarade, personne n'accepta cet arrangement, et l'on se sépara en restant chacun dans les mêmes dispositions.
Charlet avait laissé cinq planches sans emploi, dont deux en voie d'exécution :
1 Capitaine de grenadiers à pied;
2 Grenadier à pied chargeant son arme ;
3 Chevau-léger polonais, colonel commandant; k Artillerie à pied, officier supérieur;
5 Le Salut, officier suisse.
Les trois premières avaient été supprimées après le tirage de quelques épreuves, parce que Charlet trouvait que le capitaine de grenadiers était trop petit de taille ; que les fonds de la planche du grenadier pouvaient blesser d'honorables susceptibilités, et qu'enfin il avait recommencé le chevau-léger. Raffet fit disparaître les plaques des bonnets, changea les parements et les revers, et fit de la première un capitaine de chasseurs ; la seconde subit les mêmes modifications, et des chasseurs en tirailleurs remplacèrent les soldats autrichiens ; cette planche prit le titre de : Chasseur à pied. L'officier des chevau-légers fut presque entièrement refait et devint un lancier; la' figure de l'officier d'artillerie était assez avancée, il la termina, puis il ajouta le domestique, les chevaux et les fonds; quant à l'officier suisse, il n'y avait de fait que le lion sur son piédestal, et le bouquet d'arbres qui, se trouve du même côté; la principale figure était à peine esquissée:
ces trois planches peuvent, doue être considérées comme étant l'œuvre de Raffetè
En 18/|7, Raffet donna encore à l'œuvre de Charlel le Fusilier-grenadier d'après lui-même, puis il termina le Grenadier à pied (1815), que Valerio avait ébauché d'après une peinture de leur maître; là s'arrêta la coopération des artistes, qui devaient continuer cette collection ! Raffet avait fait à lui seul le travail de cinq planches au moins, avec le plus complet désintéressement.
Il reprit ensuite le Voyage en Russie par un délicieux frontispice représentant un Turc monté sur un âne. Cette pièce a pour titre : Boulanger turc, n° 81 ; puis il fit les Recrues turques, n° 85, l'une des planches les plus importantes de l'ouvrage.
La crainte, la douleur et l'effroi se lisent sur la physionomie de ces malheureux, arrachés violemment à leurs familles et à leurs travaux par une poignée de misérables bandits armés jusqu'aux dents, auxquels le. gouvernement turc accorde une prime pour chaque homme qui vient ainsi augmenter le nombre de ses soldats.
Il termina, pour l'ouvrage des Girondins, qu'il avait commencé l'année précédente, les portraits de Louis XVI, Marie-Antoinette, Charlotte Gorday, Carnot, Barrère, duc de Chartres, Tallien, Buzot (déjà cité); puis il fit la Bataille de Friedland ; la Guerre des farines; les Dragonnades ; Luther brûlant la bulle ; les Actions de la rue Quincampoix ; la Liberté guidant le peuple ; la Mort de Delaunay (Prise de la Bastille); le portrait de Louis Blanc; les figures dans les planches d'André Durand (n08 76, 81, 82, 85, 86, 87, 88, 89, 90, 91, 93).
Vers le milieu de cette année 1847, le prince Anatole
de Démidoff entreprit une intéressante excursion sur le littoral de l'Espagne: Raffet, appelé, ne pouvait manquer au rendez-vous; il quittait Châtillon, le 7 juillet ; le 10, il arrivait à Marseille ou il était rejoint par le prince accompagné de M. de Sainson et de deux amis.
Après deux jours de repos, nos touristes s'embarquèrent sur le MercuriOj pour aller visiter les côtes de la Catalogne et de l'Andalousie.
Dans ce voyage, comme dans celui de la Russie méridionale, Raffet, avec une activité toujours croissante, releva sur son calepin les vues, types, costumes, etc., en un mot, tout ce qui offrait quelque intérêt à son avide curiosité d'artiste. Il faut avoir eu* comme nous, le rare bonheur de feuilleter avec lui ses albums de voyages et ses portefeuilles, pour se faire une idée de toutes ces richesses !
A Barcelone, c'est un admirable groupe de Catalans sur la Rambla; le portrait de la Brambilla, célèbre cantatrice; l'Artillerie espagnole, etc.
A Valence, il nous fait assister à toutes les émotions des courses de taureaux, décrites sous un point de vue aussi nouveau qu'attachant par le prince de Démidoff, dans son ouvrage, en deux volumes , intitulé : Etapes maritimes sur les côtes d'Espagne. 11 nous donne le costume des Valencianes, les portraits du picador Juan Pelon, du toréador Cucharès, l'École des enfants, et l'Épée du Cid.
