PAUL MANTZ
Et lorsque nous admirions au Salon de \ 859 les premiers feuillets de ce beau livre (Siège de Rome), nous étions bien loin de nous attendre à ce que l’artiste qui les avait tracés dut sitôt être arraché à son œuvre interrompue. Raffet était si jeune encore; il s’associait avec un si vif intérêt de cœur aux événements qui s’accomplissaient en Italie , et dont il eût été, mieux que personne, l’historien fidèle et inspiré I Ce qu’il pensait de la Lombardie délivrée , il l’a dit dans une aquarelle qui appartient à M. Auguste Rry, et qui, datée du 6 août 1859, est comme le testament de sa vie d’artiste. Pas un personnage , pas une figure humaine , dans cette composition où des drapeaux déployés occupent seuls la scène. Au milieu d’un vaste paysage, plaine verte dans laquelle les lauriers de l’allégorie s’emmêlent aux hautes herbes des prairies lombardes, flottent, en confondant leurs plis fraternels, les vieux drapeaux de la première campagne d’Italie, et les jeunes étendards où se lisent en lettres d'or les noms des victoires nouvelles. Raffet a pris soin d’exprimer lui- même sa pensée dans les quelques mots dont il a accompagné ce dessin ; la précaution était inutile, car, à voir ces drapeaux, on sent bien que ce n’est pas le vent qui les agite; mais une sorte de frémissement de joie; et ne semble-t-il pas en effet, que ces lambeaux d’étoffe aient une âme intelligente? Ces drapeaux.
I Cette composition , reproduite sur bois par Raffet, fait partie des vignettes de Y Histoire de Napoléon, par M. de Norvins. Voir a la Bibliographie.
qui échangent ainsi un baiser victorieux, auraient été comme le frontispice symbolique de l’iiistoire qu’il aurait voulu écrire.
Il eut à peine le temps d’y penser, partagé qu’il était entre tant d’œuvres entreprises à la fois, le Siège de Rome, le Voyage en Espagne à continuer, et plusieurs autres beaux projets qui s’ébauchaient vaguement dans son imagination inépuisable. Mais cette vie, si chère à l’art, marchait, sans que nul y songeât, vers un dénouement fatal
Le grand artiste, si brusquement arrêté en chemin, laisse une œuvre considérable. Les quelques dessins que nous avons cités ne peuvent donner qu’une idée imparfaite du travail surhumain accompli par Raffet. A ces vigoureuses lithographies, à ces trop rares eaux-fortes, à ces mille croquis à la plume, à l’aquarelle, il faut ajouter le nombre, ignoré de l’artiste luimême, des vignettes qu’il a faites pour l’illustration de livres, souvent peu dignes de cet honneur
En songeant à cette profusion d’œuvres délicates ou viriles , je
m’assure que le nom de Raffet, si grand qu’il soit déjà, doit grandir encore. Heureux maître! il a été fécond, il a été tendre, il a été brave! Dessinateur impeccable, il a, dans ses souvenirs de voyages, la divination des races, la notion des types, le sens intime de la géographie locale. Dans ses croquis militaires, il allie la réalité à l’héroïsme, et son œuvre, où l’on viendra plus tard apprendre ce que furent les soldats de notre temps , a réconcilié la poésie avec l’histoire.
Gazette des Beaux-Arts du l*'»' juillet 1860.