A Alicante, il dessine la forteresse de San Juan et la Danse des carrefours ;
A Carthagène, le Presidio (bagne);
A Almeria, le Marché;
00 RAFPET,
À Malaga, un Jour de foire, les Gardiens de nuit, etc.;
A Grenade, le Guide Salmon, l'Alhambra, la Plaza del Trionl'o, le Générâlife, l'Épée de Boabdil', la Grande place aux Muletiers, le Contrebandier, la Caserne du 7" régimenl d'infanterie, la Caserne d'artillerie, une Danse de gîtanos, le Muletier Pedro Perez, Santicios ;
ARonda, c'esl le portrait du criminel Francisco Masias et la Place des Taureaux;
A Gibraltar, le lieutenant-colonel Maulc, du 70" régiment highlanders, le Joueur de cornemuse, les Casernes, etc.;
A Tanger (Maroc), l'Aspect de la ville, la Kasbah;
A Cadix, les Courses de Novillos, la Comédienne Carmen Carasco, le Matadore Montés ;
A Séville, les incomparables danseuses : la Nena, la Guchillera, Antonia, Dolorès, etc.; sujets empreints de grâce et de finesse qui nous ont fait connaître l'artiste sous un jour tout nouveau. Mais, afin de n'être pas taxé d'exagération sur l'activité de Raffet, nous empruntons aux Etapes maritimes les passages suivants :
« Le voyage commence réellement pour nous sur le « pont exigu du Mercurio. Trois compagnons de voyage « ont consenti à tenter avec moi l'aventure, et parmi eux « il faut bien, malgré notre répugnance pour les mentions « personnelles, que je vous signale Raffet, qui veut essayer « son talent sur les types nouveaux et éminemment sédui- « sants que lui promet une excursion en Espagne. Raffet « et son crayon populaire auront, sur ce voyage, une « influence assez marquée pour qu'il me soit permis de
« l'excepter de notre collective obscurité; citer son nom, « c'est faire une promesse aux arts. »
(Barcelone, tome I", page 6.)
« ... Le chef de cette troupe intelligente (la compagnie « d'artillerie de montagne) mit le plus aimable empresa sèment à satisfaire à nos demandes et à nous donner « toutes les notions capables d'instruire des artilleurs a aussi profanes que nous. Mais qui parmi nous s'applau- « dissait le plus d'un tel spectacle? C'était Raffet.. Peintre « ordinaire de tous les troupiers du monde, Raffet était « là dans son domaine ; et quel bonheur pour lui d'avoir « de si beaux modèles, et si bien disciplinés et posant « dans une immobilité si parfaite ! Le commandant poussa a la bonne grâce jusqu'à faire revêtir à ses hommes leurs « trois tenues différentes : les deux tenues dont nous avons « parlé, et une tenue de route à la fois commode et carac- <( térisée. »
(Barcelone, page 19.)
« ... Mes compagnons laissaient tout naturellement « percer leurs émotions, et même celui d'entre eux à qui « les courses de taureaux étaient plus familières ne se «défendait pas d'une certaine agitation. Raffet seul, « absorbé dans un autre et puissant intérêt, stupéfait de « ce qu'il voyait, les yeux étonnés, le calepin ouvert, le « crayon armé,, jetait çà et là une visée rapide, traçait « une ligne, un contour, et demeurait plus ébloui que « jamais devant ce bouillonnement sans détails saisis- « sables, cette immense foule, cette immense voix. »
(Valence, page 129.)
« ... La pièce qui nous sert de salon pourrait aussi
« laisser pour noire salle à manger e1 notre parloir, elle « est enepre el en même temps l'atelier de Raffet...
« ... Plus loin, vous voyez, dans la, lumière 'le la « fenêtre, une jeune et ravissante figure de femme assise « avec grâce et posant avec une admirable immobilité, « C'est un des plus doux visages de Valence, où on compte « tant de délicieuses beautés. Elle a consenti à laisser « emporter par notre peintre une image de ses traits « charmants, rehaussés encore par une parure caracté- « ristique et par la coiffure valenciane, dont un peigne « énorme domine l'élégant édifice de perles et de cheveux « châtains.
«... Au fond est Juan Pelon (un picadore), qui va « passer à son tour sous le crayon du peintre. Le digne « géant hume quelques gorgées d'eau en fumant une « cigarette... Cucharès, l'illustre matadore, drapé dans « sa cape écarlate et placé derrière son ami, nous raconte « modestement ses exploits de la veille. Il est intéressant « de voir sans prestige l'homme qui nous a si vivement « émotionnés il y a quelques heures. Comme tous les « acteurs, Cucharès perd un peu à se montrer hors du « point de vue de son théâtre ; mais ce qui lui manque a en distinction, on le retrouve en vigueur et en énergie: « son front large et carré, sa solide encolure, ses fortes « épaules, annoncent le vigoureux athlète bien plus que « l'élégant matadore; et cependant, lorsque sa figure « s'inspire de la majesté du moment, lorsqu'il jette en « l'air sa montera et marche à la rencontre du taureau, « on ne peut nier que Cucharès ne se montre à la fois « gracieux et déterminé.
« Si vous jetez les yeux dans la partie la moins éclairée
« de notre salon égalitaire, vous y trouverez bien encore « quelque tambour-major dans sa tenue d'apparat, quel- « que cavalier à la botte forte et à la veste jaune ; un mozo a de là Escuaclra, car ce corps existe aussi dans le « royaume de Valence, mais avec une autre organisation « qu'en Catalogne; ne vous étonnez pas même, si vous « y apercevez une nonne et quelques enfants d'une pieuse « congrégation, au costume pittoresque. Il y a foule pour a figurer sur les pages improvisées de l'album de notre « artiste. »
(Valence, pages 453, 154, 155.)
« On nous a fait voir aussi l'épée de Boabdil, le
« dernier des rois mores. — l'épée, du reste, est d'un « travail exquis, d'une façon originale et gracieuse, l'or « pur et l'or émaillé s'y mêlent avec un goût qui rappelle « les plus jolies imaginations de Benvenuto Cellini et de « son école. Raffet n'a pas manqué de prendre une esquisse « de cette arme précieuse. »
(Grenade, page 331.)
« Le commandant Torrès nous avait emmenés dans sa « demeure pour donner à Raffet la facilité de peindre un « contrebandier dans le costume complet de sa profession. « Ce modèle caractéristique est un homme de haute taille, « à la figure d'oiseau de proie, l'œil noble et grand, la « physionomie énergique, le corps sec et nerveux. Raffet « a tout saisi admirablement, tournure et expression. Le « portrait terminé, l'homme s'est emparé d'une guitare « dont ses mains, noires, longues et articulées comme des « serres d'aigle, savent tirer un parti très-harmonieux. »
(Grenade, tome II, page 10.)
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[ci, c'esl un trait de caractère, un exemple de la bonhomie indulgente ci facile de l'excellent Raffet. Il s'agit d'un guide, d'un cicérone, vieux soldai fiançais assez ordinairement insupportable aux touristes, qu'il obsède de son bavardage»
« Aussitôt que le vieux soldat se voit repousse par
a l'un des membres de notre compagnie, il s'attaque à un « autre sans transition, continuant bravement, comme si a de rien n'était, la divagation commencée. Au démence rant, tout va bien, et nous sommes toujours les meil- « leurs amis du monde. Si le brave Salmon (c'est le nom « du guide), lorsqu'il se voit dédaigné, parvient, par une a retraite habile, à s'emparer de l'oreille de Raffet, oreille « indulgente s'il en /ut aux tirades d'un vieux troupier, « Salmon se retire content. »
(Grenade, page 19.)
Il s'agit à présent d'une aventure :
et Un de ces matins, est-ce celui-ci ou celui d'hier? la « mémoire se confond à tant de choses nouvelles, notre « ami Raffet a été appréhendé par une sentinelle et con- « duit au corps de garde. L'artiste avait avisé à la façade a d'un imposant palais, non loin de notre quartier général, « quatre niches abritant des figures de grenadiers, mais « de grenadiers antiques sculptés au temps de Philippe V « pour le moins. Or, comme tout grenadier, fût-il fossile, « appartient de droit au crayon de Raffet, l'historien cor- « rect de tous les soldats du monde, Raffet se mit en devoir « de dessiner ces statues écourtées, parées du reste d'un « élégant badigeon jaune. Il avait compté sans la garde
« qui veille à la porte de ce grand édifice, qui n'est autre « chose qu'une caserne d'artillerie. Le soldat invita Raffet « à l'accompagner au poste, et là il se trouva un officier « qui ne voulut pas relâcher le peintre, d'abord, parce que « Grenade est une ville forte ; ensuite, parce que la maison « en question est un lieu essentiellement militaire, c'est- « à-dire une enceinte dans le rayon de laquelle le crayon « est proscrit. Raffet y perdit deux heures. Informés du « fait, nous le fîmes au plus tôt réclamer par nos amis les « officiers, et l'artiste revint parmi nous, peu ému de cette « détention, mais fort irrité de l'inaction forcée qui lui « avait été imposée. Et, en effet, voler deux heures à a Raffet, c'est nous dérober quatre croquis pleins de véa rite et de vie comme il les sait faire. »
( Grenade, pages 27-28. )
a Notre train de bagages, trop éloigné du groupe
« principal, avait fait fausse route, et ce fut au bout d'une « heure que nos gens s'aperçurent qu'ils étaient égarés. «Longue fut l'attente et la faim dévorante; ce qui, en « résultat, nous fit trouver délicieux notre champêtre colce lation. L'escorte, pendant ce temps, se réconfortait, par « nos soins, d'une manière plus substantielle que nous- « mêmes ; après quoi ceux qui voulurent compléter par « une sieste cette halte salutaire allèrent chercher un « gîte, qui à l'ombre étroite des murailles, qui sur le pavé « raboteux; les plus favorisés se firent un lit de notre table « inégale, et pendant ce temps Raffet dessinait toute cette « scène. Bêtes et gens se groupaient sur son album dans « leurs postures endormies ; on eût dit un avant-poste du
u palais de la belle dormeuse dans la légende des fées. »
(Malaga, pagei 01-62.)
« Comme nous n'avions pas de connaissances particu- « Hères à mander à ee parloir de la geôle, on se chargea « pour nous d'y faire comparaître une célébrité du mu- « ment, un prisonnier en état de prévention pour des « crimes d'un ordre peu commun. Ce malheureux se « nomme Francisco Masias, contrebandier de profession ; a il est accusé de trois homicides, deux desquels avaient « été antérieurement précédés d'attaques et de blessures « graves avec intention de meurtre, le tout indépendant « des faits de rébellion et des évasions. Francisco Masias « n'offre dans sa personne, au premier abord, rien qui « dénote d'aussi cruels antécédents ; sa figure, au con- « traire, semble insignifiante et paisible;. cependant, lors- « qu'en s' animant un peu sur le seul sujet capable de « l'intéresser, il lui arrive de redresser sa taille, de a rejeter d'un coup de poing son chapeau andalou en « arrière, alors il lui passe dans le regard une lueur sin- « gulière de férocité glaciale. Masias, dans la position crici tique où l'a placé son triple crime, est cependant protégé « par une influence miséricordieuse et charitable comme « on en trouve en Espagne en pareil cas, et qui prolonge a son état de prévention. S'il comparaissait devant ses «juges, il n'est pas douteux qu'il ne fût promptement « condamné à une fatale expiation. Les protecteurs du « coupable retardent donc ce moment terrible et l'esprit « public seconde cette indulgence avec d'autant plus d'in- « térêt que le malheureux est père de cinq enfants. Masias « reçoit, sans empêchement, les visites de ses amis qui
« viennent à la grille causer avec lui et fumer mélancoli- « quement leur cigarette; la salle du parloir en admet tou- « jours quelques-uns aux heures permises. Calme et froid « la plupart du temps, Masias sait poser à propos lorsque « l'assistance en vaut la peine. Il a pris au sérieux son « rôle de criminel célèbre, et domine de son importance et « de sa supériorité la petite cohorte de ses fidèles aussi a bien que les escouades d'honnêtes montagnards que lui a amène l'affluence des jours de marché.
« C'était là un sujet romantique pour Raffet. La pro- « position qui fut faite à Masias de se prêter à l'exécution « d'un portrait en pied ayant été autorisée par le gouver- « neur et acceptée avec empressement par le modèle, « l'heure fut prise et le captif parut derrière la légère o grille, coquettement paré de son beau costume de con- « trebandier et résolument appuyé sur sa carabine. Tous « ces apprêts n'avaient pas souffert la moindre difficulté, « par deux raisons : la première, c'est que lorsque vous « réclamez en Espagne une chose qui vous est tout sim- « plement agréable, chacun trouve toujours un moyen de « vous satisfaire. Il y a un mot qui n'est pas espagnol, « lorsqu'il s'agit de complaisance et de politesse, c'est le « mot impossible. La seconde raison , c'est que notre « peintre flattait une fibre populaire ; un sentiment émet preint dans le caractère du peuple de ces contrées, en « illustrant le héros du moment, le meurtrier dont on nous « promet pour demain l'histoire dramatique. Aujourd'hui, « Raffet exécute le portrait ; Dieu sait quel poëte populaire «chantera bientôt la romance, la complainte, comme « disent les Français ! »
(Visite à la prison de Ronda, pages 87-88.)
« Une erreur géographique, qui fui peut-être une flat- -i terie dans son temps, a toujours fait considérer, en « France, l<i Trocadero comme une montagne... El ce « n'est pas sans une surprise rétrospective que notre ami u Raffet découvre une surface plane au lieu de la colline « tant de fois enlevée à la baïonnette dans les fêtes « publiques des Champs-Elysées. »
(De Tanger à Cadix, page 215. ;
« Le colonel Ravcnet s'est présenté pour nous accueilli lir, entouré de tout son état-major; ce sont des officiers « de bonne tournure, qui montrent sous l'uniforme cette « distinction particulière aux Espagnols bien élevés. « Après un repos de quelques instants dans le logement a militaire du chef, qui habite la caserne ainsi que tous « ses officiers, nous descendons dans la cour où tout aus- « sitôt commence la manœuvre. Depuis l'arrivée des draa peaux qui sont reçus aux sons éclatants de la marche « royale, jusqu'au maniement d'armes et aux manœuvres « compliquées d'une troupe aguerrie, nous pûmes jouir a du spectacle de ce corps travaillant^ comme disent les « espagnols, avec une précision très-remarquable. L'exerce cice se termina par un carré sur quatre rangs, sorte « de phalange inexpugnable. Cette exhibition stratégique « fut particulièrement goûtée par Raffet, le plus compé- « tent des artistes dans la science des Xénophon et des « Bonaparte, à laquelle l'initie naturellement son facile « et consciencieux talent. »
(Cadix, pages 238-239.)
« Nous nous faisions une vraie fête de visiter Montes, « l'incomparable matador, la première épée de l'Es-
« pagne, comme on dit ici; et nous sommes partis ce « matin pour Chiclana où le héros de tant d'hécatombes
« a fixé sa retraite Montes habite la partie la plus
« élevée de la ville. Nous frappons à sa porte, et on « nous répond d'abord qu'il est absent; il a dû partir a pour Cadix... La vérité est que le maître terminait sa « sieste. Le trouble du réveil rendit le premier accueil « assez froid; mais le grand toréador voulut bien me (( reconnaître : j'avais assisté autrefois à l'un de ses « triomphes, à Saint-Sébastien, et quelques souvenirs de a notre entrevue passée étaient restés dans. sa mémoire. <( L'hospitalité fut dès lors sans embarras. Montes fit « apporter clés cigares excellents, des vins variés, des « sucreries, et la conversation s'engagea.
« Le roi des matadors est fatigué, ses cheveux sont « gris, mais on retrouve encore sous les plis de son front « et les rides de sa face brunie les indices de résolution « et de courage calme dont il a donné tant de preuves. « Montes, en effet, n'a pas abattu moins de 4,000 tau- « reaux; c'est le chiffre rond que lui fournit sa mémoire. « Sur notre demande on a apporté ses costumes; ils sont a nombreux et variés de couleur; mais le plus beau de « tous est un costume de satin rouge cerise tout chargé a de broderies , de torsades et de cannetilles d'argent « chatoyant. Celui-ci, dit Montes, est mon costume des
« plus beaux jours; il m'a été offert (par ma patrie)
« Nous avons prié le seigneur Montes de nous faire voir « ses épées, et, cette inspection faite, je lui demandai s'il « lui plaisait de se dessaisir en ma faveur d'une de ces ''vaillantes lames. Le digne matador, en véritable « hidalgo, m'en offrit une qui a, selon. son expression,
« mis h genoux plus de ;>()() taureaux... En nous retirant, « reconduits avec toutes les formes les plus polies, nous '« laissâmes Raffet, qui désirait faire une esquisse d'après « le célèbre modèle. La besogne fut difficile : le maître « de la maison, délivré de la gêne d'une visite cérémo- « nieuse, se souciait peu de garder l'immobilité, et San- « cho (un serviteur ainsi baptisé par les touristes) lui « faisant raison, la pose fut égayée de dix verres de Jè'rès « et de trois cigares, tant pour le maître que pour « l'écuyer. Au moment où le peintre se retira, le modèle « balbutiait, abaissait malgré lui ses paupières fatiguées « et chancelait sur les jambes. Sancho, l'oreille rouge, « mais ferme en son allure, se chargea des dernières civi-
« lités ))
(Environs de Cadix, pages 269-270-271.)
« Raffet et un jeune officier de YOrénoque se sont « lancés en enfants perdus, malgré la tempête, la nuit et « la boue, sur la route de Murviedro ; ils veulent fouler, « ne fût-ce qu'un instant, les nobles ruines de Ja Sagonte « antique. »
(Pages 372-373.)
Enfin, le 19 novembre, après quatre mois et demi d'absence, nos voyageurs arrivaient sur le quai de la Gannebière; le soir du même jour, ils quittaient Marseille pour retourner à Florence, par Livourne, et Raffet, après avoir reconduit le prince à son palais de San Donato, rentrait à Paris le 27 décembre 1847, où il descendait à sa nouvelle demeure , rue de Lorette , 3 (depuis rue Carnot).
L'année 1848 vit se terminer le Voyage en Russie par les planches suivantes :
82 Infanterie turque;
83 Place d'Ali-Pacha; S!l Un café à Smyrne ;
86 Bazar. de la Vieille-Poissonnerie;
Esquisse d'un costume turc, tirée à cinq épreuves;
87 Recruteurs turcs;
88 Frontispice des portraits des membres de l'expédition scientifique, représentant une cavalcade composée du prince de Démidoff ayant à sa droite MM. du Ponceau, Raffet, Rousseau, et à sa gauche MM. de Sainson, Huot, Lé veillé. Les voyageurs sont précédés et suivis d'une escorte de cavaliers tatars.
89 Le prince de Démidoff;
90 Frédéric Le Play;
91 Auguste de Sainson;
92 Alexandre de Nordemann ;
93 Amédée Huot;
94 Raffet;
95 Jean-Henri Léveillé;
96 Adolphe du Ponceau;
97 Louis Rousseau;
98 Paul Kolounoff;
99 Henri Malinvaud ; 100 Léon Lalanne.
Raffet avait lithographie quelques-uns de ces portraits d'après ses dessins faits en 1837 ; aussi ceux du prince et de M. de Sainson laissèrent-ils à désirer sous le rapport de la ressemblance, quand il les reprit en 18Ù-8.
Après quelques épreuves d'essais, il recommença la tête du prince, puis le portrail fui effacé de nouveau pour être refait entièrement; quant à celui de M. de Sainson, dès que la tête fut refaite, il recommença toute la partie inférieure du dessin, c'est-à-dire depuis le bas de la redingote jusques et y compris le terrain.
Les épreuves de ces deu\ portraits dans les premiers états sont excessivement rares.
Cette riche et précieuse collection de la Russie méridionale, qui renferme tant de magnifiques tableaux d'histoire, est sans contredit l'ouvrage le plus splendide qui ait été publié en fait de voyages. Outre la difficulté de trouver un artiste comme celui qui l'a exécuté, il est très-rare aussi de rencontrer un homme, fût-il riche et grand seigneur, chez qui le goût pour les arts soit assez ardent pour assurer à ses éditeurs au delà de leurs frais de publications, et pour exposer sa santé dans les fatigues inséparables de ces longues et aventureuses explorations.
Raffet fit, cette année, les figures aux dernières planches du Voyage archéologique en Russie (Nos 92, 95, 96, 98, 100), le portrait de Louis Blanc, pour être gravé; le même portrait lithographie qu'il termina en 1860, une petite, planche des artilleurs de la garde nationale, puis il retoucha un essai sur pierre par Mrae Céleste Royé, représentant le Peuple aux Tuileries, le 20 juin 1792, d'après le bois qui se trouve dans Norvins; sur la même feuille sont les portraits de MDie Roland, Danton, Marat, et un profil biffé; enfin il termina, le 10 décembre, le Réveil, qu'il avait commencé le 11 décembre 18^0. Son intention alors était de faire un cahier de 12 planches (un sujet par
strophes) sur le poëme de Sedlitz, et de compléter ce nombre par des motifs dus à sa seule inspiration.
On a cité souvent, et avec raison, la Revue nocturne comme l'une dé plus brillantes et des plus savantes compositions de notre illustre peintre : eh bien, à côté de ce chef-d'œuvre, nous citerons un autre chef-d'œuvre digne sur tous les points de lui être comparé et de lui servir de pendant, c'est le Réveil! Ce sujet a été inspiré à Raffet par la même légende allemande :
« A minuit, de sa tombe « Le tambour se lève et sort,
« Fait sa tournée et marche, « Battant la caisse bien fort »
A la pâle lueur de la lune, un tambour-fantôme, le visage encore empreint de l'humidité de la tombe, se promène lentement en battant le réveil ! Au son étrange de la caisse qu'un vent impétueux emporte dans toutes les parties du monde , apparaissent les officiers et soldats morts aux champs d'honneur. Les uns ont revêtu le vieil uniforme sous lequel ils ont été tant de fois victorieux; les autres sont encore enveloppés de leur linceul; mais tous ont ressaisi leurs armes pour venir assister à la revue des ombres !
Leurs regards se portent vers une lueur céleste dont le reflet les illumine. Au souffle frémissant qui vient animer les plis du vieux drapeau que le porte-aigle élève de ses mains crispées, ils ont reconnu leur ancien général qui, comme eux, a quitté sa couche funéraire pour revoir, une fois encore , ses anciens compagnons de gloire ; tous saluent son approche de la voix et du geste et font retentir
les airs du cri, mille fois répété, de : u Vive l'Empereur! »
Ces deux inimitables compositions suffiraient à elles seules pour transmettre à la postérité le nom de Raffet el le rendre à jamais immortel.
A la suite de la révolution de 1848, alors que les arts semblaient devoir rester longtemps abattus sous une crise inattendue, le prince de Démidoff avait offerl à Raffet et à sa famille une généreuse hospitalité dans son palais de San Donato, près de Florence; le 30 décembre Raffet quittait Paris pour se rendre auprès du prince, qui se trouvait à Bruxelles : il m'avait fait lui expédier la veille une caisse de pierres, afin de pouvoir occuper les loisirs de l'absence.
Au commencement de l'année A8/i9, Raffet explorait dans les plus minutieux détails les villages de Planchenois et de Waterloo, le hameau de Mont-Saint-Jean, la ferme d'Hougoumont, etc., et rentrait le cœur attristé de n'avoir trouvé, à côté des monuments pompeux élevés à la mémoire des vainqueurs d'une journée, rien qui indiquât la sépulture des braves tombés dans cette grande bataille sous les efforts de l'Europe coalisée!
C'est à la suite de cette excursion qu'il fit une composition digne des anciens maîtres. On voit la terre s'entr'ouvrir, des milliers de soldats s'en échappent formant une colonne fantastique qui se développe dans les airs, appellent aux armes leurs compagnons encore endormis, et menacent de leur juste colère les ennemis de la France et les traîtres qui vendirent leur patrie !
Il écrivit sur ce projet de tableau : le cri de Waterloo !
« Pas une croix, pas une couronne «N'indiquent leur sépulture. »
11 enfante presque aussitôt le Défilé nocturne, sujet tiré du même poëme que la Grande Revue , puis la Nuit du 5 mai. Ici, les soldats de bronze de la Colonne s'animent et se détachent du monument pour monter en longues spirales et célébrer la fête funéraire de leur empereur qu'ils couvrent de lauriers et de couronnes !
Ces trois esquisses viennent confirmer ce que l'on a dit tant de fois : que Raffet était non-seulement un grand peintre, mais encore un grand poëte.
Bientôt il parcourut la Suisse et l'Italie; les événements politiques le firent assister à la reprise de Gênes révoltée.
Peu après la guerre éclata entre les Autrichiens et les Italiens. 11 suit pas à pas les combattants, visite le champ de bataille de Novare, les ambulances, puis, au lendemain de cette fatale journée, il assiste, au coucher du soleil, à l'inhumation de morts, scène qui lui fournit plusieurs croquis saisissants d'intérêt et de vérité.
En mai, il se trouvait à Livourne lorsque les Autrichiens rétablirent l'autorité du grand-duc de Toscane. Il fit les portraits des archiducs Albert et Charles Ferdinand, et de plusieurs généraux, officiers et soldats.
Dans les premiers jours de juillet, Rome venait d'être délivrée par nos soldats ; il entra dans la ville éternelle, dessina les diverses positions des Français et des Garibaldiens, et retraça les péripéties de ces combats avec un talent qui fait de cet ouvrage un monument impérissable élevé à la gloire de notre brave armée! Il alla ensuite à Gaëte , à Naples , à Portici , où il fit le portrait du saint-père et celui du cardinal Antonelli ; puis il revint à Rome, où, pendant un séjour de huit mois, il compléta
ses documents sur le siège et fit les portraits des membres du corps diplomatique et des généraux, colonels, commandants, officiers d'état-major, etc., qui prirent part aux traités ou aux opérations militaires de cette glorieuse campagne.
En 18/|9, Raffet recevait, étant à Rome, la nouvelle de sa nomination de membre de la Légion d'honneur. Il était réservé à l'empereur Napoléon III de récompenser, de son propre mouvement et malgré son absence, cet enfant du peuple devenu Tune des gloires de la France et dont les premiers essais, comme les derniers travaux, respirent le plus pur patriotisme!
Au mois de février 1850, Raffet quittait Rome et venait habiter, près de Florence, le palais de San Donato (villa Démidoff), où sa famille l'avait rejoint au mois d'août 1849.
Raffet, en quittant Paris, nous avait recommandé sa bonne vieille mère; le 10 février, on vint nous avertir qu'elle venait de faire une chute dangereuse; nous nous rendîmes en toute hâte auprès d'elle; voici ce qui était arrivé : la pauvre femme, malgré de sages conseils, avait voulu sortir par un temps épouvantable; arrivée auprès du carrefour de l'Observatoire, elle avait été enveloppée par un tourbillon de vent qui, s'engouffrant dans son manteau, l'avait renversée violemment sur le pavé. Le médecin qui fut appelé nous tranquillisa en nous assurant qu'il n'y avait point de fractures et par conséquent aucune suite fâcheuse à redouter; j'en instruisis Raffet, qui me répondit la lettre suivante :
San Donato, 22 février 1850.
« Mon cher Bry,
« Il y ■ a quelques jours seulement que nous sommes <f arrivés à Florence, beaucoup de lettres nous y atten- « daient. Il y en avait une de vous qui nous donnait des u nouvelles de la mère Raffet, elle se portait bien alors ; « mais nous en recevons une autre qui nous apprend « que la pauvre femme a fait une terrible chute ; nous en « sommes profondément attristés; nous espérons qu'aidée « des bons soins que vous lui donnez elle sera bientôt «rétablie; faites tout ce qu'il faut, ami Bry. M. Gihaut « vous remettra l'argent nécessaire pour les médicaments a et le médecin auquel je vous prie de présenter mes « remercîments. Il faut exiger de ma mère de ne jamais « sortir par le mauvais temps ; à son âge on ne saurait « prendre trop de précautions. Dites-lui, je vous prie, « combien nous sommes peines du malheur qui vient de « lui arriver; remerciez aussi le concierge pour les. soins « qu'il porte à ma mère; nous lui en ferons parvenir la « rémunération.
« J'ai beaucoup de choses à vous écrire sur le voyage « que je viens de faire; il faut aussi que je mette en ordre « tous mes croquis et que je réponde à beaucoup de let- « très. Je vous en enverrai la semaine prochaine une plus « longue, mais je tiens à ce que vous ayez de nos nouvelles « promptement: vous êtes la première personne à laquelle « nous écrivons.
a Au revoir, ami Bry, rappelez-nous au souvenir de votre a petite famille, de la mère Raffet et de tous nos amis.
« Je vous recommande, ami Bry, mon cher atelier. »
Celle année, Raffet, comme il le dit, mit en ordre, ses croquis du siège de Rome et commença les lithographies de ce bel ouvrage par les planches suivantes :
3 Prêts à partir pour la ville éternelle ;
/i L'armée française arrive à la Magliançlla ;
G 30 avril ;
8 Porte d'entrée de la villa Santucci.
Le 15 juillet, je recevais une lettre par laquelle il m'annonçait l'envoi d'un dessin sur pierre exécuté dans une circonstance où apparaît encore le bon cœur de l'artiste :
« Je suis arrivé à Rome, en 1849, avec un jeune
u homme, le baron de Marches, dont j'avais fait la con- « naissance à bord du vapeur; ce brave jeune homme a « fait une promenade à pied à Tivoli et Frascati , il est « revenu à Rome avec la fièvre dont il est mort. Nous « demeurions porte à porte; j'ai assisté à ses derniers « moments, et j'ai fait un croquis de lui après son décès... « Je viens de le lithographier et vous allez recevoir la « pierre, qui est en route. Vous en ferez quelques épreuves « sur papier de chine teinté; aussitôt que je les aurai « reçues, j'indiquerai les blancs à gratter et nous prierons « l'ami de Rudder de nous rendre le service de les reporte ter sur la pierre de teinte.
« Je vous remercie beaucoup pour les soins que vous « voulez bien donner à la mère Raffet, ainsi que pour l'at- « tention que vous portez à mon cher atelier... »
Je reçus bientôt la pierre annoncée, représentant le baron de Marches couché à demi habillé sur son lit de mort et tenant un crucifix dans ses mains jointes.
Cette lithographie n'a été tirée qu'à un très-petit nombre d'épreuves.
En 1851, je reçus, venant d'Italie, le portrait du comte de Méden, qui fut effacé après les essais, et les sujets suivants du siège de Rome :
1 Votre réception n'est ni polie ni politique;
2 Le débarquement de l'armée française ; 5 Saint-Pierre ;
Le Marzocco à Livourne ; Le Bersaglieri à Novare.
Ces deux dernières planches étaient destinées à servir de frontispice à deux albums qui auraient fait partie des souvenirs d'Italie.
A la fin du mois de mars, RafTet quittait San Donato, appelé par le prince pour voir l'exposition de Londres ; il arrivait à Paris le 3 avril, et, le 20 du même mois, il partait pour l'Angleterre en passant par la Belgique.
Ici vient se placer un triste souvenir. La mère de notre grand artiste mourut le 6 juin à l'âge de quatre-vingtun ans, après une courte maladie. Raffet, instruit de cette perte douloureuse, accourait le 8 pour rendre les derniers devoirs à la femme forte et simple dont l'affection courageuse l'avait soutenu dans les épreuves de sa jeunesse. Un portrait à l'aquarelle, exécuté dans ce moment de la séparation suprême, fut le dernier et pieux hommage que l'artiste rendit à son excellente mère. C'est à cette époque que le prince de Démidoff, qui sait compatir à toutes les douleurs, voulant donner à Raffet un témoignage de sa sin-
corc amitié, assura à ses deux fils un capital qui les mit pour jamais à l'abri du besoin 1.
Le lor juillet, Raffet retournait à Londres; là, comme ailleurs, il ne put rester inactif, et le temps qu'il ne consacrait pas à l'exposition était employéà l'étude des mœurs et usages de nos voisins d'outre-mer : aussi rapporta-t-il dans son album de charmants dessins de policemen, de watchmen, et surtout de sweepers (balayeurs); étrange tribu de déclassés, où l'on voit des hommes en frac noir et en pantalon collant, déguenillé, marchant pieds nus; des femmes coiffées d'un chapeau et vêtues d'un jupon en lambeaux avec des savates pour chaussures (quand elles ont des chaussures) : c'est-à-dire l'histoire poignante du luxe passé et de la misère présente.
Le 29 juillet, Raffet était de retour à Paris et en repartait le 8 août* accompagnant le prince Démidoff, qui se rendait à San Martino (île d'Elbe) pour y prendre possession de l'ancienne demeure temporaire du grand empereur en 181/j.. Le prince, en se rendant acquéreur de cette propriété historique, avait « résolu de créer un asile aspécial, où ces richesses de l'ère impériale, objets « d'usage, d'affection, de souvenir, armes, livres, bijoux, « meubles, tableaux, statues, seraient rationnellement « exposées et mises à l'abri de toute dispersion dans le « présent et dans l'avenir.
« Telle a été l'origine du musée, napoléonien de San Mar- « tino, fondé par S. E. le prince Anatole de Démidoff2. »
Le 15 août de cette année, jour de la prise de posses-